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peu alongé

calculs. Ces planètes lointaines, long-tems regardées comme étrangères à notre système, ont enfin été reconnues pour lui appartenir et semblent ne s'y montrer de tems à autre, que pour

faire constater leur titre de famille. Il faut donc adroitement saisir le nouvel astre, dans le court espace d'une apparition de quelques semaines, souvent de quelques jours ; il faut, d'après le très-petit arc décrit dans sa route visible , conclure l'immense orbite qu'il doit parcourir dans son absence et jusqu'à son retour. Voilà le problème que

l'astronomie et la géométrie ont à résoudre. On en sent toute la difficulté. Quelle précision ne faut-il pas dans les obser

vations, pour éviter les moindres erreurs, si dangereuses quand il s'agit de conclure du petit au grand! Comment reconnaître à quelle courbe appartient un arc si que sa courbure peut être confondue avec celles de plusieurs orbites de dimensions très-différentes! Les plus habiles géomètres se sont exercés sur ces difficultés ; pour les résoudre ils ont donné des méthodes très-rigoureuses, très-élégantes , mais qui exigent de longs calculs. Les astronomes ont plus besoin de promptitude que de précision dans le cas, où ils se trouvent fréquemment, d'avoir à rechercher une comète difficile à voir et qui leur a échappé, soit par le mauvais teins,

soit
par

la proximité des rayons du soleil. Ils se servent alors de méthodes de fausse-position et d'opérations graphiques, qui leur procurent promptement une ébauche suffisante des élémens de l'orbite de la comète, et leur trace la route sur laquelle ils doivent la chercher dans le ciel. Le père Boscowich avait publié une de ces méthodes dans le sixième volume des Savans étrangers. Le président de Saron trouva le moyen de la simplifier, et se la rendit si familière que personne ne réussissait aussi promptement que

lui à l'employer. Une comète venait-elle à paraître ? elle était bientôt aperçue par le vigilant Argus à qui l'astronomie semblait avoir confié la découverte et la surveillance de ces astres particuliers. M. Messier courait aussitôt avertir M. le président de Saron, lui portait ses premières observations, et celui-ci calculait les élémens de l'orbite,

tandis

que

l'autre poursuivait l'astre et ne le perdait de vue que lorsque son éloignement ne permettait plus de l'apercevoir; car, jusque-là, quelque détour qu'il fit, quelque fausse route qu'il pùt prendre, les calculs de Saron remettaient tout de suite M. Messier sur la voie, et la comète était bientôt retrouvée. C'est cette heureuse association entre un de nos plus célèbres observateurs et un de nos plus subtils calculateurs, qui a contribué dans ces derniers tems à enrichir considérablement la liste des comètes calculées. C'est ce doux concert qui, pendant trente ans, a resserré les næuds d'une amitié si touchante et si respectable entre deux savans que la conformité de goûts, de caractère et de vertus devait naturellement réunir.

Mais Saron rendit à l'astronomie un service encore plus important. Tout le monde a présente encore à l'esprit la découverte faite en mars 1781 de cette huitième planète qui, depuis tant de siècles, confondue dans la foule des étoiles , tournait en silence avec nous autour du même soleil, suivait les lois de notre système, mais restait toujours inconnue. Elle fut d'abord prise par M. Herschell et par tous les astronomes pour une simple comète. M. Messier l'observa comme telle, en communiqua, selon sa coutume, les positions à M. de Saron, qui aussitôt les soumit au calcul : mais pour cette fois notre calculateur fut arrêté; il fallut ralentir sa marche, essayer, recommencer; quoi qu'il fit, la dernière observation ne cadrait jamais avec les précédentes. C'est ce qu'éprouvèrent également plusieurs astronomes et géomètres qui tentèrent les mêmes recherches. Enfin, à force de

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combinaisons et de réflexions, Saron vint à soupçonner qu'on devait supposer au nouvel astre une bien autre distance périhélie que celle des comètes. Il eut seul, et le premier, l'idée de la porter à douze fois la distance du soleil à la terre, et dès lors l'astre ne se montra plus si rebelle à suivre la route qu'il lui traça, et fut reconnu pour une véritable et buitième planète. D'après cela, nous oserions réclamer pour notre académicien honoraire une partie de la gloire de la découverte de M. Herschell, s'il ne nous semblait en ce moment entendre l'ombre modeste de Saron nous le défendre et nous menacer de son désaveu.

