Page images
PDF
EPUB

estimation fut remise à l'un des jours suivants; mais les députés des bourgeois de Vézelay n'attendirent pas ce jour. Frappés de consternation, et se regardant comme livrés à la vengeance de leur ancien maître, ils partirent à l'insu du roi et allèrent jeter l'alarme parmi leurs concitoyens. Cette 5 fuite, par laquelle ils se dérobaient à la justice, fit rendre une nouvelle sentence contre eux. La cour décida qu'ils seraient ramenés de force devant elle, et que l'arrêt serait exécuté par le comte de Nevers, qui en reçut l'injonction, en ces termes, de la bouche de l'archevêque de Reims : 10 "Nous ordonnons que le comte de Nevers, ici présent, ait à se saisir de vive force des traîtres et profanateurs de Vézelay, et à les amener par-devant le roi, au lieu qui lui sera désigné, pour qu'ils y soient punis. En outre, ledit comte de Nevers, livrera intégralement à l'abbé Pons tous 15 leurs biens, tant meubles qu'immeubles, en restitution des dommages qu'ils lui ont causés'."

On demanda au comte s'il acceptait cette sentence, et il répondit: “Je l'accepte"; puis il pria la cour d'accorder aux condamnés un délai que lui-même leur avait promis, 20 comptant sur la clémence du roi. Mais le roi, de sa propre bouche, répondit: "Je vous commande, par mon autorité royale et par la foi que vous me devez, d'accomplir ce qui vient d'être arrêté et de ne rien omettre de la sentence. Quant aux délais, ce sera votre affaire; passé le terme 25 d'une semaine, je n'en accorde aucun, ni à ces gens, ni à vous 2."

de 672,000 grammes d'argent, c'est-à-dire 134,000 fr. de notre monnaie actuelle, somme qui, multipliée par six à cause du pouvoir de l'argent au XIIe siècle, donne pour le montant des dommages-intérêts 806,400 fr.

1 ... Ut Comes Nivernensis, qui de fidelitate Regis præsens adest, profanos illos proditores vi comprehendat, et puniendos Regi ubi jussus fuerit adducat. Res porro eorum tam mobiles quam immobiles ex integro pro restitutione illati damni Abbati tradat. (Hist. Vizeliac. monast., lib. III. apud d'Achery, Spicil., t. II. p. 533, col. 1.)

၁၁

35 2 De induciis autem tua intererit; nam a me nec tibi nec illis aliquæ conceduntur, quin sequenti Dominica perficiatur quod definitum est. (Ibid.)

LETTRE XXIV.

FIN DE L'HISTOIRE DE LA COMMUNE DE VÉZELAY.

DANS la toute qu'il fit, en grande compagnie, pour retourner de Moret à Auxerre, le comte de Nevers se montra 5 fort troublé de sa nouvelle situation et des engagements qu'il venait de prendre. D'un côté, il ne voyait aucun moyen de résister aux ordres du roi; de l'autre, sa conscience lui reprochait ce qu'il allait faire contre des hommes que lui-même avait poussés à la révolte, auxquels il s'était 10 lié par serment, et sur lesquels se fondait son espérance d'obtenir la seigneurie de Vézelay'. Il prit un parti moyen, celui d'éluder par un subterfuge la commission humiliante dont il ne pouvait se décharger. Plusieurs de ses affidés se rendirent promptement à Vézelay, et y firent publier, à son 15 de trompe, que le lundi suivant, en exécution d'un jugement du roi, le seigneur comte de Nevers ferait arrêter, bien malgré lui, tous les bourgeois qu'on trouverait dans la ville, et les ferait conduire à Paris; qu'il les invitait conséquemment à quitter leurs maisons en sauvant leurs meubles, 20 et à chercher un refuge partout où ils pourraient.

Cette proclamation causa parmi les habitants de Vézelay une sorte de terreur panique. Le vertige les prit quand ils virent devant eux, comme exécuteur de la sentence rendue contre leur commune, le pouvoir même sur l'appui duquel 25 son établissement reposait. Tout ce qu'il y avait d'hommes dans la ville se mirent en devoir de sortir, abandonnant

1 Tyrannus vero dolens super impios quos ad conspirationem incitarat, quos ad facinus provocarat, quorum Juratus erat, quorum opes ob fiduciam sui exhauserat, quorum etiam auxilio dominium Monas30 terii Vizeliacensis sese obtinere sperabat....... (Hist. Vizeliac. monast., lib. III. apud d'Achery, Spicil., t. II. p. 533, col. 1.)

