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ville, en 1758, in-4°. En 1759, il fut charge, par le roi, de la mesure d'un degré du méridien en Piémont, et commença à y travailler, en 1760, avec l'abbé Canonica, professeur extraordinaire de physique à l'université, qu'il avait choisi pour collaborateur; mais l'ouvrage où il donne le résultat de cette opération ne parut qu'en 1774, sous le titre de Gradus Taurinensis, Turin, in-4°. Le résultat de la mesure ne peut se concilier avec la longueur moyenne du degré à cette latitude, déduite des autres opérations de ce genre, qu'en admettant dans le pendule, par l'attraction des Alpes, une déviation plus forte que celle qui a été observée par Bouguer, près de Chimboraço, en Amérique. Cassini y avait trouvé un motif de jeter quelques doutes sur l'exactitude de la mesure de Beccaria; mais celui-ci fit voir dans une réponse anonyme, publiée à Florence sous le titre de Lettere d'un Italiano ad un Parigino, etc., que l'effet indiqué n'a rien que de très-conforme aux faits les mieux constatés à cet égard, vu les circonstances particulières de la massę et de la position des Alpes, par rapport à l'arc mesuré. Au milieu des travaux astronomiques que l'exécution de cette entreprise lui imposait, le P. Beccaria ne laissa pas de s'occuper de sa science chérie, l'électricité. Les expériences de Symmer en Angleterre, et celles de Cigna, compatriote de notre professeur, attirerent son attention; il en fit de nouvelles dans le même genre, et en fit part à la société royale de Londres, dans des mémoires qui ont été insérés dans les Transactions philosophiques, pour les années 1766 et 1767. En 1769, il communiqua à la même société un mémoire sur les atmosphères électriques, sujet alors encore neuf. Il revint ensuite aux recherches sur l'électricité symme

rienne ou vindex, comme il l'appeJait, et en fit le sujet d'un ouvrage qu'il publia à Turin, sous le titre de: Experimenta atque observationes quibus electricitus vindex latè constituitur atque explicatur, 1769, in-4o. Quelque opinion que l'on veuille adopter sur la théorie de Symmer, l'ouvrage de Beccaria sera toujours précieux par les faits de détail qui s'y trouvent consignés. Enfin, il entreprit de donner un cours complet de la science électrique; il publia son travail en 1772, sous le titre: Dell elettricismo artifiziale, in-4°. Hy rassemble toutes les connaissances qu'on avait alors sur l'électricité. Franklin, qui estimait beaucoup l'auteur, fit faire une traduction anglaise de cet ouvrage, qui fut publiée à Londres. Le P. Beccaria n'a pas fait entrer dans ce livre ce qui appartient à l'électricité atmosphérique; mais, en 1775, il publia des recherches originales sur un point particulier de cette branche de connaissances, sous le titre : Dell' elettricità terrestre atmosferica à cielo sereno: cet opuscule complète les travaux en ce genre qu'il avait consignés dans son premier ouvrage de 1753; il y détermine plus exactement la période que présente cette électricité du beau temps que Lemonnier avait déjà aperçue en 1752. Tant de travaux, joints à de fréquentes attaques d'une maladie très-douloureuse, abrégèrent les jours de ce zélé physicien: il mourut le 27 mai 1781. Nous n'avons fait mention que de ses principaux ouvrages; il serait trop long de faire connaître une foule de petits écrits sur différents points de physique et d'astronomie qu'il a publiés séparément, et en différents recueils, ou qui sont restés inédits. Beccaria les a légués à l'auteur de cet article. On en peut voir le catalogue à la fin des Memorie sto

riche intorno a gli studi del P. Beccaria, par l'abbé Landi. Le P. Beccaria joignait à la qualité de grand physicien, des connaissances littéraires trèsétendues: ses ouvrages, tant en latin qu'en italien, sont écrits avec une élégance peu commune, et l'on a de lui quelques sonnets qui prouvent qu'il aurait pu avoir des succès en poésie. Jouissant d'une grande considération à la cour et auprès des personnes les plus illustres de son temps, il n'en profita que pour se procurer tout ce qui pouvait faire avancer la science qu'il cultivait. Son esprit était au reste si fortement fixé sur l'objet de ses études, qu'il manquait quelquefois aux petites bienséances de la société, sans que ces oublis pussent diminuer l'estime qu'on avait pour lui. B-BE.

