Page images
PDF
EPUB

Pour

la foi due au comte'. Ce comte, qui était un puissant seigneur, suzerain de plusieurs villes, ne crut pas nécessaire, comme l'évêque de Noyon, de faire ratifier sa charte par l'autorité royale; et la commune de Saint-Quentin s'établit 5 sans que Louis le Gros intervînt en aucune manière. comprendre l'effet que devait produire sur les villes de la Picardie et de l'Ile-de-France l'existence de ces trois communes, dans un espace de moins de quarante lieues, il suffit de jeter les yeux sur leurs chartes, dont voici les prin10 cipaux articles :

CHARTE DE BEAUVAIS.

"Tous les hommes domiciliés dans l'enceinte du mur de ville et dans les faubourgs, de quelque seigneur que relève le terrain où ils habitent, jureront la commune. 15 Dans toute l'étendue de la ville, chacun prêtera secours aux autres loyalement et selon son pouvoir.

[ocr errors]

Les pairs de la commune jureront de ne favoriser personne pour cause d'amitié, de ne léser personne pour cause d'inimitié, et de donner en toute chose, selon leur 20 pouvoir, une décision équitable. Tous les autres jureront d'obéir et de prêter main-forte aux décisions des pairs.

"Quiconque aura forfait envers un homme qui aura juré cette commune, les pairs de la commune, si plainte leur en est faite, feront justice du corps et des biens du 25 coupable, suivant leur délibération.

"Si le coupable se réfugie dans quelque château-fort, les pairs de la commune parleront sur cela au seigneur du château ou à celui qui sera en son lieu; et si, à leur avis, satisfaction leur est faite de l'ennemi de la commune, ce

30 1 Quum primum Communia acquisita fuit, omnes Viromandiæ Pares...et omnes Clerici, salvo ordine suo, omnesque Milites, salva fidelitate Comitis, firmiter tenendam juraverunt. (Ibid.)

2 Ces magistrats étaient élus au nombre de douze par toute la commune de Beauvais. Plus tard, vers la fin du XIIe siècle, leur nombre 35 fut porté à treize, et l'un d'entre eux fut créé chef de l'administration sous le titre de majeur ou maire. On disait mayeur dans le dialecte de la Picardie. Voyez, sur les titres de maire et de vairs, les Considérations sur l'histoire de France, chap. v. et VI.

sera assez; mais si le seigneur refuse satisfaction, ils se feront justice eux-mêmes sur ses biens et sur ses hommes.

"Si quelque marchand étranger vient à Beauvais pour le marché, et que quelqu'un lui fasse tort ou injure dans les limites de la banlieue; si plainte en est faite aux pairs, 5 et que le marchand puisse trouver son malfaiteur dans la ville, les pairs en feront justice, à moins que le marchand ne soit un des ennemis de la commune.

"Nul homme de la commune ne devra confier ou prêter son argent aux ennemis de la commune tant qu'il y aura 10 guerre avec eux, car s'il le fait il sera parjure; et si quelqu'un est convaincu de leur avoir prêté ou confié quoi que ce soit, justice sera faite de lui, selon que les pairs en décideront.

"S'il arrive que le corps de la commune marche hors 15 de la ville contre ses ennemis, nul ne parlementera avec eux, si ce n'est avec licence des pairs.

"Si quelqu'un de la commune a confié son argent à quelqu'un de la ville, et que celui auquel l'argent aura été confié se réfugie dans quelque château-fort, le seigneur du 20 château, en ayant reçu plainte, ou rendra l'argent ou chassera le débiteur de son château; et s'il ne fait ni l'une ni l'autre de ces choses, justice sera faite sur les hommes de ce château à la discrétion des pairs'."

CHARTE DE SAINT-QUENTIN.

25

"Les hommes de cette commune demeureront entièrement libres de leurs personnes et de leurs biens; ni nous, ni aucun autre, ne pourrons réclamer d'eux quoi que ce soit, si ce n'est par jugement des échevins; ni nous, ni aucun autre, ne réclamerons le droit de mainmorte sur 30 aucun d'entre eux.

[ocr errors]

'Quiconque sera entré dans cette commune demeurera sauf de son corps, de son argent et de ses autres biens.

1 Charte de confirmation de la commune de Beauvais donnée par Louis le Jeune en 1144. (Mémoires de Beauvais et de Beauvaisis, par 35 Antoine L'Oisel, Paris, 1617; titres justificatifs, p. 271). J'ai réduit cette charte à quelques articles dont j'intervertis l'ordre, afin d'y mettre plus de suite.

"Si quelqu'un a commis un délit dont plainte soit faite en présence du maire et des jurés, la maison du malfaiteur sera démolie, s'il en a une, ou il payera pour racheter sa maison, à la volonté du maire et des jurés. La rançon des 5 maisons à démolir servira à la réparation des murs et des fortifications de la ville. Si le malfaiteur n'a pas de maison, il sera banni de la ville, ou payera de son argent pour l'entretien des fortifications.

"Quiconque aura forfait à la commune, le maire pourra 10 le sommer de paraître en justice; et s'il ne se rend pas à la sommation, le maire pourra le bannir; il ne rentrera dans la ville que par la volonté du maire et des jurés: si le malfaiteur a une maison dans la banlieue, le maire et les gens de la ville pourront l'abattre ; et si elle est fortifiée de 15 manière à ne pouvoir être abattue par eux, nous leur prêterons secours et main-forte.