2 Missis ergo satellitibus suis, jussit clamare sub voce præconis omnibus oppidanis seu vicanis ex ore Comitis, ut sublatis mobilibus cunctis omnes pariter, quaqua possent, confugerent in præsidiis illis, 35 ubi eum minime venturum sperarent... (Ibid.)

leurs marchandises et leurs propriétés; de sorte que le lendemain il ne restait plus à Vézelay que des femmes et des enfants'. Le comte de Nevers avait donné l'ordre de recevoir les émigrés dans ses châteaux, pourvu qu'ils ne vinssent pas au lieu de sa résidence. Ils se réfugièrent 5 ainsi dans plusieurs forteresses voisines; mais comme leurs bandes étaient trop nombreuses pour qu'ils y fussent tous admis, la plupart s'établirent en campement, sous des huttes construites par eux, dans les forêts des environs'.

Le comte s'imaginait que l'abbé Pons, qui n'avait aucune 10 troupe armée à son service, n'oserait faire sa rentrée dans la ville, si lui-même ne l'accompagnait. Pour lui susciter un nouvel embarras et retarder la conclusion des affaires, il fit semblant d'être malade. Mais l'abbé, ne comptant que sur lui-même, rentra seul et reprit possession du cou- 15 vent3. Cette hardiesse obligea le comte à ne pas rester en arrière, et à prouver, du moins en apparence, qu'il obéissait au jugement de la cour du roi. Il envoya quelques hommes d'armes à Vézelay, avec ordre d'arrêter les bourgeois dont il avait eu le temps d'apprendre l'évasion. 20 Ces gens se présentèrent devant l'abbé, et, avec une feinte courtoisie, ils lui exprimèrent leur étonnement de le voir ainsi revenu à l'improviste, malgré le danger qu'il pouvait y avoir pour lui; puis ils lui dirent: "Nous avons commission de notre seigneur pour exercer à votre commandement la 25 vengeance décrétée contre vos adversaires.-Si le comte

1 Et immisit Deus terrorem suum in hominibus illis, et fugerunt quotquot erant de adversariis omnes a minimo usque ad maximum, domos, uxores, liberos, possessiones, et mercimonia sua relinquentes, ita ut penitus nemo ex tot millibus summo mane appareret... (Hist. 30 Vizeliac. monast., lib. III. apud L. d'Achery, Spicil., t. II. p. 533, col. 2.)

2 Porro impii diffusi sunt per oppida et loca tyranni, quique jussit satellitibus suis atque Præpositis, quatenus eos occultarent, excusarent, et omnem humanitatem illis exhiberent, tantum sui præsentiam declinare eos juberent. Reliqui circumquaque errando dispersi...inopes et vagi 35 contiguam sylvam occupaverunt, ædificantes ibidem casas... (Ibid. et P. 534, col. 1.)

3 Existimans autem versutus et callidus Comes, quod non præsumeret se absente Abbas ingredi in Monasterium suum, simulavit languoTunc Abbas vecordiam ipsius despiciens, statim ipsa Dominica 40 cum triumpho vespere Vizeliacum venit, et Monasterium suum obtinuit... (Ibid.)

rem.

vous a donné des ordres, répondit l'abbé, c'est votre affaire de les exécuter ou non; pour moi, je n'ai rien à vous dire, si ce n'est que j'attendrai patiemment l'issue de tout ce que vous ferez.-La besogne serait déjà faite, reprirent les 5 envoyés du comte, si nous avions trouvé dans le bourg autre chose que des femmes et des enfants.—Oui, répliqua l'abbé avec ironie, vous êtes venus ici quatre hommes pour en arrêter plusieurs milliers'." Ils ne répondirent rien; mais l'une des personnes présentes ayant dit que s'ils voulaient 10 s'emparer des fugitifs, ils en trouveraient quatre-vingts cachés dans le bois le plus proche, leur réponse fut: “Nous ne pouvons y aller maintenant, nous avons un autre chemin à faire3."

