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pire. Quand ils ouïrent l'empereur ainsi parler, ils furent trop épouvantés et ne savoient qu'ils pussent répondre; et pour ce qu'ils se sentoient coupables, ils s'humilièrent durement et crièrent à l'empereur merci. Dont se prit le bon évêque Gaucher très-bénignement à prier pour ses sujets, 5 et tomba aux pieds du roi et disoit: "Très-doux empereur, ne détruisez pas nos bourgeois si cruellement et en si grande sévérité, car bien les pouvez corriger avec plus grande douceur." Dont prièrent aussi les princes de l'armée avec l'évêque, et disoient qu'il eût pitié de tant de larmes. 10 Quand ce entendit l'empereur, se relâcha un peu de sa colère, et crut le conseil de l'évêque et des princes, et ne les punit pas ainsi qu'il se proposoit par rigueur de justice. Cependant ne les épargna pas du tout; car il commanda qu'ils apportassent en sa présence la charte de la commune 15 qu'ils avoient faite, et eux ainsi firent; et l'empereur tantôt la défit et leur fit jurer devant tous les princes que jamais autre ne feroient. Ainsi fut défaite cette commune, et leur fit l'empereur jurer féauté à lui par foi et par serment'."

Cette seconde destruction de la commune de Cambrai 20 eut lieu en l'année 1107, et, moins de vingt ans après, la commune était rétablie. On la citait au loin comme un modèle d'organisation politique: "Que dirai-je de la liberté de cette ville? dit un ancien écrivain. Ni l'évêque, ni l'empereur ne peuvent y asseoir de taxe; aucun tribut n'y 25 est exigé; on n'en peut faire sortir la milice, si ce n'est pour la défense de la ville, et encore à cette condition que les bourgeois puissent le jour même être de retour dans leurs maisons." La commune était gouvernée par un corps électif de magistrature, dont les membres avaient le 30 titre de jurés et s'assemblaient tous les jours dans l'hôtel-deville, qu'on nommait la maison de jugement. Les jurés, au nombre de quatre-vingts, se partageaient l'administration civile et les fonctions judiciaires. Tous étaient obligés

1 Chronique de Cambrai; Recueil des Hist. des Gaules et de la 35 France, t. XIII. p. 489.

2 Quid autem de libertate hujus urbis dicam? Non Episcopus, non Imperator taxationem in ea facit: non tributum ab ea exigitur, non denique exercitum ex ea educit, nisi tantummodo ob defensionem urbis... (Fragmentum ex gestis Episc. Camerac., apud ibid., p. 481, in nota.)

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d'entretenir un valet et un cheval toujours sellé, afin d'être prêts à se rendre, sans aucun retard, partout où les appelaient les devoirs de leurs charges'.

Ces devoirs n'étaient pas aussi aisés à remplir que ceux 5 des maires et échevins de nos villes modernes ; il ne s'agissait pas, en temps ordinaire, de veiller à la police des rues, et, dans les grandes circonstances, de régler le cérémonial d'une procession ou d'une entrée solennelle, mais de défendre, à force de courage, des droits chaque jour envahis. 10 Il fallait vêtir la cotte de mailles, lever la bannière de la ville contre les comtes et les chevaliers, et, après la victoire, ne point se laisser abattre par les sentences d'excommunication dont s'armait le pouvoir épiscopal. Grâce à la constance inébranlable de ses magistrats électifs, la commune 15 de Cambrai, abolie encore à deux reprises différentes, se releva et continua de prospérer et de se faire craindre. Elle soutint jusqu'au milieu du XIVe siècle une guerre à outrance contre ses évêques et contre leur clergé, qu'elle contraignit plusieurs fois de sortir en masse de la ville et de se réfugier 20 à Valenciennes3. Voilà quelles furent pendant quatre cents ans les relations des habitants de Cambrai avec les prédécesseurs de Fénelon. Tout cela ne rappelle guère le doux et consolant spectacle que présente l'administration de ce vertueux archevêque. Mais que nous sommes loin 25 de compte si nous croyons que le moyen âge ressemblait à l'ancien régime, et qu'en France les passions populaires sont filles de la révolution !

