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longue, cet office de patronage légal en une domination absolue, comme celle des seigneurs féodaux. A mesure que ce changement se prononça, la justice municipale ou l'échevinage, seule garantie des citoyens contre la puissance des 5 archevêques, entra en lutte avec eux et avec leurs officiers de police administrative ou judiciaire. Cette longue querelle est obscure et de peu d'importance jusqu'à l'époque où le mouvement imprimé par la révolution communale se fit sentir dans le voisinage de Reims, à Noyon, à Beauvais, à 10 Laon, à Amiens et à Soissons. L'exemple de ces villes inspira aux citoyens de Reims de nouvelles idées politiques et un plus haut degré d'énergie. Ils résolurent de reconstituer, par un effort commun, et de rendre, à l'avenir, inattaquables les garanties de liberté dont les débris s'étaient 15 conservés chez eux pendant plusieurs siècles'.

Ce fut dans l'année 1138, dix ans après la promulgation de la charte de Laon, qu'une association politique se forma, pour la première fois, parmi la bourgeoisie de Reims. Cette association prit le nom de compagnie, alors synonyme de 20 celui de commune. La vacance du siége épiscopal, causée par la mort de l'archevêque Renaud, avait facilité ce mouvement, sur lequel il reste trop peu de détails. Tout ce qu'apprennent les courtes notes éparses dans les anciens registres des églises, c'est que les bourgeois se conjurèrent 25 pour établir une république. Par ce mot, l'on n'entendait point désigner une tentative différente de celle qu'avaient faite, avec plus ou moins de succès, les habitants des villes voisines. A Reims, on ne connaissait pas mieux qu'ailleurs et l'on ne regrettait pas davantage les formes de gouverne30 ment de l'antiquité; mais sans rapporter ce qu'ils voulaient établir à aucune théorie politique, les conjurés aspiraient à s'organiser en société indépendante, non de l'autorité spirituelle, mais de la puissance temporelle des archevêques.

Durant la vacance du siége de Reims, l'église métropo35 litaine était sous le patronage du roi, qui en percevait les revenus et en exerçait la seigneurie. Louis VII, qui régnait alors depuis près d'un an, était en querelle avec le pape Innocent II, et leur mésintelligence retardait l'élection d'un nouvel archevêque. Cette circonstance diminua 1 Marlot, Metropolis Remensis Hist., éd. de 1666, t. 11. p. 327.

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beaucoup les obstacles que les bourgeois de Reims devaient rencontrer dans l'établissement de leur commune. Le roi n'avait aucun intérêt à dissoudre cette association

et à les ramener malgré eux sous la dépendance de l'Église. Tout l'espoir du chapitre métropolitain, pour le rétablisse- 5 ment de ses droits seigneuriaux, était dans une prompte élection, acte qui ne pouvait s'accomplir sans le congé du pape et l'agrément du roi. Bernard, fondateur et premier abbé du monastère de Clairvaux près de Bar-sur-Aube, homme que l'Église vénère aujourd'hui comme saint, et 10 qui, de son temps, jouissait d'un immense crédit, à cause de son zèle religieux, de son éloquence et de son activité politique, s'entremit dans cette affaire, et écrivit soit au roi, soit au pape, un grand nombre de lettres, dont je ne citerai que la suivante:

"A son très-aimé père et seigneur Innocent, souverain pontife, le frère Bernard de Clairvaux, appelé abbé, ce qui est peu de chose.