BECCARIA CÉSAR BONESANA, marquis DE), naquit à Milan, en 1735. Il avait de vingt-un à vingt-deux ans, lorsque la lecture des Lettres Persannes de Montesquieu développa en lui ses dispositions naturelles pour les études philosophiques. C'est ce que nous lisons dans une de ses lettres confidentielles, dont nous aurons à parler, et c'est encore là qu'il s'est peint lui-même, comme ayant été animé dès-lors par trois sentiments trèsvifs : « L'amour de la réputation litté raire, celui de la liberté, et la compassion pour le malheur des hommes, esclaves de tant d'erreurs.» Assurément, rien de plus pur que le premier de ces deux sentiments, de plus noble et de plus touchant que les deux autres; il fallait seulement que la sagesse vînt régler l'ardeur de tous trois ; il fallait surtout ne pas se méprendre dans les définitions, ne pas appeler du nom d'erreurs des vérités salutaires, ne pas traiter d'esclavage la soumission à l'ordre nécessaire et aux pouvoirs légitimes: c'était là le danger contre le

quel notre jeune philosophe avait à se prémunir, en entrant dans la carrière où l'entraînaient son instinct et son cœur. Il donna, en 1762, son premier ouvrage Du désordre des monnaies dans l'état de Milan, et deș moyens d'y remédier, qu'il fit reimprimer à Lucques. La liberté de penser, cette liberté dont l'usage est aussi précieux que l'abus en devient funeste, avait pénétré en France, et commençait à se faire jour en Italie. A Naples, Génovési avait créé l'étude des sciences morales et politiques. Beccaria rougissait et souffrait pour sa patrie, pour cette belle capitale du Milanez, où, << sur une population de 120,000 ames, >> il y avait, disait-il, à peine vingt » personnes qui aimassent à s'instruire » et qui sacrifiassent à la vérité et à la » vertu. » Ses gémissements patriotiques, et les vœux de son active philanthropie, furent non-seulement accueillis, mais partagés par le comte Firmiani, gouverneur autrichien de la Lombardie, le plus libéral patron qu'eussent dans cette contrée les lettres et les sciences, l'appui et le moteur le plus généreux de toute réforme salutaire. Encouragé sous de tels auspices, le marquis de Beccaria forma une société d'amis, nourris des mêmes sentiments que lui, et parmi lesquels on distinguait Pierre et Alexandre Verri. En songeant à tout le bien qu'avait produit en Angleterre la publication du Spectateur, la société milanaise entreprit un ouvrage périodique du même genre, intitulé le Café. Différents traités de littérature et de morale, de physique et de niétaphysique, composèrent ce recueil publié pendant les années 1764 et 1765. Parmi les discussions qu'y fit insérer Beccaria, on remarque celle qui a pour titre : Recherches sur la nature du style. L'auteur y agitait des ques

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tions plus épineuses que ce titre ne semblait l'annoncer. Il y soutenait, par exemple, que tous les hommes naissent pourvus d'une portion égale de génie pour la poésie, l'éloquence, etc., et que, formés par la même instruction et les mêmes exercices, tous raisonneraient, parleraient, écriraient également bien, soit en prose, soit en vers. Etait-ce une manière exagérée d'exprimer cette vérité très simple, que tout homme en général a reçu de la nature un dégré quelconque d'aptitude à concevoir et à produire? Beccaria voulait-il secouer des esprits paresseux, et leur donner le courage d'entreprendre, en leur présentant la facilité de réussir? Nous aimons à le croire. Toujours est-il vrai que ce paradoxe bizarre était renouvelé d'après Helvétius, et que, s'il faisait briller l'esprit subtil du jeune écrivain qui le reproduisait, il était loin de garantir la solidité de son jugement; mais en 1764, le Traité des Délits et des Peines parut, et Beccaria fut marqué du sceau de cette immortalité qui n'appartient qu'aux génies vertueux, nés pour être les bienfaiteurs de l'espèce humaine, quique sui memores alios fecéremerendo.Jamais si petit livre ne produisit de si grands effets; jamais tant de vérités consolantes et sacrées ne furent rassemblées dans un espace si étroit. L'innocence et la justice, la liberté humaine et la paix sociale parurent se montrer à la terre, unies entre elles par un lien indissoluble. L'origine, la base et les bornes du droit de punir furent posées de manière à ne pouvoir plus être méconpues. Le législateur sut qu'il ne devait pas prononcer de jugements, et le juge qu'il ne pouvait pas interprêter les lois : celui-là, que tous doivent l'entendre quand il ordonne et quand il defend; celui-ci, que tous doivent sa