1 Histoire de Cambrai, p. 100. Le mot jurés sert quelquefois à désigner la totalité des membres d'une commune, et quelquefois les 30 seuls membres du gouvernement municipal. Ce nom tire son origine du serment que les uns et les autres étaient obligés de prêter.

2 En 1138 et en 1180.-Voyez le tome XIII. du Recueil des Histoires des Gaules et de la France.

3 Histoire de Cambrai, p. 294 et suiv.

LETTRE XV.

SUR LES COMMUNES DE NOYON, DE BEAUVAIS ET DE
SAINT-QUENTIN.

EN l'année 1098, Baudri de Sarchainville, archidiacre de l'église cathédrale de Noyon, fut promu, par le choix 5 du clergé de cette église, à la dignité épiscopale. C'était un homme d'un caractère élevé, d'un esprit sage et réfléchi. Il ne partageait point l'aversion violente que les personnes de son ordre avaient en général contre l'institution des communes. Il voyait dans cette institution une sorte de né- 10 cessité sous laquelle, de gré ou de force, il faudrait plier tôt ou tard, et croyait qu'il valait mieux se rendre aux vœux des citoyens que de verser le sang pour reculer de quelques jours une révolution inévitable. L'élection d'un évêque doué d'un si grand sens et d'une si noble manière de voir 15 était pour la ville de Noyon l'événement le plus désirable; car cette ville se trouvait alors dans le même état que celle de Cambrai avant sa révolution. Les bourgeois étaient en querelles journalières avec le clergé de l'église cathédrale : les registres capitulaires contenaient une foule de pièces 20 ayant pour titre: "De la paix faite entre nous et les bourgeois de Noyon." Mais aucune réconciliation n'était durable; la trêve était bientôt rompue, soit par le clergé, soit par les citoyens, qui étaient d'autant plus irritables qu'ils avaient moins de garanties pour leurs personnes et pour leurs biens. 25 Le nouvel évêque pensait que l'établissement d'une commune jurée par les deux partis rivaux pourrait devenir entre eux une sorte de pacte d'alliance; il entreprit de réaliser cette idée généreuse avant que le mot de commune eût servi à Noyon de cri de ralliement pour une insurrection 30 populaire.

De son propre mouvement, l'évêque de Noyon convoqua en assemblée tous les habitants de la ville, clercs, chevaliers,

1 De pace facta inter nos et Burgenses Noviomenses. (Annales de l'église cathédrale de Noyon, par Jacques Levasseur, Paris, 1633, troi- 35 sième partie, p. 803 et suiv.)

commerçants et gens de métier. Il leur présenta une charte qui constituait le corps des bourgeois en association perpétuelle, sous des magistrats appelés jurés, comme ceux de Cambrai. 66 Quiconque, disait la charte, voudra entrer 5 dans cette commune, ne pourra en être reçu membre par un seul individu, mais en la présence des jurés. La somme d'argent qu'il donnera alors sera employée pour l'utilité de la ville, et non au profit particulier de qui que ce soit.

"Si la commune est convoquée en armes, tous ceux qui Io l'auront jurée devront marcher pour sa défense, et nul ne pourra rester dans sa maison, à moins qu'il ne soit infirme, malade, ou tellement pauvre qu'il ait besoin de garder luimême sa femme et ses enfants malades.

"Si quelqu'un a blessé ou tué quelqu'un sur le territoire 15 de la commune, les jurés en tireront vengeance'."

