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intrigue. C'est une idée que les libertins prennent aisément. Ils regardent les conciles comme des assemblées purement humaines, où l'on suit les mouvemens que donnent les Cours et des raisons politiques. Les hérétiques vaincus, lorsque les princes secondent les sentimens de l'Eglise, regardent leur condamnation comme l'effet de l'autorité des rois. Encore aujourd'hui les Dioscorites donnent le nom de Melchites ou de Royaux aux défenseurs du concile de Chalcédoine. On ne peut flatter davantage ceux qui font de la religion une politique, qu'en disant, avec notre auteur, que le sort des conciles œcuméniques, c'est-à-dire, celui de la foi, est entre les mains des puissances, et que le succès dépend des résolutions que prennent les Cours. Voilà déjà une découverte qui n'est pas heureuse; mais ce qu'il y a de plus pitoyable, c'est qu'elle n'a la moindre appa

rence.

pas

Pour dissiper cette fausse idée, il ne falloit que se souvenir, d'un côté, de la faveur de Nestorius, qui avoit trompé l'Empereur et engagé toute la Cour dans ses intérêts; et de l'autre, de la fermeté du peuple, qui ne laissa pas pour cela d'abandonner publiquement son patriarche; de celle du clergé et des religieux, qui souffrirent une cruelle persécution; de celle de saint Célestin, qui se crut obligé du haut de la chaire de saint Pierre d'animer tout le monde à la souffrance; enfin de celle de saint Cyrille, qui ne se ralentit jamais, et qui écrivit à l'Empereur et

BOSSUET. XXX.

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aux Impératrices contre la doctrine de cet hérésiarque, encore que ce prince le trouvât mauvais, jusqu'à l'accuser avec des paroles menaçantes, non-seulement de troubler tout l'univers, mais encore de vouloir mettre la division dans sa famille, et de soulever les impératrices, c'est-àdire, sa femme et sa sœur, contre lui. Toute l'Eglise étoit sur ses gardes, et se préparoit au martyre, plutôt que de céder à l'erreur, dans le temps où M. Dupin lui reproche d'avoir été si dépendante des mouvemens de la Cour.

Peut-être que le concile fut intimide, et que les choses changèrent de face depuis que Jean d'Antioche, avec son concile schismatique, eut tout troublé à Ephèse. Mais le contraire parut, lorsque l'Empereur surpris, ayant fait arrêter saint Cyrille et Memnon, évêque d'Ephèse, et ayant exigé des choses qui induisoient la nullité des décrets du concile, les Pères demeurèrent inflexibles. L'auteur avoue (1) qu'il fut résolu de n'entendre à aucun accord avec Jean et les évêques de son parti, « qu'ils n'eussent souscrit » à la condamnation de Nestorius, demandé par» don de ce qu'ils avoient fait, et que saint Cy>> rille et Memnon ne fussent rétablis ». C'est ce qui paroît dans le mandement du concile à ses députés. Mais on auroit vu combien les Pères étoient inflexibles dans cette résolution, si notre auteur avoit rapporté cette clause de leur man

(1) P. 726.

dement (1): « Sachez que si vous manquez à un » de ces points, le saint concile ne ratifiera pas » ce que vous aurez fait, et ne vous recevra pas » à sa communion »; et ces paroles d'une de leurs lettres (2): « On nous accable, on nous » opprime; il faut en informer l'Empereur qui »> ne le sait pas ; et en même temps on doit sa» voir que quand on devroit nous faire mourir » tous, il n'en sera autre chose que ce que Jé» sus-Christ notre Sauveur a ordonné par notre >> ministère » et celles-ci d'une lettre de saint Cyrille (3): « On n'a pu persuader au concile » de communiquer avec Jean; mais il résiste, en » disant : Voilà nos corps: voilà nos Eglises: » voilà les villes : tout est en votre puissance; >> mais pour nous faire communiquer avec les » Orientaux (fauteurs de Nestorius) jusqu'à ce » qu'ils aient cassé ce qu'ils ont fait contre Cy»rille et contre Memnon, cela ne se peut en

>> aucune sorte ».

