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Le hasard a voulu que depuis Bottari, les érudits qui sont de nouveau descendus dans les catacombes n'aient jamais comparé, moins au point de vue de l'art ces estampes aux originaux, et ne nous en aient point fait connaître l'insuffisance et l'inexactitude. Quant aux artistes et aux amateurs, convaincus que dans ces souterrains les savans seuls ont quelque chose à voir, ils ne s'amusent guère à pénétrer assez avant pour exercer un utile contrôle. En général, on croit avoir fait aux catacombes la visite qui leur est due, lorsqu'on a pris la peine de descendre dans les premières allée's des cimetières de sainte Agnès ou de saint Sebastien. Armé d'un guide et d'un flambeau, on fait une heure de promenade, puis on revient sans avoir vu autre chose que des ossemens, des fosses taillées dans le tuf, et quelques échantillons de peinture si bien noircies par la fumée des torches secouées de tems en tems devant elles, qu'il faut quelque bonne volonté pour affirmer qu'on les a vues.

M. Perret, cela va sans dire, ne s'en est pas tenu à cette visite obligée : il n'a été arrêté ni par les éboulemens si fréquens dans ces couches de pouzzolane, ni par les difficultés de toutes sortes qui rendent ce voyage incommode et même dangereux pour peu qu'il se prolonge. Après avoir visité en tous sens les cimetières les plus accessibles, il a voulu pénétrer dans ceux qu'on ne visite jamais. Tous ces cimetières, en général, sont aussi vastes et percés d'autant de rues que des quartiers entiers de la plus grande ville. C'est donc déjà presque un mérite que de les avoir seulement parcourus, mais c'en est un plus grand d'y avoir porté cet esprit de judicieuse critique et ce discernement d'artiste qui, à la vue des monumens contenus dans ces mystérieux dépôts, ne pouvaient manquer de reconnaître combien sont infidèles les images qu'on nous en a données jusqu'ici.

Ainsi, pour prendre un exemple, l'ouvrage de Bosio nous montre, presqu'à chaque planche, des hommes et des femmes debout, les bras ouverts : ce sont des fidèles en prière, l'érudition nous l'apprend. C'est ainsi qu'on priait dans les premiers siècles; au lieu de plier les genoux et de joindre les mains, on restait débout, on étendait les bras. Les dessinateurs de Bosio, en traçant ces figures, n'ont évidemment songé qu'à justifier le dire de l'érudition. Ils ont représenté des personnages quelconques: pourvu qu'ils fussent debout et les

bras ouverts, c'est tout ce qu'il leur fallait. Ils se sont attachés à cette attitude comme à la seule chose significative; ils ne l'ont pas même copiée; ils l'ont indiquée seulement comme on prend une note, un memento. Du reste, pas le moindre souci de reproduire l'expression des physionomies, la diversité des traits, des poses, des regards. Aussi, toutes ces figures se ressemblent et paraissent taillées sur le même patron. Impossible de savoir si elles sont vêtues à la romaine ou à l'orientale; si ce sont des chrétiens, des derviches, ou même des mandarins. Et pourtant, sur les peintures elles-mêmes, toutes ces figures, malgré cette uniformité d'attitude, se distinguent les unes des autres par des différences profondes, par les traits individuels le plus fortement accentués. Pour savoir qui elles sont, ce qu'elles font, il n'est pas besoin de commentaire; elles le disent elles mêmes. L'élévation à Dieu, la contemplation, l'extase se manifestent nonseulement dans leurs visages, mais jusque dans ces vêtemens si har diment jetés, jusque dans l'élan de ces bras, de ces mains qui s'élèvent au ciel. Tout cela nous était parfaitement inconnu. Au lieu de figures monotones et insignifiantes, on nous révèle des types tout nouveaux, presque tous d'une vraie beauté, et quelques uns sublimes. Le génie du poëte n'a pas seul créé Polyeucte; Polyeucte est là, il existe, il respire, naïvement rendu par un pinceau à peine habile, mais inspiré.