voir pourquoi il accuse, arrête, absout, condamne. Les accusations secrettes, les emprisonnements arbitraires, les procédures clandestines, les interrogatoires frauduleux; cet art de donner aux présomptions et aux semi-preuves la valeur d'une preuve complète et d'une entière démonstration; cette science des témoins par fraction, douze témoins récusables pouvant en former deux admissibles; celle des délits par fusion, vingt actions, séparément innocentes, pouvant dans leur ensemble composer un crime capital; cette exclusion donnée à toutes les preuves qui justifieraient l'innocence jusqu'après l'épuisement de celles qui peuvent établir un délit ; les horreurs de la torture, l'atrocité des peines inutiles, la lâcheté des opprobres gratuits, la frénésie des criminalistes sanguinaires, exposées dans toute leur odieuse turpitude et dans toute leur démence meurtrière, devinrent autant d'objets de cet anathême universel auquel rien ne résiste. La division naturelle des crimes, la juste proportion entre les délits et les peines étaient portées au même degré d'évidence que le genre des formes à suivre, et de celles à éviter dans l'instruction des procès. Eh! comment nier que la gravité du crime doive avoir pour unique mesure la gravité du dommage qu'il cause à la société? Ainsi, le crime de lèze-majesté fut reconnu ce qu'il est réellement, le plus grave, le plus punissable de tous les crimes, parce qu'il attaque la société entière dans son principe; mais, pour cela même, la qualification eu fut restreinte, avec d'autant plus de rigueur, aux actes seuls où la raison et la conscience universelles permettent de reconnaître et ne permettent pas de nier ces caractères. Ainsi, « une multitude d'actions indifférentes, appelées crimes par les

mauvaises lois,» et qu'on ne peut fléirir même en les punissant, furent rayées de la liste des délits, qu'il faut bien plutôt chercher à réduire qu'à étendre; ainsi, des péchés qui ne peuvent ressortir qu'au tribunal du juge éternel, cessèrent d'être confondus avec les délits dont la poursuite et la punition appartiennent à la justice des humains. Tout homme sage, tout homme vraiment religieux, sentit retentir au fond de son cœur ces belles paroles: « Quel sera l'insecte assez >> hardi pour venir au secours de la justice divine, et pour entreprendre » d'aider dans ses vengeances l'Être » infini?... Souvent l'homme punirait » quand Dieu pardonne, pardonnerait » quand Dieu punit, et serait, dans » l'un et l'autre cas, en contradiction » avec l'Etre suprême... » Enfin, le marquis de Beccaria tenait pour imparfaite toute législation qui, se bornant à punir justement le crime, ne s'occupait pas efficacement de le prévenir; et ce qui, dans notre opinion, était le complément de sa sublime et bienfaisante doctrine, sous le nom d'assesseurs donnés au juge par le sort dans chaque procès criminel, il appelait partout cette institution des jurys, de laquelle il est permis de dire « qu'on l'admire et la bénit d'autant plus qu'on réunit un cœur plus pur à un esprit plus éclairé. » L'auteur du Traité des Délits et des Peines, en voyant le succès de son ouvrage, cut à se reprocher de s'être trop méfié de ses contemporains. Il avait dit, dans son introduction: « Si, en soutenant les » droits des hommes et l'invincible » vérité, je pouvais arracher à la ty>> rannie ou à l'ignorance quelqu'une » de leurs victimes, les larmes et les >> bénédictions d'un seul innocent » dans les transports de sa joie, me consoleraient du mépris du genre

» humain. » Il vit que les bénédictions du genre humain se joignaient pour lui à celle des innocents. Les éditions de son livre se multiplièrent rapidement; il fut traduit dans toutes les langues; il le fut en français (1766), et sur les instances de Malesherbes, et par Mr. l'abbé Morellet, qui, portanț à ce travail, avec son intérêt passionné pour les malheurs de l'humanité l'exactitude de sa dialectique, crut devoir ranger les différentes parties de ce bel ouvrage dans un ordre qu'il jugea plus régulier, et eut l'honneur dẹ voir presque tous ses changements adoptés par l'auteur original. Bientot Beccaria se vit commenté par Voltaire, ce qui était un peu différent de Farinace commenté par Vouglans. En Prusse, en Russie, en Toscane, les souverains et les peuples honorèrent à l'envi l'homme qui était à la fois le défenseur de la sécurité des sujets et de la stabilité des gouvernements. Catherine II le transcrivit dans ses lois. La société de Berne fit frapper pour lui une médaille, aux applaudissements de la Suisse entière. Enfin, ce vénérable, cet illustre lord Mansfield, l'oracle de la loi dans un pays où rien n'est sacré que par elle, ne pronouça plus le nom de Beccaria sans un signe visible de respect. Le triomphe du philosophe milanais ne fut troublé que dans les lieux qui devaient le plus en jouir. L'ami du genre humain ne rencontra d'ennemis que dans sa ville et dans quelques petits états qui l'avoisinaient. Un orage commença même à gronder sur sa tête; mais le comte Firmiani le dissipa, en déclarant qu'il prenait sous sa protection et le livre et

