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des païens s'était créés (1). Il y en aurait davantage encore dans celui-ci d'un ouvrage célèbre, s'il était certain qu'il fût du pape saint Clément : Nam alii eorum bovem, qui Apis dicitur, colendum tradidere; alii hircum; alii gattas; nonnulli ibin ; quidam serpentem, piscem quoque, et cepas et cloacas, et crepitus ventris, pro numinibus habendos esse docuerunt; etc. (2).

Voilà sans doute bien des témoignages positifs en faveur du fait allégué par le poète satirique. Toutefois, d'autres écrivains peuvent être opposés avec plus ou moins d'autorité à ceux dont j'ai cité les passages, et dont l'opinion n'avait peut-être d'autre fondement que les vers de Juvėnal, ou bien quelque préjugé populaire (3). Ainsi Pline, qui pour l'ordinaire n'est pas avare de ces sortes de faits, lorsqu'il parle de l'oignon et de l'ail, ne dit point que les peuples de l'Egypte les adorassent comme des dieux; mais simplement qu'ils

(1) In cap. I Genes. homil., VI, 6; Opp., tome IV, page 56.

(2) Recognit., V, 20.

(3) Cette dernière conjecture s'applique surtout aux Grecs, qui cultivaient peu la littérature romaine. Cette donnée littéraire aurait sa preuve au besoin dans les ouvrages de saint Clément d'Alexandrie, le plus grand citateur de l'antiquité après Athénée: Varron est le seul des latins qu'il ait cité.

juraient par ces végétaux, ainsi qu'ils avaient coutume de le faire par les noms de ces dieux: Allium cepasque inter deos in jurejurando habet Ægyptus (1). Nous connaissons chez les anciens d'autres serments non moins singuliers, mais nous ne supposons point qu'ils prétendissent déifier toutes les choses par lesquelles ils juraient.

Quelques écrivains de l'antiquité parlent de ces mêmes légumes comme étant pour les Egyptiens un objet d'horreur, ou au moins une nourriture dont ils s'abstenaient pour d'autres motifs. Minucius Félix exprime cet éloignement en termes énergiques, lorsqu'il dit: Iidem Ægyptii cum plerisque vobiscum non magis Isidem quam ceparum acritudinem metuunt (2). Dans un passage que je rapporterai bientôt plus complet, saint Jérôme dit dans le même sens, selon toute apparence: ut taceam de formidoloso et horribili cepe (3). Diodore rapporte que des Egyptiens s'abstenaient totalement de lentilles, d'autres de fèves, quelques-uns de fromage ou d'oignons, afin de donner aux hommes une leçon de modération dans le manger (4). Suivant

(4) Nat. hist., XIX, 6 (51).

(2) Octav., XXVIII.

(5) Comment. in Isai., XIII, 46; Opp., tome III, col. 540.

(4) Biblioth., I, 89.

Plutarque, qui attribue aux prêtres cette abstinence de l'oignon, elle avait pour motif la croissance de ce végétal au déclin de la lune (1). Au reste, l'oignon et l'ail paraissent avoir été chez les anciens l'objet de diverses superstitions: Artemidore dit qu'on peut les garder, mais qu'en manger porte malheur (2); et dans un autre endroit, que rêver de couronnes d'oignon, est un présage heureux pour celui qui fait un tel songe, funeste pour les autres (3).

Deux faits d'une haute antiquité prouvent mieux que tout le reste, ce me semble, que l'abstinence de ces végétaux n'était pas du moins générale en Egypte, et que les habitants ne les adoraient pas comme des dieux. Le premier de ces faits appartient à l'histoire profane, et concerne la pyramide de Chéops. Hérodote raconte qu'on y avait inscrit les sommes dépensées durant sa construction en raiforts, en oignons et en aulx, pour la nourriture des ouvriers, et que celui qui lui expliqua l'inscription en faisait monter le total à 1600 talents (4). Pline, qui paraît citer Hérodote, bien qu'il ne le nomme pas, rapporte le fait avec quelque

(1) De Iside et Oriside; Opp., édit. Paris, tome II, page 555.

(2) Oneirocrit., I, 69; cf. IV, 57.

(5) Ibid., I, 79.

(4) Hist., II, 125.

différence dans le chiffre Aliqui prodiderunt in raphanos, allium ac cepas, mille octingenta erogata (1). Les Egyptiens consommaient donc alors une grande quantité de ces légumes.

Le second fait est tiré des livres saints. Nous y voyons les Israélites, privés de bien des choses dans le désert, murmurer contre le chef qui les y avait conduits, et regretter amèrement le poireau, l'ail, l'oignon parmi les aliments que l'Egypte leur avait fournis en abondance durant leur servitude dans cette contrée fertile Quis dabit nobis, disaient-ils entre eux, ad vescendum carnes? Recordamur piscium quos comedamus in Ægypto gratis: in mentem nobis veniunt cucumeres, et pepones, et porri, et cepæ et allia (2). S'il y avait plus de certitude dans l'opinion de quelques érudits qui ont conjecturé que la pyramide de Chéops aurait été l'ouvrage des Hébreux sous les Pharaons qui les opprimèrent (3), cette donnée historique devrait s'identifier avec celle qu'Hérodote nous a transmise et que je viens de citer. Mais elle n'en serait pas moins concluante; car en supposant (et rien ne l'empêche) que les Egyptiens eussent nourri leurs ouvriers hébreux de végétaux dont eux-mêmes se seraient abstenus, on ne saurait

(1) Nat. hist., XXXVI, 12 (17).

(2) Num., XI, 4 et 5.

(5) Exod., I, II, V.

admettre du moins qu'ils eussent voulu leur faire manger leurs dieux.

Les autorités diverses que j'ai alléguées jusqu'ici ne nous ont encore fourni que des généralités bien vagues; et dans ce qui concerne l'Egypte et ses dieux, il est important surtout d'arriver à des notions plus spéciales, car son culte variait suivant les localités, et chaque nome avait ses objets particuliers de vénération. Il en était ainsi notamment pour les animaux sacrés. Hérodote rapporte que les Thébains, qui adoraient Ammon, s'abstenaient (en l'honneur de ce dieu) d'immoler et de manger la brebis, tandis qu'ils sacrifiaient la chèvre; et que les Mendésiens, au contraire, respectaient la chèvre, mais immolaient la brebis (1). Juvénal a rendu célèbres les querelles des nomes Ombite et Tentyrite au sujet des crocodiles, auxquels les uns faisaient une guerre sanglante, et que les autres tenaient pour sacrés (2).

Inter finitimos vetus, atque antiqua simultas,
Immortale odium, et nunquam sanabile vulnus.
Ardet adhuc Ombos et Tentyra; summus utrinque
Inde furor vulgo, quod numina vicinorum
Odit uterque locus, cum solos credat habendos
Esse Deos quos ipse colit..........

(1) Hist., II, 42.

(2) Sat. XV, v. 55.

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