Page images
PDF
EPUB

a

85

Chilperic n'osera vous arracher lui-même.
J'expliquerai les voeux du peuple qui vous aime;
Et, vous redemandant au nom de vos États,
Je vous défendrai mieux qu'un reste de soldats :
Leur victoire est douteuse; un vain droit de conquête 75
Peut du bandeau des rois dépouiller votre tête.
Mér. Je retourne implorer le digne Prétextat :
Son secours, que mon père érige en attentat,
L'enveloppe avec nous dans la même infortune;
Il a béni nos feux, notre cause est commune.

80
Sa prière d'abord, invoquant Dieu pour nous,
Sous la croix du Sauveur le retint à genoux;
Mais cette heure, où finit son pieux ministère,
Permet que du lieu saint je trouble le mystère.
Je vais l'y joindre; et là, mes discours véhéments
L'enchaîneront à vous par de nouveaux serments.
Cependant écartez, écartez le présage
Qui sur vos traits charmants jette un sombre nuage:
Éclaircissez ce front plus triste que la nuit
Dont nous couvre le deuil, dont l'horreur nous poursuit. 90
Le morne désespoir qui trahit vos alarmes,
Vos soupirs comprimés, vos yeux fiers et sans larmes,
Déchirent plus mon sein, ému de vos douleurs,
Que vos tendres chagrins qui versaient tant de pleurs.
Ah! chère Brunehaut, épouse idolâtrée,

95 Songe où notre union fut du ciel consacrée ! En ce lieu même, ici, tu cessas de gémir: D'y rentrer avec moi ton coeur doit-il frémir? De nos engagements n'y revois que les traces, N'y revois que l'amour consolant tes disgrâces, N'y vois que les flambeaux par ma flamme allumés, Et qui du temps jamais ne seront consumés. Ici furent formés les noeuds de notre vie!

100

105

Et, dans l'illusion dont mon âme est ravie,
Érnu de sentiments purs et délicieux,
Je me croirais ingrat de redouter les lieux
Où, de premiers écueils par moi seul délivrée,
Tu scellas de ta main notre chaîne adorée.
Mais Prétextat bientôt calmera ton effroi.
Gombaud, rassurez-la: cher Gailène, suis-moi.

IIO

SCÈNE II.

BRUNEHAUT, GOMBAUD.

115

120

Gom. À cet abattement que vous laissez paraître,
J'ai, s'il faut l'avouer, peine à vous reconnaître,
Madame; et la fierté que jusques à ce jour
Vous fîtes éclater en vos camps, à la cour,
M'aurait persuadé qu'il n'était point d'orage
Qui de votre grande âme ébranlât le courage :
Mais... Bru. N'attribuez pas aux effets de la peur
Le chagrin que m'inspire un sort toujours trompeur.
Je contemple sans crainte, et non pas sans colère,
Mon impuissance au fond d'un obscur monastère,
Tandis que Frédégonde et son barbare époux
Promènent librement leur rage autour de nous.
Ils viennent; et peut-être, à leurs lois asservie,
Me faudra-t-il quitter ou mon sceptre ou la vie...
J'ai choisi: je mourrai, mais sans trahir mes droits.
Gom. Non, non, vous garderez l'un et l'autre à la fois:
Croyez-en un rapport dont ici ma prudence
Ne doit faire qu'à vous l'utile confidence.
Lorsque, devant Tournai, Sigebert massacré
Laissa votre veuvage à cent périls livré,

125

130

F.

Et qu'aux murs de Paris aussitôt prisonnière,
Vous vîtes menacer votre famille entière,
Des fers de Chilperic votre enfant fut sauvé
Par mes soins vigilants, qui vous l'ont conservé.
J'ai su, des assassins trompant la frénésie,

135
L'emporter en mes bras jusque dans l'Austrasie:
J'y convoquai les grands, et, réclamant leur foi,
Leur montrai le berceau de l'héritier d'un roi;
Je leur contai son sort; j'exposai sous leur vue
La corbeille propice en mes mains descendue,

140 Qui, du haut d'une tour, me remit ce trésor. L'image de vos maux plus éloquente encor, De cet enfant en pleurs la présence chérie, Tout seconda ma voix; et la foule attendrie, D'un transport unanime accueillant mes discours,

145 Par un cri de vengeance en suspendit le cours. Il vous souvient qu'alors mon rapide message Vint glacer Chilperic d'un sinistre présage, Et que, de votre mort révoquant les arrêts, De notre haine armée il craignit les apprêts.