l'auteur. Il fit plus la régence autrichienne, en 1768, créa dans Milan une chaire d'économie publique pour le marquis de Beccaria, et il fut établi pour enseigner ceux qui avaient cabale

pour le perdre. L'injustice, quoiqu'ainsi confondue, n'en produisit pas moins un effet à jamais déplorable. Beccaria chérissait le repos: il écrivait à ses amis avec une candeur naïve, « qu'en étant l'apôtre de l'humanité, il voulait évi ter d'en être le martyr. » Il craignait d'ailleurs de troubler la vie d'une épouse qu'il aimait passionnément, les vieux jours d'un père, « dont je dois, » disait-il, respecter jusqu'aux pré ugés. » Rebuté par les persécutions même, dont il avait triomphé, il professa, mais n'imprima plus. Il donna des leçons dans sa ville, mais il brisa sa plume, qui promettait tant à l'Europe. Déjà il avait annoncé sur la législation en général, un grand ouvrage qui n'a jamais vu le jour. Il se contenta de perfectionner ce Traité précieux, qu'heureusement il ne pouvait plus faire rentrer dans son porte-feuille. Pendant l'intervalle d'une édition à l'autre, il examinait sa conscience au tribunal de sa dévotion à l'humanité, comme l'anachorète le plus rigoureux eût examiné la sienne au tribunal de la pénitence religieuse. Ainsi, dans son edition dernière, on le vit s'accuser d'avoir articulé dans les précédentes qu'un banqueroutier non frauduleux pouvait être détenu pour gage des créances à exercer sur lui, et forcé au travail pour le compte de ses créanciers. « Je suis honteux » d'avoir adopté cette opinion cruelle,» disait-il dans une note mise au-dessous de sa correction; puis il ajoutait avec une amertume si pleine de bonté « J'ai été accusé d'irreligion, et je ne le » méritais j'ai été accusé de sédipas; » tion, et je ne le méritais pas; j'ai of» fense les droits de l'humanité, et > personne ne m'en a fait le moindre » reproche.... » Oserons - nous après cela, en faire aujourd'hui quelques-uns à sa mémoire? Oni, avec l'idée qu'il se les ferait à lui-même s'il vivait encore,

et si une plus longue expérience soumettait aujourd'hui les élans de son jeune enthousiasme aux règles définitives de sa raison consommée. Nous devons le dire, quoi qu'il nous en coûte: cet ouvrage, parfait sous tous les rapports qui vont à son objet et répondent à son titre, ne nous paraît pas, dans ses digressions, exempt de quelques taches, qui même ne sont pas toutes légères, et dont nous relevons ici quelques-unes (1). Que si nous recher

(1) A l'époque où Beccaria écrivait son Traité, nous lui aurions démandé de modifier son chapitre XXXIV, sur l'oisivete politique, un de ceux où il a été volontairement obscur, où il ne pouvait être constamment juste qu'en articulant des exceptions: or, il n'en a présenté aucune. Mais il n'a point nommé alors ceux qu'il accusait ainsi en masse aujourd'hui leur oisiveté exagérée, leurs tralées, comme toutes les institutions huvaux méconnus, leurs institutions mê maines, de bien et de mal, enfin jusqu'à leur nom a disparu : il n'y a plus d'intérêt à faire revivre cette question. Voici celles qui nous ont paru commander

notre attention et forcer notre censure.-10. Beccaria, non content d'avoir dénoncé les vices de la législation moderne, et d'en avoir indiqué les remèdes, ce qui était positif, a voulu remonter jusqu'à leurs causes, ce qui était plus ou moins conjectural, et il a cru voir les erreurs et les injustices de toutes les légis lations découler de trois sources principales: « Les fausses idées d'utilité, l'esprit de famille, et l'esprit de fisc. » De ces causes, la première et la troisième sont évidentes; mais entre deux principes nécessairement mauvais, fallait-il en placer un qui, salutaire par essence, ne devient funeste que par corruption? L'homme qui écrivait pour instruire et consoler le mon→ de, devait-il conclure d'un point comme Venise ou quelques états aussi rétrécis, pour juger l'origine de toutes les législa tions, pour prononcer même sur le ca ractère de l'espèce humaine? Et si ce qu'ou appelle esprit de famille a produit de mauvaises lois dans certaines aristocraties, quelles législations, bon Dieu ! sont sor

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