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"L'Église de Reims tombe à sa perte; une cité glorieuse est livrée aux opprobres: elle crie à ceux qui passent par le 20 chemin qu'il n'y a pas de douleur semblable à sa douleur, car au dehors est la guerre, au dedans la crainte, et de plus, au dedans la guerre, car ses fils combattent contre elle, et elle n'a pas de père qui puisse la délivrer. Son unique espérance est dans Innocent, qui essuiera les larmes de ses 25 joues. Mais jusqu'à quand, Seigneur, tarderez-vous à étendre sur elle le bouclier de votre protection? Jusqu'à quand sera-t-elle foulée aux pieds et ne trouvera-t-elle personne qui la relève? Voici que le roi s'est humilié, et que sa colère contre vous s'est apaisée: que reste-t-il donc, sinon 30 que la main apostolique vienne soutenir l'affligée, apportant des soins et un appareil pour ses blessures? La première chose à faire, c'est de presser l'élection, de crainte que l'insolence du peuple rémois ne ruine le peu qui subsiste encore, à moins qu'on ne résiste, le bras levé, à sa fureur. 35 Si l'élection était solennisée avec les cérémonies d'usage, nous avons confiance que, dans tout le reste, le Seigneur nous donnerait faveur et succès1."

1 Epistola S. Bernardi, apud Script. rer. gallic. et francic., t. xv. P. 394, in nota c.

T. L.

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La cour de Rome commençait à prendre l'alarme sur les progrès de cette révolution communale, qui, gagnant l'une après l'autre les villes épiscopales, tendait à ruiner partout la puissance temporelle des évêques. Aussi le 5 pape mit-il en oubli ses griefs contre le roi de France, pour ne plus songer qu'à l'Église de Reims et au péril dont elle était menacée1. Afin d'engager Louis le Jeune à détruire ce qu'avaient fait les bourgeois, et à les châtier de leur rébellion, il lui adressa une lettre pleine de paroles 10 affectueuses et qui se terminait de la manière suivante: "Puisque Dieu a voulu que tu fusses élu et sacré roi pour défendre son épouse, c'est-à-dire la sainte Église rachetée de son propre sang, et maintenir ses libertés sans atteinte, nous te mandons par cette lettre apostolique et t'enjoignons, 15 pour la rémission de tes péchés, de dissiper par ta puissance royale les coupables associations des Rémois, qu'ils nomment compagnies, et de ramener tant l'église que la ville en l'état et liberté où elles étaient au temps de ton père d'excellente mémoire."

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Selon toute probabilité, cette lettre arriva trop tard, et trouva la commune de Reims déjà légitimée, en quelque sorte, par le consentement du roi. Ce fut en l'année 1139 que Louis VII fit sceller de son grand sceau une charte par laquelle il accordait aux habitants de Reims la consti25 tution municipale de Laon: "Acquiesçant à votre humble requête et à vos supplications, nous vous avons octroyé une commune sur le modèle de la commune de Laon, sauf le droit et les coutumes de l'archevêché et des autres églises3..." Ces réserves, énoncées en termes vagues et 30 qui ne fixaient point d'une manière précise les bornes où

1 Epistolæ Innocentii II Pape, apud Script. rer. gallic. et francic., t. xv. p. 394.

2 Ibid.

3 Cette phrase est extraite d'une lettre écrite par Louis VII pos35 térieurement à la rédaction de la charte de commune qui ne s'est point conservée jusqu'à nous. Voy. Epist. Ludovici VII ad Majorem et Communiam Remensem apud ibid. t. XVI. p. 5.-Les douze échevins qui existaient à Reims depuis un temps immémorial, devinrent alors le gouvernement de la commune, et ainsi la constitution municipale 40 se composa de deux éléments: l'un traditionnel, et l'autre révolutionnaire.

devait s'arrêter la puissance bourgeoise, ne pouvaient manquer de produire bientôt de nouvelles disputes et de nouveaux troubles. La passion d'indépendance qui animait les habitants de la cité de Reims, c'est-à-dire de la partie de la ville renfermée dans l'enceinte des murs, avait gagné ceux 5 des quartiers extérieurs et de quelques paroisses rurales. Ces gens, vassaux ou serfs de corps, soit du chapitre métropolitain, soit de l'abbaye de Saint-Remi, soit des autres églises, désiraient entrer dans la commune, c'est-à-dire obtenir pour eux-mêmes les franchises garanties par la 10 charte royale. Mais le chapitre et les églises soutenaient que la concession du roi n'avait de valeur que pour les habitants de la cité; et ces derniers, pensant que leur commune gagnerait en force si elle devenait plus nombreuse, travaillaient, de tout leur pouvoir, à étendre sa 15 juridiction hors des murs. De là naquirent beaucoup de débats et une seconde guerre civile entre les partisans des libertés bourgeoises et ceux de la seigneurie épiscopale.

