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Pendant que cet ordre s'exécutait dans toute sa rigueur, l'abbé Herbert revint dans la ville jouir des remercîments de son ordre et se préparer pour le voyage à la Terre-Sainte, où il devait suivre le roi. Son arrivée, dans de telles circonstances, exaspéra les esprits au point qu'un rassemblement 5 de bourgeois armés se forma aussitôt pour attaquer l'abbaye de Saint-Pierre. Ils enfoncèrent les portes et massacrèrent l'abbé, ainsi que son neveu, jeune chevalier plein de courage, qui périt en essayant de le défendre'. Ce crime, excité par la frénésie du désespoir, fut puni avec une grande rigueur. 10 Des troupes envoyées par le roi investirent la ville de Sens, et arrêtèrent en grand nombre les auteurs et les complices de l'émeute; plusieurs furent mis à mort sans forme de procès, et par une sorte de raffinement on les fit monter au haut de la tour de Saint-Pierre, d'où ils furent précipités; les 15 autres, emmenés et jugés à Paris, eurent la tête tranchée par la main du bourreau3.

Il y

Elle se

avait trop de vie dans l'institution des communes, pour que celle de Sens pérît par ce seul échec. rétablit spontanément sous le règne de Philippe-Auguste, 20 qui la toléra d'abord et, plus tard, la sanctionna par un acte solennel. Cette confirmation définitive eut lieu en 1189, c'est-à-dire après quarante-trois ans, durant lesquels, si l'on en juge par le préambule de la charte royale, la guerre n'avait point cessé entre les bourgeois et le clergé de la ville. 25 "Dans l'intention de conserver la paix dorénavant, nous avons octroyé que, sauf notre fidélité, une commune fût établie à Sens. Elle sera jurée par tous ceux qui habitent soit dans l'enceinte des murs, soit dans le faubourg, et par ceux qui entreront dans la commune, à l'exception des hommes et 30 des femmes que nous avons rendus à l'archevêque, aux églises et aux clercs de Sens3...”

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Qui hac de causa a rusticis interfectus est, cum quodam nepote suo milite, nomine Herberto, in claustro monachorum. (Ibid.)-Senonensis civitatis burgenses, adversus Abbatem...in iram concitati, quia Com- 35 muniam eoruin dissolvi fecerat, eum truculenter necaverunt. (Hist. regis Ludovici VII. apud Script. rer. gallic. et francic., t. XII. p. 126.) 2 Ob cujus ultionem Rex quosdam...illorum de turre Senonensi præcipitari fecit, quosdam autem Parisiis detruncari. (Ibid.)

3 Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI. p. 262.

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L'existence de la commune de Soissons, malgré la haute réputation de sa charte municipale, fut peu tranquille et assez malheureuse. Son histoire n'est qu'une série de querelles entre la magistrature bourgeoise et les dignitaires des 5 églises et du chapitre épiscopal. Ces derniers étaient sans cesse en réclamation auprès du roi, et menaçaient de suspendre la célébration des offices, soit parce que la commune usurpait leur juridiction, soit parce qu'elle leur déniait justice. Une fois, c'était un prévenu arrêté par la commune 10 dans une maison bâtie sur l'emplacement d'un ancien cloître; une autre fois, c'était un clerc turbulent emprisonné au beffroi, malgré les franchises de son ordre. Tantôt les bourgeois avaient maltraité ou injurié des membres ou des officiers du chapitre; tantôt ils avaient refusé de les secourir 15 contre ceux qui les maltraitaient, et n'avaient point voulu sonner la cloche ni crier dans les rues haye! haye! comme il était d'usage en cas de mêlées. Sur toutes ces plaintes, portées dans la dernière moitié du XIIIe siècle devant le parlement de Paris, le clergé eut gain de cause, et la com20 mune fut condamnée à payer non-seulement de fortes amendes envers le roi et les églises, mais encore tous les dépens des procès intentés contre elle'. Ces frais et ces amendes s'accumulèrent tellement, que la ville se trouva chargée d'une dette qu'elle était hors d'état de payer sans 25 ruiner les bourgeois par des impôts énormes. Dans cette extrémité, les habitants, ne sachant plus que faire, proposèrent au roi Charles IV de lui vendre l'abolition de leur commune, et de se soumettre au régime prévôtal, à condition que la dette publique tomberait à la charge du roi. Cette 30 proposition fut agréée, et le traité conclu en l'année 1325:

