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dignation qui lui ont mérité de glorieux éloges. Et voici que le même écrivain vient de faire une exposition de la doctrine chrétienne dans un volume qui sera certainement accueilli du public avec une faveur particulière.

Qu'on ne s'effraie pas à ce mot d'exposition de la doctrine chrétienne. Les Causeries du soir ne sont point un livre didactique. Elles enseignent avec charme, et presque à l'insu du lecteur. Pour l'homme, depuis l'enfance jusqu'à la vieillesse, recevoir une leçon est une chose grave on met son amour-propre à couvert en prétextant l'ennui. On ne veut dévorer le livre de la vérité qu'à la condition qu'il sera, comme pour le prophète, doux aux lèvres. Les fortes lectures sont devenues aussi rares que les fortes études. Combien d'hommes aujourd'hui sont capables de soutenir une conversation sérieuse, et dans quels salons une conversation de ce genre ne porte pas l'effroi? De ces dispositions sont sortis des résultats fâcheux pour le devoir. En cela, comme en tout le reste, on flotte à la surface, on juge à vue de pays. On voudrait bien savoir, sans doute; mais affronter l'ennui! Mieux vaut mille fois l'ignorance! Or, comme l'on est porté à combattre la religion quand on l'ignore, on est pareillement peu disposé à la pratiquer quand on la connaît mal. Elle apparaît, dans ces deux cas, comme un ensemble de dogmes absurdes, et comme un code de préceptes impossibles. Aussi, demeure-t il véritablement stupéfait, celui qui est à même d'observer les préjugés, les idées fausses, les erreurs qui circulent sur nos croyances et nos obligations les plus essentielles! Il faut avouer aussi, pour être juste, que les croyans de talent et de science ont généralement trop compté sur la puissance et l'attrait de la vérité par elle même, ensuite sur l'énergie de la volonté humaine, même lorsqu'elle est disposée et résolue à pratiquer le bien. L'art, cette merveilleuse parure du vrai, a été trop négligée par les apologistes et par les auteurs qui ont écrit sur la vie chrétienne. Il a produit de magnifiques chefs-d'œuvre, mais dans les hautes régions de la pensée religieuse. Il est presque totalement étranger aux ouvrages plus pratiques, à l'exposition détaillée des obligations de la vie commune. Quoi de plus naturel alors, que ceux qui ne cherchent plus le lait de la doctrine sans ruse, comme le nouveau-né, quasimodo geniti infantes, transportent par l'imagination, à la pratique de la vie, la sécheresse,

l'aridité, et, disons-le, s'il faut le dire, l'ennui des livres qui l'enseignent?.... Cette double considération, que M. de Milly a longtems méditéé, et qui s'est présentée à lui dans une infinité de circonstances, lui a inspiré l'idée du genre qu'il a adopté dans ses Causeries du soir un enseignement complet et irréprochable sous une forme at travante.

C'est une espèce de préjugé implicitement admis, que la vértu, la pratique de la religion chrétienne, condamne à l'inaction, à la paralysie intellectuelle, et qu'elle ôté à la vie tout intérêt. Il semblerait qu'il n'y a de drame dans l'âme que si elle succombe aux passions, que si elle fait asseoir le péché dans son sanctuaire. La lutte, même terrible, même pleine d'angoisse, même sublime, contre le mal, ne paraît pas savoureuse à beaucoup, du moment qu'elle a pour résultat la victoire. Erreur pitoyable, et bien propre à montrer tout ce qu'il y a de misère en nous! Si pourtant le beau est l'éclat du vrai, qui de vient le bien dans l'ordre moral, comment le laid, rayonnement de l'erreur, c'est-à-dire le mal, serait-il l'objet véritable et puissant de l'art dans tout ce qui touche aux choses de la vie ?... Il faudrait distinguer ce qui flatte la concupiscence d'avec ce qui charme l'âme. Est-ce qu'au point de vue esthétique, est-ce que, même au point de vue de l'intérêt et de la jouissance littéraire, les Confessions de saint Augustin-qu'on me pardonne cette comparaison-n'écrasent pas les odieuses Confessions de Rousseau? En peut-il être autrement? Si l'état normal de l'âme humaine est la connaissance de la vérité et la pratique de la vertu, tout homme qui fera effort pour acquérir ou conserver ce double trésor sera, vis-à-vis de nous, dans la situation la plus sympathique imaginable. Nous le suivrons en palpitant, sur cette voie d'allégresse et tout à la fois de douleur. Nous voudrions porter la croix avec ce héros du devoir. C'est là qu'a sa véritable application le mot du poète homo sum, et nil humani a me alienum puto. Que si, au contraire, comme il est vrai, l'âme humaine est dans un violent malaise, dans un état contre nature, lorsqu'elle est plongée dans le mal ou dans l'erreur, nous devons, logiquement, bumainement, naturellement, compatir avec horreur à cette effroyable torture. détourner le regard de ce tableau hideux, et sentir se soulever, rien qu'en y pensant, tout ce qu'il y a de généreux en nous. Ne serait-ce ¡Y SÉRIE. TOM. IV, No 20. 1851.—(43o vol, de la coll.) 10

