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priétés, je le veux bien. Mais comment cette simple non répugnance, ce pur et simple accord, est-il la substance même de Dieu? Et toutes ces essences qui sont éternelles, immuables, indépendantes de la volonté de Dieu, comment SONT-elles sa toute puissance, c'est-à-dire sa volonté? Car en Dieu la volonté, c'est la puissance. Et puis je croyais avec le vulgaire que Dieu seul est éternel, immuable, je croyais qu'il est le seigneur et maître d'où tout dépend. Mais à présent que d'éternels il y aura! que d'immuables, que d'indépendants de sa volonté ! Car enfin ces essences, ou c'est quelque chose ou rien. Si rien, il n'y a rien à dire ; si c'est quelque chose, vous multiplierez les éternels, les immuables, les indépendants de la volonté de Dieu, à l'infini; c'est admettre sans le vouloir les essences de Platon; c'est soutenir sans les nommer, les larves vivantes et les embryons éternels. Pour se tirer d'affaire il n'y aura qu'une chose à dire, c'est que ces essences ne sont que les idées mêmes de Dieu. Alors nous abandonnons la question des essences à parte sní; il n'y a point d'essence éternelle des choses, il n'y a que les idées de Dieu. Envisageons donc la question à parte Dei.

2o Que Dieu, du sein de son éternité, avant la création des êtres, ait formé librement, volontairement, le plan de son ouvrage, qu'il ait eu par conséquent l'idée de chacune des choses dont la possibilité ne s'opposait point à la réalisation, c'est là un sentiment que personne ne pourra s'empêcher d'admettre. Si c'est cette idée que Dieu formait de la nature des choses futures, que ces messieurs appellent essence; ce sera déjà une étrange bizarrerie, mais enfin il n'y aura rien à dire si cela leur est permis. Mais tel ne paraît pas être leur sentiment. En effet, les essences de ces messieurs sont la toute puissance même de Dieu. Or jamais l'idée que je forme d'une chose ne peut être ma puissance ou ma substance; c'est un acte, une opération, une de mes œuvres, mais ce n'est pas moi. Dans ce sentiment, les essences seraient une conception de Dieu, une opération de Dieu, l'œuvre de Dieu, mais jamais Dieu. Ces messieurs veulent que les essences soient éternelles, immuables, indépendantes de la volonté de Dieu, c'est donc quelque chose qui diffère d'un acte intellectuel de Dieu.

En effet les actes intellectuels sont dans l'intelligence, tandis que les essences de ces messieurs ne sont point dans l'intelligence de Dieu,

mais bien dans sa toute puissance, et dans sa substance. C'est assez bizarre, mais c'est ainsi. Ces messieurs, pourtant, prétendent que leurs essences sont des idées; je le veux bien, mais alors ce sont des idées comme celles de Platon, c'est-à-dire des figurines, des formes, des espèces intelligibles, larves et embryons spirituels des êtres futurs. Elles sont dans la substance de Dieu, puisque Dieu contemple dans sa propre substance les attributs qu'il peut communiquer '; mais elles n'en sont pas moins indépendantes de Dieu, absolument comme les idées de Platon. Il n'y a pas moyen de contester cette ressemblance. En effet, pour montrer qu'il ne préexiste à l'homme rien, absolument rien, que l'idée que Dieu s'en forme, j'avais défini l'homme : une âme et un corps unis ensemble. Mais cette idée était trop inteilectuelle, ou, si l'on veut, montrait trop l'opération intellectuelle de Dieu qui l'avait conçue avant la réalisation; ces messieurs l'ont rejetée. Il leur fallait quelque chose de sensible, de vivant, mais d'éternel et d'indépendant de la volonté de Dieu, comme une figurine, une forme, une espèce intelligible, une essence platonique enfin. Il leur fallait un animal raisonnable que Dieu pût voir et contempler dans sa propre substance pendant toute l'éternité. Cet animal raisonnable, est-ce bien réellement l'homme, ou bien l'un des anges qu'un père appelle des animaux divins, ou bien quelqu'un des quatre animaux de l'Apocalypse? Je ne sais, mais c'est toujours une essence éternelle, immuable, indépendante de la volonté de Dieu, et faisant partie de są puissance ou de sa substance.

