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Ces legs de pitances en faveur des congrégations religieuses devinrent très-fréquents aux XIIIe et XIVe siècles : les testaments des comtes, des prélats, des barons, des riches bourgeois, en contenaient presque toujours. Par exemple, en 1235, une Pétronille de Rovoré, épouse d'Amédée de Saxuns, transférait, en vue du salut de son ame, à l'abbaye d'Aulps la propriété d'un esclave, serf de glėbe ou taillable, appelé dol'Crest ou Ducrêt, pro una pitancia annuatim facienda (21). En 1270, Rodolphe Ier, archevêque de Tarentaise, léguait à la prévôté du Mont-Joux (Grand-Saint-Bernard), dix sols de Vienne, destinés à une pitance annuelle le jour commémoratif de sa mort (22). Les pitances étaient si nombreuses à Moùtiers, qu'elles donnèrent lieu à d'assez longs débats entre les chanoines de cette antique cathédrale et le chapelain de Notre-Dame, chacune des parties prétendant y avoir des droits exclusifs (23). On n'a qu'à ouvrir le livre des anniversaires de l'évêché d'Aoste pour se convaincre que là aussi les grosses pitances ne manquaient pas (24). Les pitances se montraient de temps en temps accompagnées de dones ou aumônes

(21) Documents, n° X.

(22) Besson, Mémoires, etc., preuves, no 63. (25) Besson, Mémoires, preuves, no 50.

(24) Documenti, sigilli e monete, p. 334.

générales. Pierre III, successeur de Rodolphe Ier au siége archiepiscopal de Tarentaise, fit, en 1283, un testament par lequel il ordonnait qu'après une pitance par lui fondée dans le chapitre de son diocèse, on distribuât plusieurs sextiers de seigle aux pauvres (25). Les Frères-Mineurs de Chambéry faisaient, chaque année, en vertu des dernières dispositions d'Aymon, comte de Savoie, une done de quatre deniers de Vienne à tous les pauvres qui se présentaient, jusqu'au nombre de quatre mille (26).

Il arrivait également, il faut le dire, que les maisons religieuses n'attendaient pas la volonté d'un testateur pour répandre des aumônes et soulager les malheureux. Une charte de 1314 nous apprend que les lépreux de Douvaine s'étaient habitués si impérieusement, et dès une époque si ancienne, à recevoir des secours de l'abbaye d'Aulps, que celle-ci jugea à propos de requérir d'eux une déclaration portant que ces secours ne dérivaient d'aucun engagement, et n'avaient jamais eu d'autre motif qu'un pur sentiment de charité (27). Et en ceci, les moines agissaient prudemment, car souvent des actes réitérés et spontanés, ou même de simples inductions pouvaient se

(25) Besson, Mémoires, preuves, no 66.
(26) Comptes des châtelains de Chambéry.
(27) Documents, no XVII.

convertir à leur égard en des obligations véritables. Ainsi, comme au XIIe siècle on attachait l'idée d'un privilége précieux à être inhumé dans les cimetières ou dans les charniers des couvents, on voyait une infinité de personnes croire ne pas acheter trop cher ce privilége, en laissant tout ce qu'elles possédaient à tel ou tel monastère, qui alors, en tant qu'héritier, payait les dettes du défunt. Or, sur la présomption de pareilles dispositions de la part de ceux à qui l'abbaye d'Aulps accordait la sépulture claustrale, un usage avait prévalu d'exiger de cette congrégation le paiement des dettes de chacun des individus inhumés de la sorte, bien qu'ils ne lui eussent rien laissé, ni par codicille ni par testament; mais le pape Innocent VI fulmina, en 1357, une bulle, afin d'abolir un semblable abus, contre lequel, selon la formule ordinaire, il appelle l'indignation de Dieu et des saints (28).

Avant de terminer l'énumération des divers genres de donations qui, pendant le moyen-âge, furent conférés au monastère d'Aulps, je dois dire que les princes de la maison de Savoie, et notamment Amé surnommé le Grand, et Edouard son fils, non contents de confirmer les anciennes libéralités d'Humbert II et d'Humbert III, les augmentèrent tellement

(28) Documents, no XXIX.

que, suivant une déclaration du Comte-Vert, sous date du 22 juillet 1365, ce monastère, outre plusieurs terres dans le Faucigny, le Genevois, le bas Chablais et la Bourgogne jurane, possédait la vallée entière d'Aulps, depuis le confluent des deux Dranses jusqu'aux glaciers de Taneverges et du Mont-Buet (29).

(29) Voici un extrait de cette déclaration :

.......

Videlicet ab aqua de beuron fluente subtus vernam et lunagium et ab aqua de habundancia fluente subtus bellum montem parrochie de la forclaz ascendendo superius et infra vallem de alpibus per summitates seu syatas montium ab utraque parte dicte vallis sive hinc et inde usque a summitatem montium de petra miaux de antenes de col et de rancone usque ad summitatem montium parrochiarum sive vallium habundancie et de samoin e a summitate montium supra vernam et lunagium descendendo inferius per inter vernam et lunagium usque ad aquam de beuron ita quod locus de lunagio nobis et nostris remaneat cum ipsius mero mixto imperio et juridictione omnimoda extra limites et territoria predicta dictorum religiosorum juridictioneque nobilium et aliarum personarum et aliis ipsorum juribus infra vallem et limitationes predictas eisdem semper salvis et nobis superioritate et ressorto prout infra volentes et eisdem religiosis pro se et suis successoribus ut supra concedentes quod infra confines predictos plures furchas et alia instrumenta necessaria ad exercitium meri mixti imperii juridictionis omnimode facere erigere levare erectas tenere inquisitiones et

Un auteur célèbre a très-ingénieusement remarqué que l'une des pensées les plus caractéristiques du rẻgime féodal était la fusion de la souveraineté et de la propriété, c'est-à-dire l'attribution au propriétaire du sol de tout ou presque tout ce qui constitue le pouvoir public. Ce principe, auquel j'ai cru pourtant devoir apporter quelques restrictions dans un travail récemment publié (30), trouve ici son application. Les moines de l'abbaye d'Aulps, en devenant les maîtres féodaux d'une vallée de quelques lieues de long, purent, par le fait même, s'en considérer comme souverains, et y exercer les actes dérivant de cette qualité. Et en effet, on les voit dès lors nommer des juges, des vidômes, des familiers, etc., administrer, par l'intermédiaire de ces officiers, la justice civile et la justice criminelle, appliquer des peines tant corporelles que pécuniaires, tenir des assises, ordonner

processus contra delinquintes ibidem facere causas civiles et communales audire et examinare super ipsis cognoscere determinare sententias pecuniarias et corporales proferre ipsarum exequciones facere assisas tenere per se et per suos familiares seu vicedognos et judices cridas et proclamationes et omnia alia et singula facere et exercere que ad merum mixtum imperium juridictionem omnimodum pertinere noscuntur, etc. >>

(50) Montmélian et les Alpes, II° part., chap. 3.

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