"Si quelqu'un meurt possédant quelque tenure, le maire et les jurés doivent en mettre aussitôt ses héritiers en possession; ensuite, s'il y a lieu à procès, la cause sera 20 débattue.

"Si nous faisons citer quelque bourgeois de la commune, le procès sera terminé par le jugement des échevins dans l'enceinte des murs de Saint-Quentin.

"Partout où le maire et les jurés voudront fortifier la 25 ville, ils pourront le faire sur quelque seigneurie que ce soit.

"Nous ne pourrons refondre la monnaie, ni en faire de neuve, sans le consentement du maire et des jurés.

"Nous ne pourrons mettre ni ban ni assise de deniers 30 sur les propriétés des bourgeois.

35

"Les hommes de la ville pourront moudre leur blé, et cuire leur pain partout où ils voudront.

"Si le maire, les jurés et la commune ont besoin d'argent pour les affaires de la ville et qu'ils lèvent un impôt, ils pourront asseoir cet impôt sur les héritages et l'avoir des bourgeois, et sur toutes les ventes et profits qui se font dans la ville.

"Nous avons octroyé tout cela sauf notre droit et notre honneur, sauf les droits de l'église de Saint-Quentin et des 40 autres églises, sauf le droit de nos hommes libres, et aussi

sauf les libertés par nous antérieurement octroyées à ladite commune'."

Cette charte, obtenue sans aucun trouble, du libre consentement d'un seigneur, donnait aux bourgeois de Saint-Quentin tous les droits civils avec les garanties essen- 5 tielles de l'existence municipale; les villes voisines, entre autres celle de Laon, qui était la plus importante, ne tardèrent pas à désirer pour elles-mêmes une semblable destinée. Placés presque à égale distance de Saint-Quentin et de Noyon, les bourgeois de Laon ne pouvaient s'empêcher de 10 tourner les yeux vers ces deux communes. L'exemple de celle de Beauvais leur plaisait moins peut-être, et, selon toute apparence, ils répugnaient à s'engager de sang-froid dans la voie des révolutions violentes; mais une sorte de fatalité les y entraîna malgré eux. Ils commencèrent par 15 des demandes de réformes adressées avec calme, et finirent par un soulèvement accompagné de ce que les guerres civiles peuvent produire de plus atroce.

L'histoire de la commune de Laon a cela de remarquable qu'elle présente en petit, de la manière la plus 20 exacte, le type des grandes révolutions modernes. Au moment où l'action révolutionnaire est parvenue au dernier degré de violence, la réaction arrive, suivie d'une nouvelle série de désordres et d'excès commis en sens contraire. Enfin, quand les partis sont las de se faire une guerre 25 désastreuse et inutile, vient l'acte de pacification, reçu avec joie des deux côtés, mais qui, au fond, n'est qu'une trêve, parce que les intérêts opposés subsistent et prolongent la lutte sous d'autres formes.

1 Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI. p. 270.-Cette 30 charte est, comme la précédente, singulièrement réduite, et les articles en sont de même intervertis.

T. L.

3

LETTRE XVI,

HISTOIRE DE LA COMMUNE de Laon.

La ville de Laon était, à la fin du xre siècle, l'une des plus importantes du royaume de France. Elle était peuplée. 5 d'habitants industrieux, et la force de sa position la faisait considérer comme une seconde capitale. De même qu'à Noyon et à Beauvais, l'évêque y exerçait la seigneurie temporelle. Ce siége épiscopal, l'un des premiers et des plus productifs du royaume, était l'objet de l'ambition des gens 10 puissants et riches, qui cherchaient à l'obtenir par intrigue et à prix d'argent. Sous une succession de prélats élevés par faveur, et presque sans aucun mérite, qui ne songeaient qu'à faire étalage de leur pouvoir et de leur faste, et nullement à bien gouverner la ville comme magistrats et comme 15 évêques, Laon était devenu le théâtre des plus grands désordres'. Les nobles et leurs serviteurs exerçaient contre les bourgeois le brigandage à main armée. Les rues de la ville n'étaient point sûres la nuit, ni même le jour, et l'on ne pouvait sortir de chez soi sans courir le risque d'être 20 arrêté, volé ou tué. Les bourgeois, à leur tour, suivant l'exemple de la classe supérieure, exerçaient des violences sur les paysans qui venaient au marché de la ville, soit pour vendre, soit pour acheter. Ils les attiraient, sous différents prétextes, dans leurs maisons, et les y tenaient emprisonnés, 25 comme faisaient les seigneurs dans leurs châteaux-forts, jusqu'à ce qu'ils eussent payé rançon3. A ces excès commis par les particuliers, se joignaient les exactions toujours croissantes

1 Urbi illi tanta...adversitas inoleverat, ut...ad posse et libitum cujusque rapinis et cædibus respublica misceretur. (Guiberti de Novi30 gento, de Vita sua, lib. III., apud ejusdem Opera omnia, ed. L. d'Achery, 1651, p. 503.)

2 Nulli noctibus procedenti securitas præbebatur, solum restabat aut distrahi, aut capi, aut cædi. (Ibid.)

3 Nemo de agrariis ingrediebatur in urbem...qui non incarceratus

35 ad redemptionem cogeretur... (Ibid.)

« PreviousContinue »