Les autres articles garantissaient aux membres de la commune de Noyon l'entière propriété de leurs biens, et le droit de n'être traduits en justice que devant leurs magistrats électifs. L'évêque jura d'abord cette charte, et les 20 habitants de tout état prêtèrent après lui le même serment. En vertu de son autorité pontificale, il prononça l'anathème et toutes les malédictions de l'Ancien et du Nouveau Testament contre celui qui, dans l'avenir, oserait dissoudre la commune ou enfreindre ses règlements. En outre, pour donner 25 à ce nouveau pacte une garantie plus solide, Baudri invita le roi de France, Louis le Gros, à le corroborer, comme on disait alors, par son approbation et par le grand sceau de la Couronne. Le roi consentit à cette requête de l'évêque ; et ce fut toute la part qu'eut Louis le Gros à l'établissement 30 de la commune de Noyon. La charte royale ne s'est point conservée; mais il en reste une qui peut servir de preuve à ce récit.

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Baudri, par la grâce de Dieu, évêque de Noyon, à tous ceux qui persévèrent et avancent de plus en plus dans 35 la foi:

"TRÈS-CHERS FRÈRES, nous apprenons par l'exemple et

1 Ces trois articles sont extraits d'une charte de Philippe-Auguste qui reproduit, en les confirmant, les lois, ou, comme on disait alors, les coutumes de la commune de Noyon. Voyez le tome XI. du Recueil 40 des Ordonnances des rois de France, p. 224.

les paroles des saints Pères que toutes les bonnes choses doivent être confiées à l'écriture, de peur que par la suite elles ne soient mises en oubli. Sachent donc tous les chrétiens, présents et à venir, que j'ai fait à Noyon une commune, constituée par le conseil et dans une assemblée 5 des clercs, des chevaliers et des bourgeois; que je l'ai confirmée par le serment, l'autorité pontificale et le lien de l'anathème, et que j'ai obtenu du seigneur roi Louis qu'il octroyât cette commune et la corroborât du sceau royal. Cet établissement fait par moi, juré par un grand nombre 10 de personnes et octroyé par le roi, comme il vient d'être dit, que nul ne soit assez hardi pour le détruire ou l'altérer ; j'en donne l'avertissement de la part de Dieu et de ma part, et je l'interdis au nom de l'autorité pontificale. Que celui qui transgressera et violera la présente loi subisse l'ex- 15 communication; que celui qui, au contraire, la gardera fidèlement, demeure sans fin avec ceux qui habitent dans la maison du Seigneur1."

Cette charte épiscopale porte la date de 1108.

Quelques années auparavant, les bourgeois de Beauvais 20 s'étaient constitués en commune spontanément, ou, comme s'exprime un contemporain, par suite d'une conjuration tumultueuse. Ils contraignirent leur évêque à jurer qu'il respecterait la nouvelle constitution municipale; et, vers le même temps, le comte de Vermandois, pour prévenir de 25 pareils troubles, octroya une charte de commune aux habitants de Saint-Quentin3. Le clergé de la ville jura de l'observer, sauf les droits de son ordre, et les chevaliers, sauf

1 Annales de l'église cathédrale de Noyon, t. II. p. 805.

2...Turbulenta conjuratio factæ communionis. (Epistola Ivonis 30 Carnot. Episc., apud Script. rer. gallic. et francic., t. xv. p. 105). La commune de Beauvais fut reconnue et confirmée par Louis le Gros, on ne peut dire en quelle année; Louis le Jeune la confirma de nouveau en 1144.

3. Cette concession n'a pas de date précise, mais elle remonte authen- 35 tiquement aux premières années du XIIe siècle; elle fut de beaucoup antérieure à l'époque de Raoul Ier, qui devint comte de Vermandois en 1117. Quelques historiens la fixent à l'année 1102. La charte communale de Saint-Quentin porte dans son préambule: Usus et Consuetudines quas tempore Rodolfi Comitis et antecessorum suorum 40 Burgenses S. Quintini tenuerunt. (Voyez le Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI. p. 270.).

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