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ments qui se succédèrent pendant cinquante ans. Il n'accepta d'eux ni honneurs ni fonctions. Ce que nous avons dit de sa vie politique s'applique exactement à sa vie littéraire. Ici, nous

retrouvons la même liberté d'esprit, la même conscience, le 5 même homme en un mot. Comme il avait été indépendant des

partis, il fut indépendant des écoles. Bien avant que celles-ci en vinssent à une guerre acharnée, il avait produit les deux pièces les plus propres à les concilier, si elles n'eussent cherché

que le beau et le vrai, selon leurs professions de foi. Agamem10 non passe avec raison pour la dernière des belles tragédies dans

le goût antique, comme Pinto est le premier des drames où les sérieuses réalités de l'histoire sont heureusement entrecoupées par des scènes d'un excellent comique. Nous venons de nom

mer les principales cuvres dramatiques de Lemercier, qui en a 15 fait de nombreuses. Frédégonde et Brunehaut est la dernière

qui ait bien réussi ; on y trouve de grandes beautés. Le beau succès d’Agamemnon était de nature à engager l'auteur à rester fidèle au langage noble et sévère des écrivains du dix-huitième

siècle; mais, par une étrange bizarrerie, Lemercier se fit des 20 habitudes de style singulières, contre lesquelles le public s'éleva

avec d'autant plus de raison, qu'elles ouvraient une voie fatale où devaient se précipiter une foule d'écrivains médiocres. La nouvelle langue qui s'est introduite au théâtre procède directe

ment du style dans lequel Lemercier écrivit son Richelieu, et 25 cette poésie brisée, dure, incorrecte et sans rhythme, contre

laquelle notre auteur se révoltait lui-même, n'est que l'exagération de la forme qu'il avait adoptée dans un grand nombre de ses ouvrages.

Parmi les nombreux ouvrages composés par Lemercier, la 30 Panhypocrisiade ou le Spectacle infernal, long poëme où tous

les genres sont mêlés, étincelle souvent de génie, et partout une haute raison y domine une verve bizarre, à laquelle Lemercier

y se laissa entraîner.

Lemercier est mort à Paris, le 8 juin 1840. Voici son épi35 taphe, qu'il rédigea lui-même deux heures avant d'expirer :

Il fut homme de bien, et cultiva les lettres...

FRÉDÉGONDE ET BRUNEHAUT.

On sait ce dont est capable une femme en furie:

“Notumque furens quid fæmina possit.” La Didon de Virgile, la Cléopâtre de Corneille, nous avaient appris ce que peuvent l'amour et l'ambition, portés dans le 5 cæur de deux femmes jusqu'à l'exaltation du délire. M. Lemercier a voulu compléter le cours d'expérience morale, en nous présentant dans un même cadre, et en regard l'une de l'autre, deux reines dont le nom n'a été arraché à l'obscurité de nos premières annales que par le sombre et terrible éclat qu’y jette 10 le récit de leurs barbaries. En effet, parmi les personnes même les plus instruites, il en est peu qui, à travers les récits contradictoires de nos anciens chronologistes, aient pu démêler la vérité, et assigner à chaque personnage marquant la part qui lui revient légitimement dans ce mélange de crimes sanglants 15 dont furent souillés les trônes des héritiers de Clovis; mais Brunehaut et Frédégonde ont eu le triste honneur de sortir de la foule ignorée des coupables. Les liens du crime les avaient, pendant leur vie, associées à l'exécration publique, et ces liens n'ont été ni rompus, ni même affaiblis par un inter- 20 valle de douze siècles; et si dans l'horreur qu'inspire encore aujourd'hui la mémoire de ce couple impie, le nom de Frédégonde est resté plus odieux encore que celui de Brunehaut, c'est, il faut l'avouer, que les forfaits de la veuve de Sigebert, tout exécrables qu'ils sont, puisqu'on lui impute la mort de dix 25 rois, paraissent encore aujourd'hui moins des provocations que d'atroces représailles, et qu'ils furent d'ailleurs expiés par un supplice épouvantable, tandis que la femme de Chilperic, meurtrière de son mari après l'avoir été de l'épouse qui l'avait

Elles ne

précédée dans la couche royale, teinte du sang de tous ses beaux-fils, de celui du saint évêque Prétextat, et convaincue d'avoir voulu assassiner sa propre fille, mourut tranquillement

dans son lit. L'impunité d'un grand coupable ajoute à l'horreur 5 qu'il inspire, et la justice de l'histoire n'est point blessée lors

même qu'elle emprunte à son égard les couleurs de la vengeance.

Ce n'est point toutefois le tableau des crimes de ces deux furies

que M. Lemercier a eu pour objet de développer dans son 10 nouvel ouvrage: Frédégonde mourut à l'âge de cinquante-cinq

ans, et Brunehaut était octogénaire lorsqu'elle reçut la peine tardive de ses attentats. M. Lemercier a repris les choses de beaucoup plus haut. Brunehaut n'a que vingt-huit ans, et

comme elle ne survécut que seize ans à Frédégonde, celle-ci 15 ne peut pas dans la pièce en avoir plus de vingt.

