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retenant en Angleterre une partie considérable des forces britanniques, tandis que l'expédition cinglerait vers la côte irlandaise.

Le Directoire avait envoyé à Hoche de pleins pou5 voirs pour diriger à sa volonté l'expédition qu'il pré

parait avec tant d'ardeur et déjà vingt mille hommes de troupes étaient réunis à Brest, prêts à s'embarquer en novembre 1796. Mais l'état de la marine laissait

beaucoup à désirer : le dévouement et l'activité du 10 nouveau chef donné à la flotte de Brest n'avaient pu

suppléer à tout ce qui lui manquait encore. Les approvisionnements n'étaient pas faits : les vides énormes que l'émigration et ses suites désastreuses

avaient ouverts dans les rangs des officiers,* étaient 15 mal comblés ; beaucoup d'officiers nouveaux manquaient

d'expérience et avaient à combattre, à leur bord, l'indiscipline et l'insubordination, et cet état de choses créait sans cesse de nouveaux obstacles.

Hoche, irrité de tant de délais, apprend que l'Irlande 20 est en pleine révolution, il entend dire que les insurgés

ont expulsé de l'ile dix mille Anglais envoyés pour les soumettre. Son sang bouillonne, il ne mesure pas le danger : il a promis de secourir les defenders irlandais;

il n'attendra pas la flotte; il partira seul, et il écrit au 25 Directoire : "J'ai donné ma parole que j'irais trouver ce brave peuple, je dois la tenir. Permettez-moi de

partir avec une frégate, vous m'enverrez, cet hiver, tel secours que vous jugerez convenable. Je demande une

frégate, parce que l'escadre n'est pas prête à sortir et 30 que, tandis qu'un peuple généreux et confiant brise ses

fers, on nous fait ici les scènes les plus désagréables... Les généraux Villaret et Morard de Galles ont bien voulu promettre de me seconder : je compte sur leur parole...”+

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* Lors d'une première visite que firent ensemble Hoche et l'amiral Villaret dans le port de Brest où mouillaient beaucoup de navires désemparés, Hoche s'informa de ce qu'étaient devenus les officiers qui les avaient glorieusement commandés. Villaret répon.

dit : “ Perdus pour la France, morts à Quiberon ! 40 + Lettre de Hoche au Directoire, 3 novembre, 1796.

Le Directoire n'accorda point la permission demandée par le jeune et ardent général. Un mois s'écoula encore après lequel Hoche, perdant tout à fait patience, céda au découragement, et écrivit au ministre de la guerre : “ Après bien des travaux, je me vois contraint 5 de renoncer à mon entreprise, notre détestable marine ne peut et ne veut rien faire. J'offre au gouvernement les seize mille hommes que j'ai réservés pour l'expédition; attendre plus longtemps serait les exposer à périr de faim et de misère. Obtenez, je vous en supplie, 10 que je ne les quitte pas : je les conduirai où l'on voudra en qualité de général divisionnaire, et quel que soit l'homme sous lequel on me place, soyez convaincu que je remplirai mon devoir."*

Les directeurs à qui cette lettre fut soumise l'accueil- 15 lirent mieux que la précédente. Ils avaient peu de confiance dans le succès de l'expédition, quoiqu'ils eussent donné à Hoche tout pouvoir pour agir : en lutte avec les conseils législatifs, ils méditaient un coup d'Etat pour affermir leur autorité chancelante, et déjà ils avaient jeté 20 les yeux sur Hoche comme sur l'homme le plus propre à seconder leurs vues, osant compter sur son dévouement absolu à la cause républicaine et sur l'attachement de l'armée pour sa personne. Ils le virent donc avec une secrète satisfaction renoncer de lui-même à une entreprise 25 difficile qui, selon toute apparence, le tiendrait éloigné au moment où ils prévoyaient qu'ils auraient besoin de lui, et après avoir hésité dix jours, ils décidèrent que l'expédition n'aurait pas lieu et appelèrent Hoche à Paris. Il était trop tard : lorsque l'ordre du Directoire 30 parvint à Brest, déjà Hoche s'était ravisé; la confiance lui était revenue ;

coeur de flamme avait tout entraîné: la flotte avait appareillé depuis deux jours et faisait voile pour l'Irlande.

L'armée expéditionnaire était forte d'environ quinze 35 mille hommes. L'avant-garde était sous les ordres du général Lemoine : Grouchy, le plus ancien des généraux

son

* Lettre de Hoche au ministre de la guerre Petiet, 8 décembre 1796.

divisionnaires, commandait le corps de bataille, et le général Hurty l'arrière-garde ou la réserve. Lá flotte comptait dix-sept vaisseaux, treize frégates, treize bâti

ments inférieurs, en tout quarante-trois voiles : Morard 5 de Galles la commandait en chef, ayant sous ses ordres

le major général Brueix et les trois contre-amiraux Richery, Bouvet et Nielly.

La baie de Bantry, en Irlande, fut le point de ralliement marqué à tous les capitaines dans des ordres Io cachetés qui ne devaient être ouverts qu'en pleine mer,

et l'ordre du jour du général en chef contint des instructions détaillées et précises pour opérer un débarquement immédiat. Hoche et l'amiral Morard de Galles mon

taient ensemble une frégate très-légère, la Fraternité, 15 afin d'être en mesure de se porter rapidement sur tous les points où leur présence serait nécessaire.