On nous accuse de nouveauté, mais c'est précisément parce que ces doctrines sont anciennes qu'il faut s'en défier. Saint Augustin les aura puisées dans Platon, en les transformant; Descartes dans saint Augustin; Bossuet dans Descartes; et d'autres dans Bossuet. C'est une thèse païenne qu'on veut soutenir au point de vue chrétien. On ne voit pas qu'il y a de ces termes que rien ne peut régénérer. Jamais la statue de Jupiter ou de Bacchus ne pourra devenir l'image du Christ. J'ai l'honneur d'être, etc.,

L'abbé GONZAGUE.

1 Lettre de M. Lequeur, dans les Annales, t. 11, p. 146 (4a série).

Livres Nouveaux.

CAUSERIES DU SOIR.

PAR M. Alphonse de MILLY '.

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Caractère du siècle.- Symptômes de régénération,. Le bien. L'éducation. - L'art trop dédaigné.-Convenance du livre de M. de Milly.- Lá vertu est-elle dramatique? - Le roman religieux. Analyse du drame des Causeries du soir. Constance de Monac. M de Kerkoff. Ignorance des gens du monde en ma

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Principal intérêt des Causeries.

tière de religion.-Puissance du christianisme.

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Notre siècle est malade, personne ne le conteste. A tout prendre pourtant, il vaut mieux que son prédécesseur. Son prédécesseur faisait le mal par principe, lui le fait surtout par faiblesse : ce qui lui manque le plus, c'est le courage de ses convictions. Toutefois, cetle force salutaire lui vient à vue d'œil, et tout annonce qu'une grande régénération s'opère plus ou moins sourdement au sein de la société, Si nous vieillissons, nous autres, génération moyenne du dix-neuvième siècle, il est probable que nous ne tomberons pas dans le travers du vieillard d'Horace, mais que nous saluerons avec joie le lever d'un avenir rayonnant. Qui de nous prendrait sur soi de prophétiser que 1893 ne sera pas une date fortunée dans les annales de l'Église et de l'humanité ?... Qu'il y ait à traverser, d'ici là, quelques tourbillons ténébreux, quelques orages meurtriers, je suis assez disposé à le croire; mais n'est-ce pas ainsi que la divine Providence prépare ordinairement des cieux d'azur et des jours de soleil ?

Il est deux symptômes principalement qui présagent cet avenir, et permettent même de l'affirmer avec une sorte de certitude.

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Le premier est l'empire très réel que le bien reprend sur toute chose: on aime à lui faire sa place au soleil. Il ne gouverne pas encore tout sans doute, hélas! quand est-ce qu'il a tout gouverné? — mais il règne. On lui rend un culte intime au foyer de la famille, un culte, public dans les assemblées civiles. Le vice reprend peu à peu la place

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Un fort beau volume in-8., Paris et Lyon. Chez Périsse.