Nous sortirions des bornes de ce rapport si nous poursuivions plus longtems cet examen comparatif des planches de Bosio et des peintures qu'elles représentent. Quels que soient les sujets, c'est toujours chez le copiste le même défaut d'exactitude, le même vague, le même contour indécis et banal. Ainsi, la symbolique parabole du bon pasteur ramenant sur ses épaules sa brebis égarée, ce motif si souvent répété sur les parois des chambres sépulcrales, semble, à en croire ces estampes, n'avoir jamais été conçue et exprimée que d'une seule façon, tandis que les représentations en sont aussi variées que nombreuses : tantôt c'est le pur pasteur antique tel que la statuaire nous le représente; tantôt c'est seulement le costume du berger de Théocrite, y compris même la flûte du dieu Pan; mais le pasteur lui-même porte sur son front, dans ses yeux et même dans sa pose, je ne sais quelle douceur ineffable que l'art chrétien pouvait seul imaginer.

M. Perret n'eût-il fait autre chose que de restituer à ces peintures leur véritable caractère, de les représenter telles qu'elles sont, et d'établir ainsi par la meilleure des preuves, en dépit des plus doctes écrits, qu'il ne faut pas y chercher seulement de grossières ébauches, dépourvues de tout mérite d'exécution, de toute expression individuelle, de toute imitation étudiée, n'eût-il fait que cela, ce serait déjà pour l'histoire de l'art et pour l'art lui-même un grand service, un important secours ; mais ce travail de restitution n'est que la moindre partie de l'œuvre qui vous est soumise. Sur 149 fresques reproduites par l'auteur, 35 seulement sont dessinées à nouveau, quoique déjà publiées; les 114 autres sont entièrement inédites. Les chambres sépulcrales où elles se trouvent n'ont elles-mêmes été déblayées que depuis quelques années, et M. Perret, pour sa part, en a découvert un certain nombre.

Ces découvertes, à peu d'exceptions près, sont toutes d'un prix inestimable. Si dans les peintures anciennement connues il s'en trouve çà et là de très belles, confondues parmi tant d'autres d'une incontestable médiocrité, on peut dire que la proportion contraire semble établie quant aux peintures nouvellement retrouvées. Elles sont pour la plupart de l'époque la plus ancienne, c'est-à-dire du 3 ou même du 2° siècle, et on comprend que plus on remonte vers le tems d'Auguste, plus on a chance de trouver l'art florissant. Ce n'est pas que, même au 2o siècle, cet art gréco-romain, abandonné à la routine mythologique, ne fût déjà dépourvu de jeunesse et de vie; mais au contact de la pensée chrétienne il se transfigurait, et, tout en conservant ses traditions, ses procédés, il devenait un art nouveau, un art jeune et vivant.

Vous avez vu, Messieurs, quelques fragmens de l'ouvrage de M. Perret, exposés dans notre bibliothèque, et entr'autres quelques fresques des cimetières de saint Calixte et de sainte Agnès, ceux de tous peut-être qui furent le plus anciennement ouverts, et où les fouilles récentes ont été les plus riches; vous aurez été frappés de ce dessin grandiose, de ces puissans contours, de cette force surnaturelle d'expression, et, en même tems, de ces incorrections souvent étranges. Le pauvre artiste qui traçait ces figures, s'il eût été appelé à décorer les murs du Capitole ou du Panthéon, se fût montré tou

aussi incorrect et, de plus, froid, lourd, insignifiant; travaillant dans ces catacombes, à la lueur de la lampe, au milieu des prières de ses frères, il n'est pas devenu subitement habile, il fait encore des mala dresses, mais il trouve la ligne vraie, la ligne sentie, et parfois la ligne sublime. Il y a là telle figure de Moïse frappant de sa verge le rocher, que Raphaël semble avoir vue avant de travailler au Vatican ; et peut-être expliquerait-on plus aisément la transformation presque subite des idées et du style de ce ce divin maître, en supposant que plus d'une fois il descendit dans ces souterrains de sainte Agnès, qu'en lui faisant jeter à la dérobée quelques regards sur le plafond de la chapelle Sixtine.

