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de ceux qui sont plus curieux, qu'il ne nous importe de l'être, sur l'histoire naturelle et la constitution de l'espèce humaine.

CHAPITRE VI.

De la félicité humaine.

Le mot heureux est un terme relatif; c'està-dire, lorsque nous appelons un homme heureux, nous voulons dire qu'il est plus heureux que quelques autres avec qui nous le comparons; ou que le plus grand nombre des autres; ou que lui-même ne l'était dans une autre situation. Ainsi, en parlant d'un homme qui vient d'obtenir l'objet d'une longue poursuite, «<maintenant, disons - nous, il est « heureux »; et dans un sens également comparatif, c'est-à-dire, en le comparant avec le sort le plus commun du genre humain, nous appelons un homme heureux, qui possède la santé, et ce qu'il faut pour vivre.

A la rigueur, toute condition peut être regardée comme heureuse, dès que la somme des plaisirs y surpasse celle des peines; et le degré de bonheur dépend de la quantité de cet excédant.

Et la plus grande quantité de cet excédant que l'on puisse obtenir dans la vie humaine, est ce que nous appelons bonheur ou félicité,.

lorsque nous recherchons, ou que nous décidons en quoi la félicité humaine consiste (1).

Dans cette recherche, j'omettrai beaucoup de déclamation bannale sur la dignité et la capacité de notre nature, la supériorité de l'ame sur le corps, de la partie raisonnable sur la

(1) Si l'on peut donner à ce mot bonheur quelque sens positif, et distinct de ee que nous appelons plaisir, je croirais qu'il exprime un certain état du système nerveux dans la partie de notre organisation où nous sentons la joie et la douleur, les passions et les affections. Que ce soit le cœur, comme le langage de la plupart des peuples semble l'indiquer; ou le diaphragme, comme le supposait Buffon; ou l'orifice supérieur de l'estomac, comme l'assurait Van-Helmont; ou plutôt une espèce de filet trèsdélié, qui embrasse toute la région que l'on peut appeler præcordia, comme d'autres l'ont imaginé; il est toujours possible non-seulement que chaque sentiment pénible agite violemment et distende les fibres au moment même, mais encore qu'une longue suite d'impressions semblables dérange assez la contexture de tout le systême, pour occasionner une irritation perpétuelle, qui se manifeste par la mobilité, l'agitation, l'impatience. Il est possible aussi, d'un autre côté, qu'une suite de sensations agréables ait assez d'influence sur cette organisation délicate pour faire relâcher les fibres, les ramener dans leur ordre naturel, et rétablir par là ou conserver cette conformation pleine d'harmonie qui donne à l'ame la conscience du contentement et de la satisfaction. Cet état peut s'appeler bonheur. Il est şi distinct du plaisir, qu'il ne se rapporte à aucun objet particulier de jouissance, et ne consiste point, comme le plaisir, dans l'impression agréable faite sur un ou plusieurs de nos sens; mais est plutôt l'effet secondaire de ces objets et de ces impressions sur le systême nerveux. C'est l'état où ils le laissent. Néanmoins ces conjectures n'appartiennent point à notre sujet. Le sens comparatif que nous avons donné au mot bonheur est plus populaire, et suffit pleinement pour le but de ce chapitre,

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partie animale de notre constitution; sur le mérite, le raffinement et la délicatesse de certaines jouissances; ou la bassesse, la grossièreté et la sensualité de quelques autres; parce que je tiens que les plaisirs ne différent en rien qu'en durée et en intensité. C'est d'après une juste estimation de ces plaisirs, confirmée par ce que nous observons de la gaîté apparente, de la tranquillité et du contentement des hommes de différens goûts, tempéramens, positions et emplois, que doit se décider toute question qui concerne la félicité humaine. Nous allons chercher à faire connaitre, si nous le pouvons,

I. En quoi la félicité humaine ne consiste pas,
II. En quoi elle consiste.

S. I.

I. Le bonheur ne consiste pas dans les plaisirs des sens, avec quelque profusion et quelque variété qu'on en jouisse. Par les plaisirs des sens, j'entends non-seulement les jouissances animales du manger, du boire, et celle par laquelle se perpétue l'espèce, mais encor les plaisirs plus raffinés de la musique, de l'architecture, des jardins, des spectacles magnifiques, des représentations théâtrales, et enfin les plaisirs où il entre de l'activité, tels que la. chasse, la pêche, etc. Car

1. Ces plaisirs ne durënt que peu de temps chaque fois. Cela est vrai de tous, surtout de l'espèce la plus grossière. Si nous laissons de côté la préparation et l'attente, pour ne compter la jouissance proprement dite, nous serons étonnés de voir quelle faible portion de notre temps ils occupent; combien peu d'heures sur vingt-quatre ils sont capables de remplir.

2.° Ces plaisirs perdent leur douceur par la répétition. C'est une propriété de la machine à laquelle nous ne connaissons point de remède, que les organes, par lesquels nous recevons du plaisir, se fatiguent et s'émoussent par un fréquent exercice. Il n'y a personne qui n'ait éprouvé la différence entre un plaisir nouveau et un plaisir familier, ou qui connaisse quelque plaisir qui ne devienne pas indifférent en deve

nant habituel.

3.o La passion pour les jouissances vives ôte le goût de toutes les autres; et comme ces jouissances ne se présentent que rarement, la plus grande partie de notre temps devient par là vide et ennuyeuse.

Il n'est peut-être aucune illusion qui cause plus de perte aux hommes dans leur bonheur, que celle d'attendre trop de ce qu'on appelle plaisir; c'est-à-dire, de ces jouissances vives qui seules aux yeux du vulgaire méritent le nom de plaisir. Cette attente même les détruit. Lorsqu'ils se présentent, nous nous fatiguons

à nous persuader à nous-mêmes combien nous sommes heureux, plutôt que nous ne jouissons de quelque plaisir qui naisse naturellement de l'objet. Et toutes les fois que nous comptons jouir d'un plaisir extrême, nous revenons secrètement contristés d'avoir manqué notre but. De même, comme nous venons de l'observer, lorsque ce goût d'être extrêmement amusés s'est une fois emparé de notre imagination, il nous empêche de pourvoir ou d'acquiescer à ces occupations paisibles et douces, dont la variété et la succession convenables sont les seules choses qui puissent nous fournir une source continuelle de bonheur.

Ce que j'ai pu observer de cette portion du genre humain, dont la seule recherche est le plaisir, et qui n'est gênée dans cette poursuite ni par la fortune, ni par la conscience, s'accorde suffisamment avec cette idée. J'ai remarqué presque toujours chez ces hommes une soif inextinguible de variété ; une grande partie de leur temps est vacante, et suite, ennuyeuse; avec quelque ardeur et quelques espérances qu'ils commencent, ils deviennent par degrés dégoûtés des plaisirs qu'ils ont choisis, languissans dans la jouissance, et cependant misérables dans la privation.

par

et

La vérité, ce semble, est qu'il y a une limite, à laquelle ces plaisirs arrivent bientôt d'où ils déclinent toujours ensuite. Ils sont

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