qu'il doit avoir dans l'estimation commune, celle de la plus grandedes lâchetés; et les passions, toujours canonisées sans doute par les intéressés, n'obtiennent pas précisément droit de cité dans nos mœurs. Certains de nos contemporains peuvent bien affecter de ne pas voir ou de compter pour fort peu de chose la communion générale qui se fait le jour de Pâques à Paris, à Notre Dame; cette cmmunion où l'on reconnaît avec étonnement des membres du parlement, des généraux, des officiers, des élèves de l'école Polytechnique, de l'école militaire, des avocats, des hommes du monde, d'aimables jeunes gens, de grands artistes, de célèbres littérateurs, puis de simples artisans, des domestiques, des soldats, des milliers d'hommes ; mais, s'écrie M. Macaulay, quelque historien à venir racontera la résurrection catholique au dix-neuvième siècle!.. Dieu, je le veux bien, a encore de ces ennemis qu'on pourrait appeler personnels; mais on les compte, et c'est même à cette haine qu'ils doivent leur ignominieuse célébrité. Plus d'an philanthrope de l'école de Diderot sourit peut-être, comme son maître, à l'idée de prendre « les entrailles du prêtre pour étrangler les rois; » mais ceux-là aussi sont rares; et puis, il n'est nullement démontré que nos plus farou ches démagogues n'aimeraient pas mieux boire le Falerne dans l'or» que du sang dans des crânes d'hommes. La 'masse de la société n'est point, il est vrai, pratiquement chrétienne; mais, en général, les intentions sont bonnes. Presque nulle part maintenant parmi nous, on ne s'oppose au bien avec l'âpreté d'autrefois; partout on s'en occupe, et, si on ne le fait pas, du moins on y rêve : Velle videmur. Il faudrait faire peser l'anathème sur tous les siècles, si l'on exigeait que le mal disparût de l'histoire, et que l'humanité déchue ne produisît que des saints. Ce qu'une époque peut désirer et voir de plus heureux, c'est que le bien et le mal soient distincts, aient chacun leur camp et que la religion et la vertu puissent agir. La nôtre, ce me semble, aura cette grâce. M. de Maistre a comparé le dix-huitième siècle à un fleuve de fange qui roulait quelques diamans. Le dixneuvième pourrait l'être à un magnifique courant limpide, qui charrie mille perles sans prix, et qui traverse, comme le Rhône, un lac limoneux sans y perdre ses flots de cristal.

M. de Milly, Causeries du soir.

Le second symptôme d'une régénération morale, c'est qu'on se laisse instruire. Le mal a ses tribunes, et le vice ses docteurs, rien de plus vrai; mais il est visible aussi qu'une infinité d'âmes viennent boire à longs traits aux sources vitales de l'enseignement catholique. C'est au point que des laïques, dans le feu de leur zèle, pensent que le clergé, malgré ses efforts, ne répond pas complétement de nos jours, à ce que l'on doit attendre de lui. On sait quelle foule assiége partout la chaire sacrée, lorsqu'un orateur digne d'être entendu y monte. Les libraires catholiques pourraient dire quel écoulement il se fait de publications où sont exposés l'enseignement et la pratique de la vie chrétienne. Souvent une édition s'épuise en quelques mois, même au milieu des préoccupations où nous sommes. Depuis les travaux apologétiques jusqu'au plus humble manuel de piété, tout est étudié, tout a son public, tout va rapidement à son adresse. Comparez à ces tendances chrétiennes, ou du moins graves et sérieuses, celles de ce siècle spirituel où régnait Voltaire; où les grandes dames feuilletaient la Pucelle et les Confessions, ces turpitudes; où l'abbé Guénée lui-même ne parvenait qu'à peine à se faire lire, et où enfin le monde littéraire ne se composait guère que de ces rieurs sans cœur et saus âme, qui ne voyaient, comme dit M. Audin, dans la vie humaine qu'une farce, et dans l'homme qu'un acteur comique ! A chaque œuvre de ténèbres, les catholiques, soit prêtres soit laïques, opposent une réfutation ou un remède, et les lecteurs leur sont plus fidèles qu'à leurs adversaires. Représentez vous le sort d'un écrivain qui se fût présenté, il y a cent ans, tenant à la main la Revue des romans obscènes et impies d'alors, la réfutation des théories anti-sociales et inhumaines de Rousseau, et une exposition de la doctrine catholique à l'usage des gens du monde ! Avec quel fou rire il eût été reçu ! Quels feux croisés de plaisanteries et de sarcasmes! Et le lendemain, quel oubli! Or, les Romans contemporains ont été revus avec une sévérité trop méritée, jugés d'après les enseignemens de l'Evangile, châtiés énergiquement au nom de la sainte morale; et cette Revue a obtenu un incontestable succès. Les démences socialistes ont été flagellées mille fois aux applaudissemens de l'Europe entière. L'auteur de la Revue des romans, en particulier, les a stigmatisées, dans l'Université catholique, avec une énergie et une in

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