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pas la plus profonde dépravation du goût, le plus honteux désordre et le plus complet bouleversement de nos facultés, que d'y prendre plaisir? Tout ce qui se respecte s'éloigne soigneusement du lieu d'une exécution; mais on court, mais on vole, quand il s'agit de voir une âme aux abois, une âme se mettant elle-même à la question du mal, et s'infligeant le plus flétrissant supplice ! C'est plus triste que la passion du peuple romain, ce peuple affreux, se ruant avec frénésie aux combats des gladiateurs.

On peut voir que, au fond, nous croyons très fort à la possibilité de ce que l'on pourrait appeler le roman religieux. Nous n'y aurions pas cru, que la lecture d'une Histoire hollandaise, par Madame d'Arbou ville, nous l'eût supérieurement démontré. Beaucoup de littérateurs la nient? Ils ont probablement leurs raisons pour cela. Mais il faudrait peut-être y réfléchir à deux fois, avant de mettre la peinture d'une âme exclusivement envahie par les passions ignobles, au dessus du tableau d'une âme éprise de la passion du ciel, et d'avouer que l'on ne s'y intéresse pas. Il y a longtems que l'apôtre l'a dit : l'homme qui n'est qu'un homme, animalis homo, ne comprend rien aux choses de Dieu, non percipit ea quæ Dei sunt. Eudore n'est-il pas un peu plus beau, un peu plus grand, un peu plus intéressant, un peu plus homme enfin, lorsque, renversant la coupe sacrilége, il s'écrie: Je suis chrétien que quand il erre dans les bruyères de l'Armorique ? Le plus riche trésor littéraire après les Saintes Écritures, ce sont certainement les Vies des Saints. Il n'en est pas une qui ne renferme tout à la fois un drame saisissant et une admirable épopée. On pourrait même dire que le saint est le héros épique par excellence, le seul réel. Son courage, son entreprise est ce qui peut être conçu de plus grand; les épreuves et les obstacles sont invincibles sans le secours du ciel; sa vie est l'idéal de la vie, et c'est à ce titre que l'Église le propose à l'imitation de ses enfans. Surtout, ce n'est point ici un être imaginaire; c'est un être réel, qui a vécu comme nous. Que manque-t il aux Vies des Saints pour que les lecteurs même les plus profanes les dévorent? Une forme digne de la substance, une forme qui leur sera certainement donnée, lorsque Dieu le jugera à propos pour la plus grande gloire de son fils. Mais si la vie chrétienne réalisée dans son idéal exerce une sorte de prestige divin sur les âmes; si le saint apparaît à

tous comme la formule complète et vivante de l'homme, pourquoi ne serait-il pas permis, pourquoi ne serait il pas utile, pourquoi ne serait-il pas efficace, de la présenter, cette vie chrétienne, sous des humbles proportions, à un degré moins héroïque, dans les circón1stances les plus ordinaires, quoique dans une action feinte? Une vertu perdra t-elle son charme et sa beauté pour être personnifiée dans un être qui n'a pas existé? Est-ce que l'action n'aura pas, là comme toujours, cette puissance, cette magie, que l'on demande vainement au précepte? Tous les traités possibles, toutes les formes didactiques réunies n'enseigneront jamais la résignation, le dévoûment, la piété filiale, comme la sublime Antigone de Ballanche. Le danger da roman n'est point dans le drame, loin de là; il est dans les aventures fantastiques qui dégoûtent de la réalité et travestissent la vie. Mais ces aventures sont-elles de l'essence des romans ?