Les moines de Sainte-Madeleine, voyant qu'ils étaient 15 maîtres du bourg par la fuite de tous les hommes valides, prirent avec eux quelques jeunes gens, fils des serfs qui habitaient les domaines ruraux de l'abbaye, et se répandirent en armes dans les rues, proclamant, avec grand bruit, le rétablissement du pouvoir légitime. Ils allaient de maison 20 en maison à la recherche des usines et des boutiques établies sous le régime de la liberté communale. Arrivés au logis de Simon, ils brisèrent son comptoir de changeur, que l'abbé Pons lui avait concédé autrefois malgré l'avis de tous les frères; et s'animant de plus en plus à cette puérile 25 vengeance, ils démolirent l'appentis sous lequel se trouvait le comptoir3. Ensuite ils entrèrent dans les maisons de deux autres bourgeois, Hugues de Saint-Pierre et Hugues Gratte-Pain, et y détruisirent des pressoirs nouvellement

1 Respondentes dixerunt se missos ideo esse, ut homines vici illius 30 comprehenderent, sed ingressos neminem præter mulieres et parvulos earum invenisse. Ait illis: Siccine quatuor homines tot millia comprehendere venistis? (Hist. Vizeliac. monast., lib. III. apud L. d'Achery, Spicil., t. II. p. 533, col. 2.)

2 Áliud, inquiunt, iter nobis confecturis ; modo non dirigitur illo 35 via nostra: et sic tergiversantes abierunt. (Ibid.)

3 Et egressi sunt quidam de fratribus armatæ cum pueris juventutis, et fregerunt tabulam impii Simonis, et vestibulum domus ipsius, quæ contra jus ob contumeliam contradicentium fratrum ædificaverat (Ibid.)-Voyez, sur la concession dont il s'agit, une lettre du pape 40 Adrien IV à l'abbé Pons, datée du 21 nov. 1156. Ibid., lib. 1. P. 517, col. 1.

construits dans les caves au détriment du pressoir banal, qui était l'un des droits du monastère1.

Pendant ce temps, les émigrés de Vézelay, surtout ceux qui n'avaient point trouvé d'asile dans quelque bourg ou château du comte de Nevers, menaient une triste vie. La 5 plupart campaient en plein air, sous des cabanes de branchages, en danger continuel d'être surpris et arrêtés. On les accusait, non sans fondement peut-être, de brigandage sur les routes, ce qui leur faisait des ennemis parmi les gens les moins affectionnés à la cause de l'abbaye3. Ils 10 manquaient de tout et ressentaient une inquiétude journalière de ce qui se passait dans la ville, où ils avaient laissé leurs familles dans l'abandon, et leurs biens exposés au pillage. Ils y envoyaient fréquemment des émissaires déguisés en pèlerins, pour demander des secours d'argent 15 ou de vivres, et apprendre ce qu'il y avait de nouveau3. Mais cette pénible situation ne pouvait se soutenir longtemps; ils résolurent d'en sortir par un coup de main, et de se remettre en possession de la ville, qui n'était gardée que par des paysans de l'abbaye, mal commandés et mal 20 armés. Le rendez-vous des bandes d'émigrés devait être au village de Corbigny, à cinq lieues de Vézelay; mais l'abbé, averti de ce projet, prit à sa solde, dit le narrateur contemporain, une troupe d'étrangers, hommes de grande bravoure, et habiles à manier l'arc et l'arbalète*.

Il est probable que, sous cette désignation vague, l'historien du XIIe siècle voulait parler de ces troupes mercenaires de cavaliers et de fantassins qui portaient alors le nom de

25

1 Inde progressi dissipaverunt torcularia, quæ in subterraneis domorum suarum fraudulenter erexerant impius Hugo Fricans-panem et 30 nefandissimus Hugo de Sancto Petro. (Hist. Vizeliac. monast., lib. III. apud d'Achery, Spicil., t. II. p. 533, col. 2.)

2...Et exinde latrocinia exercebant, viantes et peregrinos deprædabant. (Ibid. lib. III. p. 534, col. 1.)

3...Mittebant absconditos exploratores in vico sub veste peregrina, 35 qui eis deferrent necessaria, et referrent quæ didicissent consilia... (Ibid.)

4 ..Et congregati sunt profugi apud Corbiniacum, et cogitaverunt irruptionem facere, et vi repetere quas sponte formidolosi reliquerant sedes. Tunc collegit Abbas externum exercitum, manum fortissimam, 40 et homines doctos arcu et balista... (Ibid.)

« PreviousContinue »