"Charles, par la grâce de Dieu etc., faisons savoir à tous, présents et à venir, que, comme nous, ayant reçu de la commune de Soissons supplications des bourgeois et habitants d'icelle, pour certaines causes tendantes aux fins qu'ils 35 fussent ci-après gouvernés à perpétuité en prévôté en notre nom par un prévôt que nous y établirons désormais, sans qu'ils aient maire ni jurés en la commune, nous, à la suppli cation desdits habitants, la commune avec les juridictions,

1 Hist. de Soissons, par Claude Dormay, édit. de 1664: t. II. p. 300.

droitures et émoluments, avons reçu et recevons dès maintenant par la teneur de ces présentes lettres, et gouvernerons en notre nom dorénavant par un prévôt que nous y députerons; et voulons que le prévôt qui de par nous sera député en ladite ville pour la gouverner en notre nom, gouverne en 5 prévôté les habitants, aux lois et coutumes, avec les libertés et franchises qu'ils avaient au temps qu'ils étaient gouvernés en commune, excepté que dorénavant maire ni jurés n'y seront mis ni établis1."

Ce passage de l'état de commune à un régime analogue 10 en beaucoup de points à l'administration actuelle des villes de France n'eut pas lieu sans regret du passé, sans que les bourgeois de Soissons jetassent un regard en arrière sur le temps où ils avaient une existence par eux-mêmes, une bannière, un trésor, un sceau, un beffroi, une juridiction, 15 des élections et des assemblées publiques. Déchargés du poids de leur dette, ils ne sentirent plus que l'humiliation d'avoir perdu leurs vieilles lois et leurs libertés héréditaires. Aussi, moins de dix ans après leur abdication entre les mains de Charles le Bel, ils entamèrent avec son successeur, 20 Philippe de Valois, de nouvelles négociations pour obtenir qu'on leur rendît tout ce qu'ils avaient aliéné. Leurs députés remontrèrent "que, n'y ayant point de corps de ville à Soissons, personne n'y prenait soin des affaires publiques, et que, toutes choses étant négligées, on devait s'attendre à 25 une perte totale des édifices et du revenu; que d'ailleurs il était pitoyable qu'une si noble et antique cité fût nonseulement inférieure aux autres en droits et en priviléges, mais encore privée de tout ce qu'elle avait conservé de son ancien état." Le roi écouta ces doléances, mais ne con- 30 sentit point au rétablissement de la commune telle qu'elle avait été fondée au x11° siècle, dans l'âge d'or des libertés bourgeoises. Il maintint dans la ville de Soissons le gouvernement en son nom et l'office de prévôt royal; seulement il permit aux bourgeois d'élire chaque année quatre per- 35 sonnes qui, sous le titre d'échevins, assisteraient le prévôt

1 Recueil des Ordonnances des rois des France, t. XI. p. 500 et 501. 2 Ecrit en 1828.

3 Histoire de la ville de Soissons, par Dormay, 1664, t. 11. p. 316.

dans sa justice et prendraient soin des affaires municipales'.

