Page images
PDF
EPUB

possédaient au même endroit; l'évêque d'Aoste, le baron de Faucigny et plusieurs autres personnages y figurèrent également pour sa plus grande solennité ; bref, le monastère d'Aulps prit dès lors titre et rang d'abbaye sous le vocable de sainte Marie, Sancta Maria Alpensis, et sous la direction de Guy son premier abbé (4).

Ce que je vais maintenant écrire au sujet de l'abbaye d'Aulps est presque en entier fondé sur des documents inédits. Les vicissitudes de ce monastère, tout en constituant une simple monographie, appartiennent néanmoins, on peut le dire, à l'histoire générale des institutions cénobitiques, et ne sont pas d'un intérêt aussi restreint qu'on pourrait d'abord le croire, parce que les événements particuliers ont eu ici des causes dominantes, et que partout ont été produits des effets identiques.

L'abbaye de Molême, jalouse de la suprématie qu'elle exerçait sur ses nombreuses filles (c'est ainsi que l'on appelait les colonies jetées çà et là par les abbayes-mères), n'avait consenti à l'accroissement subit et quasi inespéré de la cella des Alpes, qu'à condition expresse que cette cella, transformée en communauté régulière, continuerait à vivre sous sa dépendance et à recevoir des abbés de sa main: tel

(4) Voyez ci-après, Documents, no I.

fut l'objet d'une convention passée en 1097 entre les deux monastères (5). Mais une réaction contre les exigences d'une mère superbe ne devait pas tarder à s'opérer, et la fille, oublieuse de son propre sang, allait bientôt aspirer ouvertement à une complète indépendance. Guy, premier abbé d'Aulps, était mort et avait été remplacé par Guérin, vieillard aux mœurs austères, puissant de foi et de doctrine. Les lettres de saint Bernard, que j'ai déjà eu l'occasion de citer, nous apprennent que le nouvel abbé employa d'abord ses soins à supprimer les cellules éparses dont j'ai parlé plus haut, lesquelles, suivant l'expression de ce grand thaumaturge, favorisaient le relâchement de la discipline, et pouvaient être considérées comme des synagogues de Satan (synagogas Satana) et de véritables antres de perdition; les cellules furent donc abolies, et les femmes, éloignées du lieu qu'habitaient les moines (6). Cela fait, Guérin sollicita, en 1120, du pape Calixte II, une bulle qui annula la convention de 1097, et rendit l'abbaye d'Aulps libre de la suzeraineté de Molême; immédiatement après, il embrassa la réforme de Citeaux (7).

Les vertus de Guérin, sa fermeté, sa science,

(5) Documents, no II.

(6) Sancti Bernardi Epist., no 254.

(7) Chronique manuscrite de l'abbaye d'Aulps.

l'amitié que lui accordait saint Bernard, le mirent en si haute vénération, que le peuple et le clergé du Valais (le peuple et le clergé, clerus et populus, nommaient encore alors les évêques, en conformité des canons de l'Eglise primitive), ne crurent pouvoir porter que sur lui le choix du successeur d'Edmond, dernier évêque de Sion. En vain le saint abbé épuisa les ressources de son humilité afin de se soustraire à un pareil honneur, les Valaisans insistèrent, et le pape Innocent II le contraignit d'accepter l'épiscopat (8). Ce fut à cette occasion que saint Bernard écrivit au monastère d'Aulps une de ces lettres chaleureuses, pleines d'images, où son génie se peint en traits vifs, colorés, énergiques et parfois étranges. « Votre bon père, dit-il, vient d'être promu par la << volonté de Dieu à un grade plus élevé; répétons, << ô mes très-chers! les paroles du prophète : Le soleil « a surgi et a entraîné la lune dans son orbite. Le soleil << est cet homme par qui la Congrégation des Alpes << a été rendue brillante et illustre, et celle-ci est la << lune, recevant tout son éclat du soleil (9). »

Guérin s'efforça d'apporter au sein de son diocèse des réformes analogues à celles qu'il avait introduites

(8) Voyez la Légende de saint Guérin, réimprimée ci-. après, Documents, no III.

(9) Sancti Bernardi Epist., no 142.

à Aulps. Souvent il allait se délasser de ses travaux auprès de ses anciennes brebis, au milieu des pieux exercices de la vie claustrale ; or, un jour que, sur sa modeste monture (c'était une mule), il cheminait en aval de l'abbaye et retournait à Sion, voilà qu'un mal subit s'empare de lui ; il veut poursuivre sa route, mais les forces lui manquent ; on le ramène au monastère, où la maladie ayant fait des progrès rapides, il expira peu de temps après (10). Les habitants de la vallée montrent encore aujourd'hui avec un saint respect la pierre tout proche de laquelle Guérin et sa mule s'arrêtèrent.

Lorsque mourut cet homme de Dieu (en 1150 environ), le comte de Savoie Humbert III avait succédé au comte Amě III, son père, décédé deux ans auparavant à Nicosie, capitale de l'île de Chypre, où il s'était laissé entraîner par le torrent des Croisades. Si Humbert n'eût consulté que ses goûts, il se fût volontiers consacré au cloître; nous savons traditionnellement qu'il faisait de longs et fréquents séjours soit à Aulps, soit à Hautecombe, autre abbaye célè– bre qu'Amé III fonda, en 1125, sur les bords du lac du Bourget. Il faut tenir, sinon comme historiquement établi, du moins comme plus que probable, que c'est aux libéralités d'Humbert que ces deux monas

(10) Légende de saint Guérin.

tères durent en majeure partie les somptueuses basiliques dont les restes s'offrent à notre admiration. En voici les motifs : nos chroniques nationales, qui se sont attachées surtout à reproduire les traditions populaires, ont signalé Humbert pour être le fondateur de Hautecombe et d'Aulps; en jetant les yeux sur les chartes contenant l'institution de ces abbayes, on est tenté de s'écrier que la tradition se trompe, que les chroniques sont menteuses; mais il n'en est rien: aux regards du peuple, celui qui fonde, qui institue, n'est pas celui qui accorde une charte obscure, une charte dont le texte, écrit en langue non vulgaire, ne peut passer de bouche en bouche ni se propager au loin; le fondateur, l'instituteur, c'est celui qui bâtit, c'est celui qui élève des masses de pierres, et qui parle ainsi le langage toujours éloquent des sens.

D'autre part et en examinant la question sous le rapport archéologique, nous arrivons à des conséquences parfaitement concordantes avec les inductions tirées des chroniques. Les ruines de l'abbaye d'Aulps appartiennent évidemment au style du XIIe siècle, au style appelé romano-bysantin-tertiaire ou de transition. A cette époque, l'usage de l'arc en tiers-point ou ogive, destiné à imprimer aux constructions religieuses un caractère si noble, si mystérieux, avait commencé à s'introduire parmi les architectes de l'Europe; mais le style roman ou romano-bysantin,

« PreviousContinue »