Toutefois, M. de Milly n'a point fait un roman religieux: il n'est pas allé jusque là, il a simplement donné une forme dramatique à son livre. Nous ne saurions trop applaudir à cette idée, qui n'est peutêtre pas une innovation dans toute la rigueur du terme, mais que l'auteur a exploitée d'une manière qui lui est propré. Les Causeries du soir ne sont pas le pur dialogue, destiné à mettre en relief des pensées, la plus rebelle des formes littéraires; elles n'ont point cette allure solennelle : ce sont proprement des conversations d'après nature, encadrées dans les circonstances ordinaires de la vie, et sous lesquelles un âme sent, palpite, s'instruit et se perfectionne.

Le général de Saint-Yves, homme respectable et distingué, avait épousé, dans ses campagnes, une espagnole riche et belle, mais bien peu digne de lui. Il est mort, laissant sa jeune enfant, Constance, sous la tutelle de cette femine, qui, après quelques années de veuvage et quelques aventures, s'est remariée à un certain don Manuel Cabellero, jeté par la diplomatie de l'Amérique du sud sur le pavé de Paris. Ce misérable, qui est maintenant au Brésil avec l'Andalouse, a uni, ou plutôt vendú sá belle fille à M. de Mónac, officier supérieur de marine, homme séduisant, capable, mais un vrai roué. Madame de Monac, qui, mariée à dix-sept ans, en a aujourd'hui vingt-neuf, ́quîtte tout-à-coup Paris, et arrive un soir en Bretagne, avec ses deux enfans, Marthe et Franck, chez M. de Kerkoff, son parrain et le plus

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fidèle ami de son père. Elle vient lui demander l'hospitalité pendant que M. de Monac, qui est en mer ou sur le point de s'embarquer, exécutera une mission lointaine qui lui a été confiée. Elle vient surtout demander à M. de Kerkoff le secret de ces bons jours qu'il lui a promis autrefois et qu'elle n'a pas. Constance en effet n'est pas heureuse. Elle aime tendrement sa mère, dont elle est abandonnée depuis son mariage; son mari ne la considère que comme un moyen d'avancement; la société dans laquelle il l'a entrainée ne lui présente rien qui la puisse satisfaire, et, comme son éducation a été probablement incomplète ou manquée, elle se trouve fort dépaysée dans la vie, qui lui apparaît comme un affreux désert. Ses tendances élevées et sa vive sensibilité ne font que rendre plus cuisantes les peines de cette âme ardente, mais restée pure. Ah! s'écrie-t-elle en avouant son mal à M. de Kerkoff, je n'ai pas de tristes aveux à vous faire, mais je ne m'habitue pas à ne pas être heureuse, je veux du bonheur!. On le voit, c'est poser résolument le grand problème.

M. de Kerkoff est un chrétien convaincu, un sage mûri par l'expérience: il a fait le tour de l'âme humaine, il connait ce vaste monde. Comme tous ceux qui ont exploré ces profondeurs, comme tous ceux qui ont beaucoup réfléchi, il a dans la parole et jusque dans le sourire un peu de cette tristesse tranquille qui sied si bien à l'homme et que l'on appellerait volontiers la couleur naturelle de la vie. Peutêtre y a-t-il aussi, dans cette âme excellente, quelqu'une de ces dou leurs sourdes, plutôt soupçonnées que senties, plutôt conçues que nées, qu'on laisse éternellement dormir en soi, de peur qu'il n'en sorte d'inépuisables torrents d'amertume. C'est un de ces hommes dont l'indulgente bonté charme, et qu'on ne se lasse pas d'entendre, parce que leur intelligence est toujours la docile servante de leur cœur. C'est un de ces chrétiens bénis dont toutes les paroles et les actions démontrent que la vertu est la beauté de la vie, et que le Christianisme est la beauté de la vertu.

Tels sont les deux principaux personnages du drame de M. de Milly. Sur le second plan se trouvent, quelquefois en groupe, quelquefois isolément, Madame de Kerkoff et sa fille, deux figures angéliques, jes enfans de Madame de Monac, et plusieurs personnes qui se rencontrent dans le livre, absolument comme dans la vie, en passant.

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