Voilà comment le concile étoit dans la dépendance de la Cour; à quoi si l'on ajoute la résolution invincible du pape saint Célestin et de tout l'Occident, loin de dire que tout dépendoit de la résolution que la Cour prendroit, on auroit dû dire, ce qui est certain, que la résolution de la Cour céda, comme il étoit juste, à la fermeté du concile et à l'autorité de l'Eglise.

(1) Ep. Cath. post Act. vi Mandat. Conc. ad Leg. ubi sup. — (2) Common. ad Cler. C. P. ibid. col. 775. — (3) Epist. Cyr. Theop, etc. ibid. col. 771.

SECONDE REMARQUE.

Suite des fausses idées que donne l'auteur.

M. Dupin continue à nous donner cette idée de la toute puissance des Cours dans les affaires de la religion, lorsqu'en parlant de l'accord de Jean d'Antioche et de ses évêques avec saint Cyrille et les orthodoxes, il parle ainsi (1) : « L'Em» pereur vouloit la paix, et il la falloit à quelque » prix que ce fût ». En vérité, c'est donner des idées bien foibles de l'autorité ecclésiastique, à quelque prix que ce fút. L'auteur sait bien le contraire: il sait bien qu'on ne put jamais obliger saint Cyrille à rétracter la moindre partie de sa doctrine, ni aucun de ses anathématismes, ni à laisser affoiblir, pour peu que ce fût, les décrets et l'autorité du concile d'Ephèse; au contraire, qu'on ne reçut les Orientaux qu'à condition de satisfaire l'Eglise catholique sur la foi, de détester les erreurs de Nestorius, de souscrire à la sentence rendue à Ephèse contre lui, et de reconnoître l'ordination de Maximien son successeur. Saint Cyrille, les autres évêques et le pape Sixte ne les reçurent qu'à ce prix, et jamais ne l'auroient fait autrement. Il n'est donc pas véritable qu'il les fallût recevoir à quelque prix que ce fút. Il dira qu'il ne l'entend pas dans cet excès, et c'est par où je conclurai qu'il écrit donc sans réflexion, et qu'il ne sent ni la force des mots, ni la conséquence des choses.

(1) P. 742,

«

TROISIÈME REMARQUE.

Suite des mémes idées: saint Cyrille rendu suspect.

L'AUTEUR n'omet pas que le procès intenté par les Orientaux, tourna bien pour le concile; mais en vérité il le raconte d'une manière trop basse. Quand, dit-il (1), les Orientaux vouloient par» ler à l'Empereur de Nestorius, il ne les pouvoit » souffrir son conseil étoit entièrement gagné : » Acace de Berée, dans une lettre rapportée » dans le Recueil de Lupus, accuse saint Cyrille » d'avoir fait changer de sentiment à la Cour, en » faisant donner de l'argent à un eunuque: on » n'est pas obligé de croire ce que dit Acace de » Berée, qui n'étoit pas des amis de saint Cy» rille; mais il est toujours constant que l'Em» pereur changea de disposition en fort peu de » temps, et qu'il se résolut tout d'un coup de faire » ordonner un autre évêque à Constantinople

Un autre auroit dit naturellement que l'Empereur étoit revenu par l'évidence du fait, par le péril manifeste de la religion, par l'horreur qu'avoit tout le monde des impiétés de Nestorius, par les pieuses clameurs de tout le peuple « qui l'anathématisa hautement, une et » deux fois, tout d'une voix (2) », par les vives et respectueuses remontrances du saint moine Dalmatius, qui découvrit à ce prince tout ce qu'on faisoit sous son nom sans qu'il le sût, et (2) In Conc. Eph. Epist. cath. Reser, episc, etc.

(1) P. 729.

col. 754.

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