La commune d'Amiens eut de plus longs jours; elle ne perdit que lentement et une à une ses anciennes préroga5 tives. Suspendue par ordonnance de Philippe IV, elle fut rétablie par le même roi en l'année 1307, et, selon toute probabilité, ce fut sa grande richesse qui la sauva. Dès lors, elle parcourut en paix le cercle entier de la destinée des vieilles constitutions municipales. L'élection du mayeur 1 et des vingt-quatre échevins subsista jusqu'en l'année 1597, où un édit du roi Henri IV réduisit à la fois le nombre et les priviléges de ces magistrats populaires. Les anciens droits des comtes, dont la commune avait hérité, lui furent enlevés avec la plus grande partie de ses revenus; et la 15 juridiction de l'échevinage fut bornée au petit criminel, aux disputes entre bourgeois, aux procès concernant la police des rues, les métiers, le service du guet et le logement des gens de guerre.

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Toutefois, dans les cérémonies publiques, les insignes 20 de la haute justice, du droit de vie et de mort continuèrent d'accompagner, comme dans l'ancien temps, le maire et les échevins d'Amiens. Ces attributs d'une puissance qui n'était plus consistaient en deux glaives d'une forme antique, portés à la main par deux officiers de ville, qu'on désignait, à cause 25 de leur emploi, par le terme provincial d'espadrons. Une coutume semblable régnait dans presque toutes les grandes communes. On montre aujourd'hui à Toulouse, dans la salle gothique où délibéraient les capitouls, le large sabre qui jadis fut, pour ces magistrats, l'équivalent des haches 30 consulaires. C'est un cimeterre échancré vers la pointe, à poignée d'acier, sans garde, et d'un aspect vraiment imposant. La croyance populaire veut que cet instrument ait été fabriqué exprès pour le supplice du maréchal de Montmorency, en l'année 1632; mais quiconque l'examine avec 35 un peu d'attention reconnaît que c'est une arme de parade, incapable d'avoir jamais tranché une tête, à cause d'un

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1 Histoire de la ville de Soissons, par Dormay, t. II. p. 316.

2 Hist. de la ville d'Amiens, par le père Daire, Paris, 1757; t. I., p. 60 et suiv.

8 Ibid.

cordon en saillie qui garnit et décore le dos de la lame. Ainsi les traditions s'interrompent et succèdent l'une à l'autre. Une nouvelle célébrité, de nouveaux noms s'attachent faussement aux mêmes objets: et il faut que l'historien, démêlant cette confusion, se prononce contre la voix 5 publique et lui fasse avouer l'erreur,

LETTRE XX.

HISTOIRE DE LA COMMUNE DE REIMS.

La ville de Reims, célèbre dès les temps les plus reculés par sa grandeur et son importance, fut, parmi les cités du 10 nord de la Gaule, celle qui conserva le mieux, après la conquête franke, l'organisation municipale qu'elle avait reçue des Romains. C'était, durant le moyen âge, une tradition populaire à Reims que le privilége d'être jugé par des magistrats de leur choix remontait, pour les habitants de cette 15 ville, jusqu'à une époque antérieure à saint Remi, qui convertit et baptisa l'armée des Franks. Cette vieille institution n'avait pu, sans s'altérer beaucoup, traverser un si long espace de temps; les magistrats municipaux, réduits quant au nombre, avaient perdu leurs attributions politiques: il 20 ne leur était demeuré que le droit de justice dans les causes qui n'entraînaient pas de peine capitale. Enfin, au lieu de l'ancien titre collectif de curies que leur donnaient les lois romaines, ils avaient reçu, sous la seconde race, un nom germanique, celui de skepene ou juges, devenu scabini dans 25 le latin des actes officiels, et dont s'est formé le mot échevins dans le dialecte roman du nord.

Le pouvoir, dont les empiétements successifs diminuèrent, à Reims, les prérogatives des magistrats civils élus par les citoyens, fut celui des archevêques. D'abord magistrats 30 eux-mêmes et défenseurs de la cité', ils transformèrent, à la

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1 Voyez, sur l'office de défenseur (defensor) dans les villes romaines, et sur les pouvoirs municipaux attribués aux évêques, les Essais de M. Guizot sur l'Histoire de France; premier Essai.

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