La physique et la chimie partageaient quelquefois avec l'astronomie les loisirs et les affections de cet amateur universel des sciences et des arts. Une chambre contiguë à sa bibliothèque renfermait un laboratoire et tout l'attirail nécessaire aux expériences les plus délicates quise répétaient là dans un petit comité, composé de quelques chimistes, membres de l'Académie, ayant seuls le privilége d'entrer dans ce sanctuaire , ignoré des gens mêmes de la maison; car

; la porte en était masquée. Un des premiers succès de la fonte du platine eut lieu dans ce laboratoire.

Le président de Saron, horloger, tourneur et graveur ( car on a de lui le portrait à l'eau forte du savant Boscowich ), imitait et exécutait tout ce qu'il voyait faire : mais de tous les arts que cet ardent amateur a professés, celui dont il nous a laissé le monument le plus précieux, c'est l'imprimerie. Il avait à Paris une petite presse, et à sa terre une plus grande. On lui avait envoyé d'Angleterre un très-bel assortiment de caractères. Le tout était encore plus soigneusement caché que les instrumens de physique et de chimie. Cela devait ètre, puisque la possession d'une presse était alors prohibée. C'est donc dans le plus grand secret que Saron, le tablier devant

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lui, le composteur à la main, n'ayant d'autre aide que sa femme dans le même costume, s'amusait à imprimer quelques pièces de vers ou de prose, composées par ses amis ou dans sa société. Mais ce n'était là qu’un prélude qui amena bientôt nos deux apprentis à l'exécution d'un ouvrage complet devenu également précieux à la littérature et à la typographie, par l'intérêt qu'inspireront toujours les noms de l'auteur et des imprimeurs. M. et M" de Saron entreprirent donc d'imprimer en entier un manuscrit inédit du chancelier d'Aguesseau, ayant pour titre : Discours sur la vie et la mort, le caractère et les moeurs de M d'Aguesseau, conseiller-d'État; volume in-8° de 266 pages, dont il ne fut tiré que 60 exemplaires. Aussi cet ouvrage rare, et d'ailleurs très-bien exécuté, est-il fort recherché des bibliographes. Vers la fin de la composition, il manqua quelques caractères, mais notre savant imprimeur sut bientôt y suppléer; il fit lui-même les moules, les matrices, et coula les lettres dont il avait besoin.

Astronome, physicien et chimiste dans son cabinet et avec ses confrères de l'Académie, imprimeur pour ses amis et dans le secret de sa maison, Saron devenait encore peintre et musicien avec ses enfans. Il était leur instituteur dans les arts d'agrément et les y exerçait en jouant avec eux. Quel charmant tableau que celui d'un si bel emploi du tems, d'un intérieur si patriarchal! Qui put être le témoin de pareilles scènes sans se dire avec émotion :... Ah! combien les sciences et les arts sont aimables, lorsqu’ainsi cultivés pour eux-mêmes et sans prétention, ils ajoutent chaque jour quelque chose aux charmes d'une vie solitaire, au bonheur de la vie domestique!

Enfin notre reconnaissance particulière ne nous permet pas d'omettre que M. le président de Saron voulut bien partager avec nous le titre modeste de directeur de la carte de la

France. Il n'avait pas été de la première association dans cette grande entreprise, mais il avait succédé à un ancien actionnaire; car tel était son caractère : il ne voulait jamais se montrer le premier, même quand il s'agissait de faire le bien; sa modestie ne lui permettait pas un tel orgueil. Devait-il donc lui en coûter si cher pour avoir une fois consenti à occuper une première place dans une circonstance où il obéissait au devoir et aux convenances ? Eh! voilà l'homme dangereux qui donna de l'ombrage aux partisans de l'égalité! voilà le prétendu conspirateur qu'on crut devoir immoler pour le salut de la patrie!

Après avoir fait le tableau des vertus douces et des talens modestes de M. le président de Saron , qu'il va nous en coûter de changer si subitement de couleurs et de peindre d'autres objets ! Que nous aurons de peine à parler de prisons, de crimes, d'échafauds, sujets si étrangers, ce semble, au récit d'une si belle vie! Mais, en cédant à la nécessité de retracer la dernière et sanglante catastrophe qui la termina , prenons pour modèle celui même dont nous faisons l'éloge. Calmes comme lui, comprimons notre indignation, et dans le récit de sa mort, apportons la même modération, le même sangfroid qu'il a montrés en recevant son arrêt et en subissant sa destinée.

Nous ne nous arrêterons point ici à rechercher ni à discuter les raisons particulières et trop peu connues qui purent déterminer à envelopper tous les membres du Parlement de Paris dans la proscription générale. Pouvait-il en être autrement? Eh!. ne suffisait-il pas, pour être compris dans la liste des proscrits et des victimes, d'avoir un rang, un nom, de la fortune ou des vertus ? Nous nous bornerons donc à rappeler les faits et à dire que tous les membres du Parlement, qui se

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