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droit est donc imparfait. Un voisin pauvre a droit au secours; cependant, si on le lui refuse , il ne doit point l'extorquer. Un bienfaiteur a droit sur la reconnaissance de celui qu'il a obligé; cependant, s'il ne l'obtient pas, il faut qu'il se résigne. Les enfans ont droit à la tendresse et aux soins de leurs parens, et les parens, de leur côté, ont droit au respect de leurs enfans; cependant si ces droits sont refusés de part et d'autre, on ne peut pas user de violence pour les faire valoir.

Il peut étre, au premier moment, difficile de comprendre comment une personne peut avoir un droit sur une chose, et n'en avoir pas sur les moyens nécessaires pour l'obtenir. Cette difficulté, ainsi que bien d'autres en morale, peut se résoudre par la nécessité des règles générales. Le lecteur se souvient sans doute qu'un homme est dit avoir « droit » sur une chose, lorsqu'il est « d'accord avec la volonté » de Dieu, » qu'il possède cette chose. En sorte que la

question revient à ceci : comment arrive-t-il qu'il soit d'accord avec la volonté de Dieu qu'un homme possède une chose, et qu'il ne soit pas d'accord avec cette volonté, qu'il se serve des

moyens
nécessaires

pour l'obtenir ? La réponse est qu'à cause de l'indétermination soit de l'objet, soit des circonstances du droit, la permission d'user de force dans ce cas conduirait, par ses conséquences,

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à la même permission, lorsqu'il n'y aurait aucun droit quelconque. Le candidat dont nous avons parlé a sans doute droit au succès ; mais son droit dépend de ses qualités comparatives, de ses vertus, par exemple, de son savoir , etc: il faut donc quelqu'un pour les comparer. L'existence, le degré, l'importance respective de ces qualifications sont entièrement indérerminées : il faut donc quelqu'un pour les déterminer. Permettre au candidat de soutenir son droit par la force, c'est le rendre juge de ses propres qualités. Vous ne pouvez le faire pour lui, sans le faire aussi pour tous les autres; ce qui ouvrirait la porte à des prétentions sans nombre, sans droit, et sans raison. De la même manière, un homme pauvre a droit à des secours de la part du riche; mais ni le mode, ni le temps, ni la qaantité de ce secours, ni la personne qui doit y contribuer, ne sont déterminés. Cependant il faut déterner toutes ces choses , avant qu'une prétention à des secours puisse être soutenue par la force. Car permettre au pauvre de les déterminer luimême, ce seroit exposer la propriété à un si grand nombre de ces prétentions, qu'elle en perdrait sa valeur, ou plutôt cesserait entièrement d'être propriété. La même observation s'applique à tous les autres exemples de droits imparfaits; pour ne pas dire encore que dans tous les cas de gratitude, d'affection, de respect, etc., la force est exclue par l'idée même du devoir , qui est nécessairement volontaire,

ou nul.

Toutes les fois que le droit est imparfait , l'obligation correspondantę l'est aussi. Je suis obligé de préférer le meilleur candidat, de soulager le pauvre, d'être reconnaissant envers mes bienfaiteurs, de prendre soin de mes enfans, de respecter mon père; mais, dans tous ces cas, mon obligation, ainsi que leur droit, est imparfaite.

J'appelle ces obligations imparfaites , pour me conformer au langage ordinaire des auteurs sur ce sujet. Cependant le terme est mal choisi, en ce qu'il conduit plusieurs personnes à croire qu'il y a moins de crime à violer un droit imparfait qu'un droit parfait. Cette idée est sans fondement. Qu'une obligation soit parfaite ou imparfaite , cela détermine seulement si l'on peut employer ou non la force pour la soutenir ; et rien de plus. Le degré du crime commis en violant cette obligation est une autre chose, et doit être déterminé par des circonstances entièrement indépendantes de cette distinction. Un homme qui, par la partialité, la légéreté, ou la corruption de son suffrage, frustre un digne candidat d'une place, d'où dépendent peut-être ses espérances et son bonheur , et qui par la décourage considérablement le mérite et l'émulation dans les autres, commet, à ce que je crois, un crime beaucoup plus grand , que s'il dérobait un livre dans une bibliothèque , ou un mouchoir dans une poche ; bien que dans le premier cas, il viole un droit imparfait, et dans l'autre un droit parfait.

Comme les préceptes positifs sont souvent indéterminés dans leur étendue, et comme l'indétermination d'une obligation est ce qui la rend imparfaite, il arrive que les préceptes positifs produisent ordinairement une obligation imparfaite.

Les préceptes négatifs, ou les défenses , étant en général précis, constituent par cela même une obligation parfaite.

Le cinquième commandement est positif, et le devoir qui en résulte est imparfait.

Le sixième commandement est négatif, et produit une obligation parfaite.

La religion et la vertu trouvent leur principal exercice dans les obligations imparfaites; les lois de la société civile s'occupent assez des autres.

CHAPITRE XI.

Des droits généraux de l'espèce humaine.

Par les droits généraux des hommes, j'entends les droits qui appartiennent à l'espèce

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collectivement: la masse primitive, en quelque

, sorte , que les hommes depuis se sont distribuée entr'eux.

Ce sont :

I. Un droit sur les fruits, ou sur les produits végétaux de la terre.

Les parties insensibles de la création ne peuvent pas récevoir d'injure; et il serait ridicule d'entreprendre une recherche sur le droit , quand l'usage n'est accompagné d'aucune injure. Mais il peut être utile d'observer, à cause d'une conséquence que l'on apercevra bientôt, que comme Dieu nous a créés avec le besoin et le désir de la nourriture , et a préparé des choses propres , par

leur nature, à nous sustenter et à nous être agréables , nous pouvons présumer avec raison qu'il entendait que ces choses fussent appliquées à nos besoins.

II. Un droit sur la chair des animaux.

Cette prétention est bien différente de la première. Il semble qu'il faut bien quelques excuses , pour la douleur et la perte que nous causons aux animaux, en les privant de leur liberté, en mutilant leur corps, et enfin en mettant un terme à leur vie, que nous supposons être toute leur existence; et cela, pour notre convenance ou notre plaisir. Les raisons que l'on allègue pour

autoriser cette pratique,

pratique, sont les suivantes : que

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