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LA JEUNE SIBÉRIENNE.

The following extract is the best introduction we can give to Count de Maistre's touching narrative

“ La jeune Sibérienne est surtout délicieuse par le pathétique vrai, suivi, profond de source, modéré de ton, entremêlé d'une 5

observation fine et doucement malicieuse de la nature humaine, que le sobre auteur discerne encore même à travers une larme. Ici un nouveau point de comparaison, une nouvelle occasion de triomphe lui a été ménagée, et, je suis fâché de le dire, sur

une dame encore. Mm Cottin, ans E Beth ou les exilés 10 de Sibérie, a fait un roman de ce que M. de Maistre a sim

plement raconté. Chez elle, on a une jeune fille rêveuse, sentimentale, la fille de l'exilé de la cabane du lac; elle a un noble et bel amant, Smoloff ; c'est lui qu'elle souhaiterait pour

guide dans son pèlerinage, mais on juge plus convenable de 15 lui donner un missionnaire ; elle finit par épouser son amant.

La simple, la réelle, la pieuse et vaillante jeune fille, Prascovie, périt tout à fait dans cette sentimentalité de Mm. Cottin.”

(Sainte-Beuve, Portraits contemporains.)

LA

JEUNE SIBÉRIENNE.

LE courage d'une jeune fille qui, vers la fin du règne de Paul Ies, partit à pied de la Sibérie, pour venir à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père, fit assez de bruit dans le temps pour engager un auteur célèbre à faire une héroïne de roman de cette intéressante voyageuse. Mais 5 les personnes qui l'ont connue paraissent regretter qu'on ait prêté des aventures d'amour et des idées romanesques à une jeune et noble vierge qui n'eut jamais d'autre passion que l'amour filial le plus pur, et qui, sans appui, sans conseil, trouva dans son cæur la pensée de l'action la plus généreuse 10 et la force de l'exécuter.

Si le récit de ses aventures n'offre point cet intérêt de surprise que peut inspirer un romancier pour des personnages imaginaires, on ne lira peut-être pas sans quelque plaisir la simple histoire de sa vie, assez intéressante par 15 elle-même, sans autre ornement que la vérité.

Prascovie Lopouloff était son nom. Son père, d'une famille noble d’Ukraine, naquit en Hongrie, où le hasard des circonstances avait conduit ses parents, et servit quelque temps dans les housards noirs; mais il ne tarda pas à les 20 quitter pour venir en Russie, où il se maria. Il reprit ensuite dans sa patrie la carrière des armes, servit longtemps dans les troupes Russes, et fit plusieurs campagnes contre les

Turcs. Il s'était trouvé aux assauts d’Ismaïl et d'Otchakoff, et avait mérité par sa conduite l'estime de son corps. On ignore la cause de son exil en Sibérie: son procès, ainsi que

la révision qu'on en fit dans la suite, ayant été tenu secret. 5 Quelques personnes ont cependant prétendu qu'il avait été

mis en jugement par la malveillance d'un chef, pour cause d'insubordination. Quoi qu'il en soit, à l'époque du voyage de sa fille, il était depuis quatorze ans en Sibérie, relégué à

Ischim, village près des frontières du gouvernement de 10 Tobolsk, vivant avec sa famille de la modique rétribution

de dix kopecks par jour, assignée aux prisonniers qui ne sont pas condamnés aux travaux publics.

La jeune Prascovie contribuait par son travail à la subsistance de ses parents, en aidant les blanchisseuses du 15 village ou les moissonneurs, et en prenant part à tous les

ouvrages de la campagne dont ses forces lui permettaient de s'occuper: elle rapportait du blé, des aufs ou quelques légumes en payement.

Arrivée en Sibérie dans son enfance, et n'ayant aucune idée d'un meilleur sort, elle se 20 livrait avec joie à ces pénibles travaux, qu'elle avait bien

de la peine à supporter. Ses mains délicates semblaient avoir été formées pour d'autres occupations. Sa mère, tout entière aux soins du pauvre ménage, semblait prendre en

patience sa déplorable situation; mais son père, accoutumé 25 dès sa première jeunesse à la vie active des armées, ne pou

vait se résigner à son sort, et s'abandonnait souvent à des accès de désespoir que l'excès même du malheur ne saurait justifier.

Quoiqu'il évitât de laisser voir à Prascovie les chagrins 30 qui le dévoraient, elle avait été plus d'une fois témoin de ses

larmes à travers les fentes d'une cloison qui séparait son réduit de la chambre de ses parents, et elle commençait depuis quelque temps à réfléchir sur leur cruelle destinée.

IO

Lopouloff avait adressé depuis plusieurs mois une supplique au gouverneur de la Sibérie, qui n'avait jamais répondu à ses demandes précédentes. Un officier, passant par Ischim pour des affaires de service, s'était chargé de la dépêche et lui avait promis d'appuyer ses réclamations au- 5 près du gouverneur. Le malheureux exilé en avait conçu quelque espoir; mais on ne lui fit pas plus de réponse qu'auparavant. Chaque voyageur, chaque courrier venant de Tobolsk (événement bien rare) ajoutait le tourment de l'espérance déçue aux maux dont il était accablé.

Dans un de ces tristes moments, la jeune fille, revenant de la moisson, trouva sa mère baignée de larmes, et fut effrayée de la pâleur et des sombres regards de son père, qui se livrait à tout le délire de la douleur. “Voilà, s'écria-t-il lorsqu'il la vit paraître, le plus cruel de tous mes malheurs! 15 voilà l'enfant que Dieu m'a donnée dans sa colère, afin que je souffre doublement de ses maux et des miens, afin que je la voie dépérir lentement sous mes yeux, épuisée par de serviles travaux, et que le titre de père, qui fait le bonheur de tous les hommes, soit pour moi seul le dernier terme de 20 la malédiction du Ciel!” Prascovie épouvantée se jeta dans ses bras. La mère et la fille parvinrent à le tranquilliser en mêlant leurs larmes aux siennes; mais cette scène fit la plus grande impression sur l'esprit de la jeune fille. Pour la première fois, ses parents avaient ouvertement parlé devant elle

25 de leur situation désespérée; pour la première fois, elle put se former une idée de tout le malheur de sa famille.

Ce fut à cette époque, et dans la quinzième année de son âge, que la première idée d'aller à Saint-Pétersbourg demander la grâce de son père lui vint à l'esprit. Elle 30 racontait elle-même qu'un jour cette heureuse pensée se présenta à elle comme un éclair au moment où elle achevait ses prières, et lui causa un trouble inexprimable. Elle a

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