font donc l'une et l'autre qu'entrer dans la carrière du crime; mais Frédégonde y est déjà plus avancée que sa rivale, car elle est reine, et elle l'est devenue par la répudiation d'Audovère,

première femme de Chilperic, et par l'assassinat de Galesvinte, 20 sa seconde épouse, et seur de Brunehaut. Le sujet de la tragédie

est la mort de Mérovée, l'un des fils de cette Audovère, relégué dans un cloître, auquel son droit de primogéniture, appuyé de son mariage avec Brunehaut, assure le double trône de Paris

et d'Austrasie, au préjudice des enfants de Frédégonde. 25 Je ne sais si je me trompe; mais je doute que les crimes

de l'ambition puissent fournir par eux-mêmes le sujet d'une tragédie. Je soupçonne que le seul moyen de faire pardonner la peinture de ces froides combinaisons d'une politique san

guinaire, c'est de jeter au moins un grand intérêt sur les victimes. 30 Corneille a essayé de le faire dans Rodogune, et l'attachement

pur et désintéressé des deux jeunes frères soulage, au moins pendant quelques scènes, l'imagination attristée par les cruautés réfléchies de Cléopâtre. Cependant on est bien obligé de

convenir que les quatre premiers actes de Rodogune font acheter 35 un peu cher les beautés tragiques du cinquième, et que la

passion dominante de la ece, cette ambition désordonnée qui va jusqu'au parricide, et qui veut vendre la couronne à un fils, au prix de la vie de son amante, révolte bien plus qu'elle n'attache le spectateur, et inspire plus de dégoût qu'elle ne fait naître d'émotions.

M. Lemercier s'est privé de cette faible et insuffisante ressource; il lui était impossible, sans violer ouvertement la 5 vérité historique, de disposer le caractère de Brunehaut, de manière ce qu'il formât un caractère bien prononcé avec celui de Frédégonde. Brunehaut, à la vérité, est la moins coupable; mais quel charme le poète pouvait-il lui prêter? quelles vertus pouvait-il lui supposer sans être à l'instant 10 démenti par sa conscience, et par les souvenirs des spectateurs? Il s'est borné à la peindre insensible à toute autre passion qu'à celle du pouvoir. Mariée à Mérovée dont elle est tendrement chérie, lorsqu'elle apprend qu'il lui est permis de retourner dans ses états, en abandonnant son 15 époux à la fureur d'un père et à la vengeance d'une marâtre, son choix est fait à l'instant, et elle part sans regrets et sans remords. Les débats entre une pareille femme et Frédégonde sont donc ce qu'il y a de plus indifférent pour le public. Que lui importe à laquelle des deux restera la victoire? Comparons 20 la situation de ces deux reines à celle de Marie Stuart et d'Élisabeth. On fait des vœux pour la prisonnière, parceque, malgré ses faiblesses avouées, loin de mériter son malheur, elle est douée de toutes les qualités aimables, de la résignation religieuse, de la bonté compatissante, pénétrée du repentir de 25 ses fautes, et entourée de cet intérêt puissant que commandent de longues et augustes infortunes. Mais que Brunehaut triomphe de Frédégonde, ou Frédégonde de Brunehaut, des deux côtés c'est le crime qui sera investi de la puissance, et dans une pareille alternative, le coeur ne prend point de parti; c'est la 30 querelle de Robespierre et de Danton. Nous nous en souvenons encore: la France ne s'embarrassait guères alors qui du tigre ou du lion resterait maître du champ de bataille.

Pour corriger, autant que possible, ce vice inhérent à l'époque qu'il a choisie, M. Lemercier a cherché une opposition 35 assez naturelle entre Frédégonde et Mérovée. Le jeune prince n'a en effet d'autre défaut que celui de son aveugle amour pour

Brunehaut; mais il me semble qu'à l'exception du dernier acte, où il occupe la première place, il est beaucoup trop rejeté dans l'ombre, et que presque toujours il est éclipsé par son indigne

épouse: sa position même en fait un personnage trop secondaire. 5 Réfugié, contre la persécution de Frédégonde, à l'ombre d'un

cloître, placé sous la protection d'un saint ministre des autels, il n'agit point, il est dans l'impuissance d'agir, même pour sa légitime défense; cela est si vrai que dans le moment où son

père ordonne à ses soldats de le tuer sous ses yeux, il est trop 10 heureux que l'arrivée inattendue du saint pontife arrête les

haches déjà suspendues sur sa tête: il doit son salut à ce hasard ; mais le hasard est un bien faible ressort de tragédie, et la preuve est qu'il ne sert le prince qu'une fois, et qu'il n'en

meurt pas moins empoisonné quelques heures après. 15 Il y a de la hardiesse à avoir mis sur la scène un évêque

que l'Eglise compte au nombre des saints. Cette hardiesse, cependant, est justifiée par le motif, et on doit cette justice à M. Lemercier, que Prétextat ne se montre que pour parler un

langage digne de son sacré ministère; c'est un apôtre de paix 20 qui ne sort du sanctuaire que pour s'opposer aux funestes effets

des passions des grands, et qui n'intervient dans leurs querelles que pour les apaiser.

Chilpéric est peu théâtral, parcequ'il est subjugué par Frédégonde, sans être dupe de ses perfidies et de ses projets cruels. 25 Il le fait entendre bien clairement, lorsqu'avant la scène où les

deux reines s'adressent avec tant de franchise de si odieuses vérités, il dit pour adieu à l'une et à l'autre :

“Seules, au même lieu, je vous laisse en présence,

Pour vous faire frémir de votre ressemblance." 30 Dès ce moment, toutes les faiblesses de Chilperic sont in

excusables, et l'on ne conçoit pas comment le prince, qui ne balance pas à faire assassiner son fils, peut éprouver quelque difficulté à se défaire d'une femme atroce qu'il connaît, et pour

laquelle il est impossible qu'il soit encore sensible. De cette 35 position il résulte un caractère mêlé de lâcheté et de barbarie,

conforme, il est vrai, à l'histoire, mais peu convenable à la scène, peu propre à l'effet et à la dignité tragiques.

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