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une période pleine de ferveur et de retentissement. Déjà alors nos Alpes possédaient plusieurs monastères fondés ou accrus par les anciens rois burgundes ou par les empereurs de la race carlovingienne : je ne citerai ici que l'abbaye de St-Maurice-d'Agaune, au pied du Mont-Joux, et celle de la Novalaise, au pied du Mont-Cenis, du côté de Suse. Mais vers le temps dont je parle, l'institution des ordres religieux prit un développement extraordinaire chaque jour les abbayes-mères lançaient au loin de nouveaux essaims qui allaient peupler les vastes solitudes de nos montagnes. Il faut le dire pourtant, cette force d'expansion ne fut pas constamment le résultat d'un excès de population dans les réservoirs primitifs de l'existence cénobitique; il arriva souvent que le relâchement des mœurs et l'abandon de la discipline, au sein des grands monastères, contraignirent des hommes sévères et purs à se chercher une autre patrie et à se choisir un lieu reculé et sauvage, où ils espéraient pouvoir accomplir sans obstacles leur mission de prière et de pénitence. C'est ainsi qu'en 1098, saint Robert, accompagné de quelques religieux, quitta l'abbaye de Molême en Champagne, et vint se réfugier non loin de Dijon, dans la forêt de Citeaux, où il fonda le fameux couvent de ce nom; c'est ainsi encore que naquirent les nombreuses réformes de l'ordre de Saint-Benoît, telles que les Chartreux,

Valombreuse, les Silvestrins, les Célestins, les Humiliés, etc.

Peu d'années avant que saint Robert se détachât de Molême, d'autres moines sortis de la même abbaye, on ne sait précisément pour quel motif, s'étaient acheminės vers le lac Léman, et ayant touché la rive du Chablais, s'étaient engagés le long d'une vallée étroite, appelée Alpes ou Aulps à cause des riches pâturages qui en tapissaient les versants. Les anciennes chroniques manuscrites de Savoie, dont on conserve de précieux exemplaires, à la bibliothèque du Roi et à celle de l'Université de Turin, mentionnent traditionnellement ce voyage pieux, quoique le rapportant à une date postérieure. « En iceulx jours, « disent-elles, deux prudhommes moynes se partirent « de l'abbaye de Molesmes par liscence de leur abbé, << pour aler en hermitaige en lieu plus solitaire que << n'estait leur abbaye, affin qu'ilz fussent hors du <«< monde; et errhèrent plusieurs marches contre << orient, ains qu'ilz trouvassent place convenable; << à la parfin passèrent le lac de Lausanne, et ten<<< dirent contre les haultes montaignes, en ung lieu << que on appeloit les Arpes, qui leur, sembla dévo<< tieulx ; et illeuc, près d'ung petit ruysselet, firent << deux petis habitacles, l'ung pour dire leurs messes, << et l'autre pour leur mansion; et menèrent si bonne « et sainte vie que leur renommée s'espandit par les

<< environs, car, à leurs déprécations, Dieu mons<< troyt miracles apers. » Ces bons moines et ceux qui vinrent successivement se grouper autour d'eux, n'eurent point la prétention d'ériger de suite en abbaye la nouvelle communauté; ils se contentèrent de former, durant quelques années, une simple cella, soumise à la juridiction temporelle et spirituelle du - monastère de Molême. Il paraît même, d'après les lettres de saint Bernard, qu'ils habitaient, deux par deux ou trois par trois, des huttes éparses sur les flancs de la montagne, vivant plutôt à la manière des anachorètes que selon la stricte observance de l'ordre auquel ils appartenaient (3).

En ce temps-là régnait en Savoie le comte Humbert II. Ce prince dont nos traditions nationales proclament les hauts gestes, et dont le souvenir se marie à celui des seigneurs farouches qui pillaient et désolaient notre pays, ce prince, dis-je, ne se montra pas moins pieux que vaillant : en 1094 environ, il fit aux moines d'Aulps donation d'une terre franche ou allodiale, comprenant les deux pendants de la vallée, sur un trait d'une lieue de long; les sires d'Alinge et de Rovoré, noms devenus plus tard célèbres dans les annales de la contrée, intervinrent à cet acte et y donnèrent leur consentement à raison des fiefs qu'ils

(5) Sancti Bernardi Epistolæ, n° 254.

possédaient au même endroit; l'évêque d'Aoste, le baron de Faucigny et plusieurs autres personnages y figurèrent également pour sa plus grande solennité ; bref, le monastère d'Aulps prit dès lors titre et rang d'abbaye sous le vocable de sainte Marie, Sancia Maria Alpensis, et sous la direction de Guy son premier abbé (4).

Ce que je vais maintenant écrire au sujet de l'abbaye d'Aulps est presque en entier fondé sur des documents inédits. Les vicissitudes de ce monastère, tout en constituant une simple monographie, appartiennent néanmoins, on peut le dire, à l'histoire générale des institutions cénobitiques, et ne sont pas d'un intérêt aussi restreint qu'on pourrait d'abord le croire, parce que les événements particuliers ont eu ici des causes dominantes, et que partout ont été produits des effets identiques.

L'abbaye de Molême, jalouse de la suprématie qu'elle exerçait sur ses nombreuses filles (c'est ainsi que l'on appelait les colonies jetées çà et là par les abbayes-mères), n'avait consenti à l'accroissement subit et quasi inespéré de la cella des Alpes, qu'à condition expresse que cette cella, transformée en communauté régulière, continuerait à vivre sous sa dépendance et à recevoir des abbés de sa main: tel

(4) Voyez ci-après, Documents, no I.

fut l'objet d'une convention passée en 1097 entre les deux monastères (5). Mais une réaction contre les exigences d'une mère superbe ne devait pas tarder à s'opérer, et la fille, oublieuse de son propre sang, allait bientôt aspirer ouvertement à une complète indépendance. Guy, premier abbé d'Aulps, était mort et avait été remplacé par Guérin, vieillard aux mœurs austères, puissant de foi et de doctrine. Les lettres de saint Bernard, que j'ai déjà eu l'occasion de citer, nous apprennent que le nouvel abbé employa d'abord ses soins à supprimer les cellules éparses dont j'ai parlé plus haut, lesquelles, suivant l'expression de ce grand thaumaturge, favorisaient le relâchement de la discipline, et pouvaient être considérées comme des synagogues de Satan (synagogas Satanœ) et de véritables antres de perdition; les cellules furent donc abolies, et les femmes, éloignées du lieu qu'habitaient les moines (6). Cela fait, Guérin sollicita, en 1120, du pape Calixte II, une bulle qui annula la convention de 1097, et rendit l'abbaye d'Aulps libre de la suzeraineté de Molême; immédiatement après, il embrassa la réforme de Citeaux (7).

Les vertus de Guérin, sa fermeté, sa science,

(5) Documents, no II.

(6) Sancti Bernardi Epist., n° 254.

(7) Chronique manuscrite de l'abbaye d'Aulps.

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