150 Sa prudence, avertie au bruit de la tempête, N'osa plus attenter à votre auguste tête: Votre exil donna même aux chefs Austrasiens Le temps de se liguer avec les Neustriens: Ils ont agi. Le roi des rives de la Saône,

155 Gontran, de votre fils qu'à cette heure il couronne, Vous nomme la régente, et, tuteur souverain, Sur le pavois l'élève, un javelot en main. Ainsi l'avénement d'un noble enfant qu'on aime Va rétablir sa mère aux droits du rang suprême,

160 Et votre prompt retour, madame, est attendu Aux bords de la Moselle, où Gontran s'est rendu. Bru. Que m'apprends-tu, Gombaud? ami rare et fidèle,

Que ne devrai-je pas aux efforts de ton zèle!
Dis-tu vrai? quoi! Gontran se liguant en mon nom, 165
L'aîné de Chilperic relève ma maison !
De son faible neveu son sceptre est la défense !
Et, d'un couronnement honorant son enfance,
Lui-même il en devient l'allié généreux!
O tutelle d'un roi qui comble tous mes voeux !

170
Inespéré secours d'un prince magnanime!
Ah! Frédégonde...Allons, prépare un autre crime:
Le père de mon fils tu l'as fait égorger;
De l'oncle un même coup doit aussi te venger :
Aiguise tes poignards sur nos tristes familles :

175 Tu t'immolas ma scur, immole encor mes filles ! Gom. Ah! madame, au moment que, chef de nos partis, Gontran, armé pour vous, pencha vers votre fils, Qui de nous présumait qu'à vous-même contraire, Vous épousiez celui d'un mortel adversaire,

180 Et que, tandis qu'au trône il plaçait votre sang, Vos feux à Mérovée avaient donné son rang? Ah! si de votre cœur la bonté m'autorise À faire en liberté s'exprimer ma franchise, Je doute qu'aisément l'empire soit saisi

185 Par un jeune étranger de vous seule choisi. C'est peu: nos fiers seigneurs, jaloux de leurs suffrages, Qui des princes entre eux règlent les héritages, Ne frémiront-ils pas qu'un don de votre main À l'État, sans leur vou, donne un tel souverain? 190 Ursion, Bertefroi, Gallus, Godégisile, L'altier prélat de Reims en intrigues fertile, Ces prêtres turbulents, ces maires orgueilleux, De l'Église et des camps arbitres factieux, Au sang de Chilperic voudront-ils se soumettre?

195 Instruit de votre hymen, déjà par une lettre

200

2 IO

Où, contre mon avis, j'en défends l'intérêt,
J'ai fait de leur conseil sonder le vou discret.
Gontran ne pourrait voir trop voisin de la Saône
L'héritier de son frère assis sur votre trône.
Faut-il qu'en vos malheurs un amoureux poison
De votre politique ait troublé la raison?
Bru. Comment! que parles-tu d'amoureuses faiblesses?
L'amour, ses vains transports, et ses folles ivresses
Ont-ils rien qui subjugue un caur tel que le mien? 205
Penses-tu qu'il m'aveugle? et me connais-tu bien?
Fille d'Athanagilde, et moins femme que reine,
Jalouse seulement de rester souveraine,
Ce fut pour soutenir ce légitime orgueil
Que j'ai d'un époux mort quitté l'auguste deuil.
Mes jours étaient proscrits, quand le fils d’Audovère
Vint, me vit, consola ma profonde misère:
Mes désastres récents m'avaient coûté des pleurs;
L'ombre de Sigebert, présente à mes douleurs,
Chaque jour devant lui renouvelait mes peines: 215
Touché de mes regrets, indigné de mes chaînes,
Il me trouvait plus belle, et ses émotions
Ouvrirent un chemin à mes séductions.
Mérovée est ardent, et la pitié naissante
Bientôt mène à l'amour une âme adolescente.
Son père soupçonneux m'exila de Paris:
Mes adieux et l'absence agitant ses esprits,
Et de mes traits en lui le temps gravant l'image,
Je sus à mes genoux rappeler son hommage:
Il quitta ses drapeaux flottants aux murs de Tours, 225
Et revola vers moi par de secrets détours.
Aux

yeux de Chilperic cette erreur fut un crime
Qui l'unit aux destins dont j'étais la victime:
Je me fis un vengeur d'un téméraire amant,

220

« PreviousContinue »