Page images
PDF
EPUB

On trouverait des indices de cet esprit dès le temps même de Moïse, lorsque ce chef des enfants d'Israël répondait à celui des Pharaons qui le pressait de sacrifier en Egypte, au lieu de se rendre au désert: Non potest ita fieri: abominationem enim Ægyptiorum immolabimus Domino Deo nostro; quod si mactaverimus ea quæ colunt Ægyptii coram eis, lapidibus nos obruent (1).

Il put en être de même des plantes qui font l'objet de mes recherches: il est assez naturel de présumer que la répugnance des habitants de l'Egypte à se nourrir de ces végétaux ne fut pas universelle, et que s'ils eurent chez ce peuple un caractère sacré, ce caractère ne leur était reconnu que dans certaines localités de cette contrée. De nouvelles indications historiques vont, en effet, resserrer la question sur un terrain plus étroit, et nous apprendre que l'abstinence de l'oignon ou le respect pour ce légume était observé spécialement dans la ville de Péluse.

Le philosophe que nous ne connaissons que sous le nom de Sextus Empyricus nous fournit d'abord cette donnée précise, que ceux qui avaient été initiés aux mystères de Jupiter Casius près de Péluse (2), renon

(1) Exod., VIII, 26.

(2) Il ne faut pas confondre ce temple de Jupiter avec celui qu'il avait sur le mont Casius, en Syrie, et que rappellent fréquemment les médailles de Seleucie.

1

çaient à manger de l'oignon, de même que les prêtres de la Vénus liby que avaient soin de s'abstenir d'ail (1). Aulugelle nous a laissé une semblable notion, lorsque, traduisant le passage de Plutarque que j'ai cité plus haut, il indique nominativement les Pėlusiotes comme observateurs d'une telle abstinence. Id etiam, dit-il, multo mirandum est magis quod apud Plutarchum in IV in Hesiodum commentario (2) legi: cæpe tum revirescit et congerminat decedente luna, contra autem inarescit adolescente. Eam causam sacerdotes ægyptii cur Pelusiota cepe non edunt, quia solum olerum omnium contra lunæ aucta atque damna, vices minuendi et augendi habet contrarias (3). Ceci est confirmé quant au fait essentiel par saint Jérôme en deux endroits. Le savant docteur a dit: Coge Ægyptium ut ovium lacte vescatur; impelle, si vales, Pelusiotam ut manducet cepe (4); et dans un autre passage dont j'achève la citation, il fait de cette abstinence une pratique religieuse : ut taceam de formidoloso et horribili cepe, et

(1) N'ayant pas cet auteur à ma disposition, je ne puis le citer que d'après Fr. de Schmidt, qui indique le ch. 24 du livre IV, p. 184 de l'édition de Fabricius.

(2) Sic.

(5) Noct. Attic., XX, 8.

(4) Advers. Jovinian., II; Opp., t. IV, p. 2, col. 201.

crepitu ventris inflati (1) quæ Pelusiaca religio est (2). Lucien parle de même, mais il va plus loin; car, mentionnant quelques-uns des dieux communs à toute l'Egypte', et de ceux qui étaient propres à divers nomes, comme l'ibis, le crocodile, le cynocéphale, le chat, etc., il ajoute que l'oignon était la divinité spéciale des Pélusiotes, de même que le bœuf, celle des habitants de Memphis: Idia de Memphitais men o Bous; Pèlousiôtais de crommuon (3). Doit-on prendre à la lettre ce que dit ici cet écrivain? Avant de répondre à cette question, il faut rappeler ici quelques particularités numismatiques, qui s'y rapportent plus ou moins prochainement.

Vous savez, Messieurs, que sous le règne d'Hadrien, les nomes ou préfectures de l'Egypte frappèrent des médailles à son effigie, dont les types représentent, le plus souvent, les objets spéciaux du culte de chaque localité. Un de vos savants compatriotes, feu Tôchon, d'Annecy, membre de notre Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, en a fait le sujet de son dernier

(1) Ces expressions et le passage cité du livre des Recognitions, pourraient faire soupçonner que ces légumes étaient rejetés comme une nourriture venteuse.

(2) Comment. in Isai., loc. sup. laud.

(3) Jupit. tragad.; Opp., t. II, edit. varior., p. 152.

et plus important ouvrage (1). On compte dans cette série plusieurs médailles de la ville de Péluse, et l'une d'elles, du plus petit module, a au revers, avec la légende ordinaire PELOU. L. IA., un objet de forme globuleuse, terminé en haut par une partie saillante, et sur la nature duquel les numismatistes ont été partagés. Mionnet a cru y reconnaître une grenade (2); et d'autres, avant lui, avaient pensé que c'était un vase. Mais Zoëga, quoique avec un peu d'hésitation, a jugė que ce devait être un oignon (3); et Tôchon qui travaillant son ouvrage avec le soin le plus conscientieux, avait eu sous les yeux les exemplaires ou les empreintes des médailles les mieux conservées, a adopté la manière de voir du savant danois (4). Sur la seule inspection des dessins que ces hommes distingués ont joints à leurs ouvrages (car je ne puis étudier moi-même cette médaille que je ne possède pas), je ne saurais douter que son type ne représente en effet un oignon surmonté de son germe.

[ocr errors]

Il existe un autre monument numismatique bien

(1) Recherches historiques et géographiques sur les médailles des nomes ou préfectures de l'Egypte. Paris, 1822,

in-4°.

(2) Descrip. de med., tome VI, p. 543, n° 121. (5) Num. Ægypt., p. 118, no 199.

(4) Op. laud., p. 155 et 154.

moins connu, mais non moins curieux : c'est une médaille unique de Maximin frappée par la ville de Canata dans la Décapole, laquelle faisait partie de la riche collection du comte de Wiczai. Sestini, qui l'a publiée, en décrit ainsi le revers: KANATA. CP (an 280); Protome Isidis ad sinistram, capite velato, cui imminet ornamentum Osiriacum, ante sceptrum, pone bulbum colocasia, infra tres alii minores (1). La gravure que Sestini a donnée de cette médaille représente, en effet, ces quatre bulbes, que l'on peut fort bien prendre pour autant d'oignons avec leurs germes ou leurs tiges (2). Il ne m'est pas démontré que la figure de femme que ces accessoires accompagnent soit réellement celle de la déesse Isis; mais sa coiffure lui donne certainement l'aspect d'une divinité égyptienne, ce qui m'autorise à mentionner ici un tel type, bien que nous le trouvions sur une des médailles de la Palestine.

Ceci rappelle le signe phonétique qui répond à la lettre O dans les cartouches royaux contenant les noms de Ptolémée et de Cléopâtre, sur la pierre de Rosette et ailleurs. Le docteur Young y a vu une sorte de nœud, et Champollion, avec plus de raison ce me semble, a jugé que ce caractère hieroglyphique repré

(1) Descriz. del mus. Hedervar., t. II, p. 74, no 2. (2) Ibid., t. XXXI, 3.

« PreviousContinue »