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droit, connu sous le nom d'aignelage, attribuait au châtelain un agneau sur trente, et se percevait dans la semaine de Pâques (53). A la même époque, chaque feu devait une poule au seigneur (54); puis venaient les droits de langue de bœuf et de filets de porcs, enfin celui des sabots, leyda socularium. Le jour de la fête de tous les Saints, le délégué du comte (nuncius comitis) se rendait sur la place du marché et choisissait une paire de sabots sur l'étal de chaque cordonnier; il avait droit d'en exiger deux paires, s'il prenait le tribut dans sa boutique; mais alors le choix était fait par le marchand sabotier (55). Ces dernières redevances étaient certainement moins onéreuses que bizarres; mais il n'en était pas de même

(55) De decima agnorum nichil. quia non levatur ante pascha.

In exitu Aignelagii quod levatur apud Motam apud Bellam Combettam, apud Montagnolam nichil hoc anno quia non fuerunt ibi oves, et levatur de quolibet trentenario unus agnus. (Compte de Rodolphe Barralis, 1501 à 1502.)

(54) De viginti gallinis receptis apud Chanaz Barberaz et apud Villettam pro chaponis (sic) et levatur in quolibet foco una gallina semel in anno. (Compte de R. Barralis, châtel. de Chambéry, de 1500 à 1301.)

(55) Compte de Guillaume Cellier, châtelain, de 1272 à 1275.

des taxes sur le vin et le bois, et des droits de lod, de plait, de toisage, de trèzain et d'échute, dont nous avons précédemment parlé. Si l'on ajoute à cette énumération les tailles et subsides extraordinaires, et les amendes pécuniaires, dont l'application fréquente dénotait pour l'ordinaire plus de fiscalité que de justice, on aura la mesure de la misère publique, que venaient augmenter encore les extorsions arbitraires des châtelains et des métraux.

Après cette longue digression, qui peut rendre raison de la détresse pécuniaire où se trouvait habituellement à cette époque le peuple des communes, il est temps de revenir aux syndics de Chambéry, et nous jugerons moins sévèrement le monstrueux emprunt qu'ils consentirent au nom de leurs administrés, pour subvenir aux frais de l'expédition de Bourg. La caisse de la ville était vide, et le conseil d'Amédée VIII n'avait point écouté la requête de Guigue Marchand; cependant le jour du duel approchait, et la chevauchée devait se mettre en route. Alors les syndics réunirent le grand conseil des bourgeois dans le réfectoire des Frères Mineurs, et y exposèrent l'urgence de se procurer soixante et dix écus d'or. Il fut reconnu qu'il était moins contraire aux intérêts de la ville, dans cette pénible extrémité, d'emprunter à usure, recipere ad usuras, que d'engager d'avance la ferme du vin au-dessous de deux cents florins, comme plusieurs membres du

conseil l'avaient proposé (56). Mais les syndics cherchèrent envain dans la ville quelqu'un qui voulut ou pût prêter les soixante et dix écus d'or; ils furent réduits à s'adresser à un juif nommé Jacson, qui d'abord exigea le dépôt de quelques objets précieux pour sa garantie. On s'empressa de lui confier un gobelet de vermeil et six coupes d'argent, plus le couvercle d'une autre coupe émaillée et dorée, que l'on remplaça quelque temps après par une ceinture tissée d'argent. Habuit postea dictus jaczonus unam corregiam argenti albi loco cujus cohopertorij. Ainsi nanti, le digne israélite prêta la somme demandée, mais sous l'expresse condition qu'il lui serait alloué, pro interesse

(56) Les membres du conseil à cette époque étaient : Pierre de la Grange, Pierre Bonivard, Claude de Candie, messire Hugonard Chabod, Jean des Charmettes, Guillaume Pollien, Etienne (mistralis basterij), Pierre Rapier, Guigonet de Trivier, Jean Laviz dit Fontanel, Pierre de Revel, Antoine Pelestort, Jean Pain-et-Vin, Georges Grassot, Jean Perdut, Jean Pegnet, Jacques Villard, Amédée du Bard, Jacques Hémelin, Antoine Malliet, Jean de Lyon, Jean Grivel, Pierre Arnaud, Huguelin Sellier, Guigue Vionet, Girard Chambon, Jean Guerra, Jean Meynier, Jacques (de Ense), Eynard Gandra, Jean Lancelot, Jean Parcillat, messire Hugues Beczon, Guigues Maréchal, Guillaume Chamousset, Jean Pétion, Guillaume Tissot et Georges des Clets.

seu rubiz, un denier gros tournois par semaine pour chacun de ses écus d'or, qui valaient à cette époque dix-huit deniers gros tournois (57). Malgré les prières

(57) Librav. Jaczono judeo pro interesse seu rubiz septuaginta scutorum auri. ad racionem decem octo denariorum obl. gross pro quolibet. manu dicti Jaczonis receptorum per eosdem syndicos. supra sex ciphis argenti ponderantibus quatuor marchas cum dimidio uno cohopertorio ciphi exmalliato et deaurato ponderante tres marchas. loco cujus cohopertorij habuit postea dictus Jaczonus unam corregiam argenti albi ponderantem circa tres marchas. item supra una gobelleria et uno gobelletto deaurato ponderantibus sex marchas et sex oncias pro expensis supra dicti duelis solvendis.

Et quia eisdem syndicis et certis ex consiliaribus supra dictis clarius apparet dictis ville et communitati Chambr. fore minus dampnosum dictos septuaginta scutos recipere ad usuras quam firmam communis vini dicte ville tradere sub minori firma de ducentis florenis quam fuisset computatum pro uno anno proxime preterito. propter consequenciam. quia alter non reperiebatur qui pro tunc traddere vellet pecunias mutuo supra dicta firma neque aliter. solverunt eidem judeo interesse predictum ad racionem unius denarii fortis pro quolibet scuto auri per septimanam. facta convencione cum dicto judeo die secunda mensis augusti anno domini millesimo tercentesimo nonagesimo septimo. (Comptes des syndics Ambrois et Dupont. - Arch. de Chambéry.)

des syndics, Jacson fut impitoyable; il fallut consentir le monstrueux intérêt de 289 pour cent, et le stipuler en faveur de l'infâme usurier par les mains du notaire de la commune; ensuite les syndics, hommes d'armes, arbalétriers et bourgeois, tous à cheval, prirent la route de Bourg le 5 août 1397.

On sait quelle fut l'issue du duel de Grandson et de Gérard d'Estavayer. Frappé mortellement au premier choc, Othon, renversé dans la poussière de l'arène, tendit au vainqueur ses mains suppliantes pour demander merci ou avouer sa défaite, suivant les conditions du combat; mais d'Estavayer, n'écoutant que sa haine, les abbatit d'un seul coup de sa pesante épée. On dit qu'elles furent ramassées par le bourreau et brûlées le jour même, comme étant les mains d'un traître (58). Le corps d'Othon fut déposé dans la cathédrale de Lausanne, où l'on voit encore son tombeau, et ses seigneuries de Grandson, de Montagny-le-Corbe, de Belmont et de Ste-Croix, immédiament séquestrées au profit de la couronne, furent données par le comte de Savoie à Louis de Morée, son beau-frère (59). Plus tard, l'innocence de Grandson fut reconnue, et le sage Amédée VIII, plein du douloureux souvenir de sa

(58) Georges Arandas, Revue du dépt. de l'Ain, p. 69. (59) Muller, Hist. de Suisse, t. IV, p. 16.

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