Nous devons épargner votre tems; nous ne passerons donc pas en revue tant d'autres figures non moins belles que ce Moïse, tant de sujets, tant de compositions qui exciteront l'enthousiasme de nos artistes et deviendront le texte de leurs méditations. Ce qui les étonnera surtout, ce sera de trouver dans ces catacombes, à une époque où l'art tournait partout à la manière, où les grandes traditions de Phidias semblaient partout abandonnées, trois ou quatre de ces fresques qu'on dirait dessinées par un élève de Phidias lui même. D'où venait ce retour à la simplicité primitive? Le vrai beau renaît-il donc pour ainsi dire de lui-même dès que l'esprit et le cœur des hommes s'ouvrent aux grandes vérités et aux grands sentimens ?

Vous le voyez, Messieurs, la partie de l'ouvrage de M. Perret, qui concerne la peinture dans les catacombes, a ce double intérêt et ce double but de rétablir d'abord celles des fresques déjà connues, qui avaient été le plus mal interprétées et qui méritaient de l'être mieux; en second lieu, de mettre au jour, pour la première fois, les principales peintures récemment retrouvées, celles là surtout qui se distinguent par la grandeur du style et par la beauté des sujets.

Pour ce qui regarde l'architecture, M. Perret s'est également attaché de préférence aux nouvelles salles ignorées de Bosio et de ses successeurs. Il les a mesurées, cotées, dessinées en tous sens. Sur 73 feuilles de dessins consacrés à l'architecture, 64 ne contiennent que des études absolument inédites, 9 seulement sont des restitutions.

Cette partie de l'ouvrage, quoique moins attrayante, n'est ni moins

neuve, ni moins intéressante en son genre que celle qui concerne la peinture. On y rencontre des chapiteaux, des bases de colonnes, et autres détails architectoniques qui ne peuvent manquer de causer quelque émoi chez les archéologues. D'après leur forme et leurs principaux Caractères, on les croirait volontiers postérieurs à l'an 1000, tandis qu'ils doivent être du 5° siècle tout au plus. Ces catacombes sont comme un réservoir où tous les âges, même à leur insu, sont toujours venus puiser.

La parfaite exactitude de ces dessins d'architecture résulte des innombrables cotes prises par M. Perret lui-même. En sa qualité d'architecte, il devait apporter un soin tout particulier à cette partie de son travail, et les pièces justificatives sur lesquelles il s'appuie sont hors de contestation.

Nous en pouvons dire autant des dessins qui représentent les peintures. Là, aussi, l'exactitude ne peut-être mise en doute. Toutes ces fresques ont été calquées, soit par M. Perret lui-même, soit sous sa direction et sa surveillance. Les calques, quand les dimensions l'exigeaient, ont été réduits sur place et devant les originaux, par des hommes d'un talent aussi sûr que consciencieux. Nous nous plaisons à en citer un, M. Savinien Petit, parce que son nom nous semble une garantie. Ajoutons que dans cette Assemblée même, et au sein de votre Commission, M. Perret pourrait invoquer un témoin de sa fidélité; un de nos collègues a été assez heureux pour comparer dans les catacombes mêmes, un grand nombre de ces dessins à peine achevés, avec les fresques qu'ils représentent.

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Cette exécution scrupuleuse et irréprochable n'a pu être obtenue qu'au prix de grands efforts. Pour mesurer chaque paroi de ces murailles, pour dégager ces peintures des couches de nitre dont elles sont presque toutes revêtues, pour les rendre aptes à être calquées, pour les calquer ensuite et les réduire, il a fallu passer bien des heures et bien des jours dans cet air lourd et humide où les hommes respirent si mal, où les flambeaux eux-mêmes ont souvent peine à brûler; il a fallu remuer bien de la terre à grand renfort de bras et d'argent. M. Perret n'a jamais reculé ni devant les fatigues ni devant les dépenses; et notez qu'il n'avait ni mission officielle, ni subsides

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