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Les chefs du parti populaire se nommaient Aubri et Simon; malheureusement les documents originaux ne four- 20 nissent aucun détail sur leur compte, si ce n'est qu'ils avaient avec eux un prêtre condamné par les tribunaux ecclésiastiques, auquel ils firent célébrer la messe, un jour de la Toussaint, dans l'église Saint-Symphorien'. Cette messe, qui fut regardée par le clergé comme un acte de 25 sacrilége, et à cause de laquelle l'église fut de nouveau consacrée, eut lieu, probablement, à l'ouverture d'une assemblée générale de tous les membres de la commune. cloche de Saint-Symphorien servait à Reims de beffroi communal; et cette circonstance semble prouver que le 30 grand conseil des bourgeois tenait ses séances dans l'église même. D'autres villes offraient, à la même époque, l'exemple de cet usage introduit par nécessité, faute de locaux assez vastes pour mettre à couvert une assemblée nombreuse. Aussi, l'un des moyens que la puissance ecclésiastique 35 employait, pour gêner l'exercice du droit de commune, était de faire défense de se réunir dans les églises pour un autre

1 Necrolog. S. Symphoriani, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVI. p. 5, in nota a.

motif que la prière, et de sonner les cloches à une autre heure que celle des offices'.

Les différents corps du clergé de Reims, alarmés des progrès rapides que l'esprit d'insurrection faisait hors des 5 murs de la ville, adressèrent de grandes plaintes à cet égard aux évêques suffragants du diocèse, aux légats du Saint-Siége et au roi. La commune n'avait encore qu'une seule année d'existence; mais l'ardeur et l'opiniâtreté de ses membres en rendaient la destruction impossible sans 10 beaucoup de violence et une grande effusion de sang. Louis VII n'essaya point de revenir sur ce qu'il avait accordé; mais il adressa au maire et à toute la commune de Reims une lettre où il se plaignait qu'on eût excédé les bornes posées par la charte de Laon: "Prétendant, 15 disait-il, que le droit des églises n'est point un droit, et que les coutumes établies en leur faveur, dès les temps anciens, ne sont pas des coutumes, vous envahissez par violence les prérogatives et les possessions des églises." Le roi enjoignait aux magistrats et aux bourgeois de laisser 20 en paix toutes les églises, et spécialement celles de la Bienheureuse Marie et de Saint-Remi, les avertissant que si, à l'avenir, ces églises lui criaient merci, il ne voudrait ni ne pourrait leur dénier justice. Cette lettre, conçue en termes vagues et assez doux, ne fut suivie d'aucun effet. Menacée 25 par la ligue de tous les petits seigneurs ecclésiastiques qui l'entouraient, la commune avait besoin d'envahir sur eux pour n'être point écrasée; les bourgeois le sentaient, et ce sentiment les poussait à l'obstination et à l'audace, quelque péril qu'il y eût pour eux. Les plaintes réitérées du clergé 30 contraignirent donc bientôt le roi d'adresser aux habitants de Reims un avertissement plus sévère:

"Au maire et à la commune de Reims, Louis, par la

1 Confirmation, par Louis VI, des règlements faits pour la commune de Saint-Riquier; Recueil des Ordonnances des rois de France, t. XI. 35 p. 184.

2 "...Alioquin illi ecclesiæ, et aliis post nos miserabiliter clamantibus, a justitia deesse nec volumus, nec debemus, nec etiam possu." (Epist. Ludovici VII ad Majorem et Communiam Remensem, apud Script. rer. gallic. et francic., t. XVI. p. 5.)

mus...

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