L'ordre d'appareiller fut donné dans la nuit du 15 au 16 décembre, par un temps sombre et favorable. A la

sortie du port, quatre vaisseaux se heurtèrent et eurent 20 des avaries : l'escadre en fut retardée et contrainte de

mouiller, cette nuit même, dans la rade extérieure, dite de Camaret. La nuit suivante, elle appareilla de nouveau, et son départ fut marqué par un premier et terrible

sinistre : le vaisseau le Séduisant, de soixante-quatorze 25 canons, donna sur une roche, dans les ténèbres, au

passage du Raz, et s'abîma sous les eaux. De treize cents hommes qui le montaient, quarante-cinq seulement furent sauvés et recueillis sur la côte. Les autres

bâtiments réussirent à gagner le large, sans rencontrer les 30 croisières anglaises. Les ordres furent décachetés, et

toute l'escadre se dirigea sur la baie de Bantry, en Irlande.

Mais alors, comme toutes les fois que, depuis l'époque de la conquête normande une invasion de l'étranger avait 35 menacé l'Angleterre, son heureux destin détourna d'elle

le péril. Jamais ce fait n'a été plus saisissant que sous la Révolution et l'Empire ;* et, pour peu qu'on veuille

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Je ne connais rien de plus concluant à cet égard que l'exposé fait par M. Thiers des causes, aussi nombreuses qu'extraordinaires, 40 qui firent échouer la fameuse expédition projetée à Boulogne.

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réfléchir, la raison demeure confondue devant les obstacles sans nombre et tout à fait indépendants de la volonté et du génie de l'homme, qui, à diverses époques et durant huit siècles, se sont interposés entre l'Angleterre et ses ennemis. Peut-être alors est-il permis de 5 demander s'il n'entrait pas dans les mystérieux desseins de cette Providence qui régit les destinées humaines, que la liberté fondée sur le respect des droits et de l'ordre légal, eût quelque part en Europe un inviolable asile.

A peine cette flotte formidable fut-elle arrivée à la hauteur de l'île d'Ouessant qu'une tempête souleva les fiots et dispersa tous les navires. Le troisième jour, le vent tomba, et la plus grande partie de la flotte fut ralliée par le contre-amiral Bouvet et dirigée au point 15 désigné pour le débarquement, en face de la côte d'Irlande (comté de Cork) et à l'entrée de la baie de Bantry. Neuf navires manquaient, et parmi eux était la frégate qui portait les deux chess de l'expédition, Hoche et l'amiral de Galles.

Cependant les circonstances étaient propices : les chefs de l'association irlandaise accouraient et promettaient leur puissant concours ; aucune force anglaise n'était proche et n'avait encore l'éveil : le temps était calme, tout enfin favorisait un débarquement pour lequel 25 Hoche avait laissé par écrit des ordres formels.

En l'absence de Hoche, le commandement appartenait au général de Grouchy, le plus ancien des généraux divisionnaires. Celui-ci ordonna contre-amiral Bouvet, chef de la division navale, de mander à son 30 bord ses deux collègues, Richery et Nielly : il leur dit qu'il était dépourvu d'instructions spéciales, pour le cas d'absence du général en chef; mais il ajouta qu'il se conformerait aux ordres reçus et qu'il ferait son devoir. Il commanda donc aux trois amiraux de pénétrer au 35 fond de la baie de Bantry avec leurs divisions, et d'y opérer sans retard le débarquement prescrit par le général Hoche.

Bouvet seul obéit : il entra dans cette baie, profonde de vingt-huit kilomètres, avec dix-sept bâtiments, portant 40

au

sept mille hommes d'excellentes troupes, et prit les premières dispositions nécessaires pour débarquer.

Le vent s'éleva de nouveau, le 23 décembre, et fit craindre à la flotte une tempête dans un mouillage peu 5 sûr. L'amiral Bouvet crut ses bâtiments en danger et

jugea le débarquement difficile, avec des troupes trop peu nombreuses d'ailleurs pour obtenir dans l'île aucun résultat sérieux : voyant en outre les amiraux Richery et

Nielly se tenir, avec leurs dix-neuf voiles, en dehors de to la baie et plus disposés à les ramener en France qu'à les

débarquer en Irlande, présumant enfin que la frégate qui portait Hoche et l'amiral en chef avait été capturée ou engloutie, Bouvet changea de résolution et suivit

l'exemple de ses collègues. Bravant les commande15 ments, les menaces mêmes du général Grouchy qui,

dans son ordre du jour du 24 décembre, prescrivait un débarquement immédiat, l'amiral Bouvet donna l'ordre de couper les câbles, sortit de la baie et mit, avec ses

collègues, le cap sur la France. La flotte fut de nouveau 20 dispersée par les vents, et le 1er janvier enfin, quinze

jours après avoir quitté le port de Brest, remplie d'audace et d'espérance, elle y rentra, battue de la tempête et désemparée.*

Ce jour-là même, Hoche et l'amiral, après avoir couru 25 les plus grands dangers pour échapper aux croisières ennemies, entraient enfin eux

mêmes dans la baie de Bantry. Hoche n'y trouva ni la flotte, ni son armée, et lorsqu'il apprit qu'elles étaient venues, que l'armée n'avait débarquée, et

n'avait débarquée, et que la flotte 30 l'avait ramenée en France, il fut saisi d'un affreux

désespoir et voulut la suivre pour revenir avec elle en Irlande : mais son bâtiment fut de nouveau assailli par

Tous ces faits, appuyés de pièces irréfutables, ont été mis en lumière avec une parfaite clarté, dans la brochure écrite par le 35 général marquis de Grouchy, pour défendre la mémoire du général

de Grouchy son père, à la conduite duquel M. Bergounioux et d'autres historiens ont trop légèrement imputé l'insuccès de l'expédition d'Irlande. Le général de Grouchy, ramené en France

malgré lui, dénonça au Directoire la conduite de l'amiral Bouvet, et 40 provoqua sa destitution.

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