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conjurer les dangers de la situation. L'état affreux où il trouva la capitale le remplit de tristesse. Le Comité de salut public inaugurait son règne ; toutes les têtes étaient

menacées ; les suspects remplissaient les prisons ; le 5 tribunal révolutionnaire, composé d'éléments exécrables, jugeait sans appel. La lutte enfin, une lutte mortelle, était engagée entre les montagnards, tout-puissants à la Commune et aux jacobins, et les girondins, encore en majorité dans la Convention.*

Hoche fut accueilli avec empressement par les montagnards qui l'exhortaient à désigner, entre les girondins, ceux qui avaient récemment correspondu avec Dumou

ils espéraient trouver ainsi une arme pour les frapper et pouvoir les dénoncer comme complices de sa 15 trahison. Hoche s'y refusa ; il n'était pas venu, dit-il,

pour remplir l'office de délateur, mais pour éclairer le gouvernement sur la situation critique où se trouvait l'armée. Son coeur fut navré du spectacle qu'offrait

Paris à la veille du 31 mai, jour néfaste où succombèrent 20 les girondins ;t il exhala son indignation et sa douleur

dans sa correspondance avec son général : "Le véritable champ de bataille, disait-il, n'est pas sur la Meuse et le Rhin entre les Autrichiens et nous, est ici dans la Con

vention entre les hommes de la Gironde et ceux de la 25 Montagne." Il se hâta de quitter Paris où la liberté, la

fraternité, l'égalité n'étaient plus que de vains sons, des paroles vides de sens et complètement dérisoires, où les

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* Les girondins étaient ainsi nommés parce que les membres les plus célèbres de ce parti politique, Vergniaud, Guadet, Gensonné, 30 avaient été envoyés à l'Assemblée par le département de la Gironde:

ils siégeaient à droite dans l'Assemblée. Les montagnards, leurs adversaires, occupaient la crête du côté gauche, d'où leur vint le nom sous lequel its furent désignés. Les premiers désiraient un

régime légal et les formes d'un gouvernement constitutionnel dans 35 la république qu'ils voulaient établir. Les seconds, moins éclairés

que les girondins, étaient beaucoup plus audacieux : la démocratie la plus extrême leur semblait le meilleur des gouvernements : ils avaient pour chefs principaux, Danton, Robespierre et Marat.

(Voyez mon Histoire de France-[12° édition] Tome II., pages

40 276-278.)

+ Ibid., pages 293-294.

meilleurs citoyens tremblaient devant une populace féroce, et où la terreur se substituait aux lois. Il revint à l'armée, au milieu de ses braves compagnons d'armes, à qui n'arrivait qu'un faible écho des crimes commis au loin, et dans le cour desquels le pur enthousiasme de 5 1789 et l'amour de la liberté se confondaient encore avec le saint amour de la patrie et de l'indépendance nationale.

Le général Le Veneur commandait alors, par intérim et en l'absence de Custine, l'armée du Nord; il chargea Io son aide de camp de reconnaître la ligne de défense que l'armée avait à garder. Hoche parcourut le pays, et quelques jours suffirent à l'investigation de son coup d'ail rapide. Il rapporta de son excursion sur la frontière des informations lumineuses. Quelle fut sa douleur 15 lorsque, de retour au camp, il vit son chef et son ami, le général Le Veneur, entouré de gendarmes, dénoncé comme suspect et sous le coup d'un mandat d'amener qui presque toujours, à cette époque, était l'équivalent d'un arrêt de mort. Emporté à ce triste spectacle, par 20 l'indignation et la colère, Hoche s'écria : “Est-ce donc Pitt et Cobourg qui gouvernent la France, puisqu'on enlève à la République ses plus braves défenseurs ?” Paroles imprudentes, et qui faillirent coûter la vie à celui qui les avait prononcées. Oubliant l'orage qu'il avait 25 ainsi attiré sur sa tête, Hoche mit par écrit les observations qu'il avait faites, et rédigea plusieurs mémoires militaires justement considérés comme des chefsd'oeuvre.

Son attention ne s'était pas uniquement portée sur la 30 frontière qu'il avait parcourue, mais sur tous les points où la République lui paraissait vulnérable. La Vendée, qui se soulevait alors, attira aussi ses regards. Déjà toute cette contrée était en armes : elle avait livré ses premiers combats, et les généraux républicains reculaient 35 devant les La Rochejaquelein, les Bonchamp, les d'Elbé, les Lescure. Hoche reconnut les fautes qu'ils avaient faites : il devina la tactique toute particulière que réclamait la guerre dans ce pays qu'il n'avait jamais vu, mais qu'il étudiait dans les relations militaires et sur la 40

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carte. Il démontra la nécessité d'y établir des camps retranchés, d'y former des colonnes mobiles,* d'imiter, dans sa manière de combattre, un ennemi presque in

saisissable; et dans le jeune capitaine de vingt-quatre 5 ans s'annonça déjà le général en chef des armées de l'Ouest et de l'Océan.

Dans un autre mémoire qu'il écrit sur la conduite de la guerre dans le Nord, Hoche révèle d'instinct le génie

de l'art militaire des temps modernes, et les conseils 10 qu'il donne sont les préludes de la révolution opérée plus

tard par Bonaparte dans la tactique et dans la stratégie. “ La routine nous perd, disait-il : l'art de la guerre est à régénérer...... Rasons les places fortes que nous ne pouvons

défendre sans nous disséminer, et plaçons-nous hardiment au centre des armées ennemies : plus forts réunis que chacune d'elles séparées, marchons de l'armée que nous aurons vaincue à celle qui est à vaincre." "Il indique ensuite les noms des places qu'il

faut raser, celles dont la garnison doit être réduite, les 20 positions qu'il faut faire occuper par les armées des

Ardennes et de la Moselle; il donne enfin, dit son biographe déjà cité, tous les détails du plan qui fut suivi dans la campagne de 1794, sur laquelle repose la

réputation de Carnot, et dont la conclusion ofut la 25 victoire de Fleurus.

Hoche achevait la rédaction de ce mémoire lorsqu'on vint l'arrêter : l'ordre était donné de le traduire devant le tribunal révolutionnaire de Douai comme suspect

pour son dévouement au général Le Veneur, et accusé 30 d'avoir dit que Pitt et Cobourg gouvernaient la France.

Hoche, sans s'émouvoir, adressa son dernier mémoire à Couthon, membre du Comité de salut public, et qu'il avait eu l'occasion de voir à Paris, et lui écrivit cette noble lettre où il se peint tout entier: “ Ainsi que je vous l'ai promis, citoyen, je vous fais passer mon travail sur la défense de la frontière du Nord : ce travail est sans doute le fruit d'un patriotisme plus ardent qu'éclairé,

35

* Lettre au citoyen Audouin, adjoint au ministre de la guerre.

+ Bergounioux, Vie de Lazare Hoche, p. 14.

mais pourriez-vous croire qu'il est d'un jeune homme traduit devant le tribunal révolutionnaire ? Quel que soit mon sort, que la patrie soit sauvée, et je demeure content. Mais à chaque instant le danger augmente... Vos généraux n'ont aucun plan : il n'y a point aujour- 5 d'hui parmi eux un homme capable de sauver la frontière. Je vous demande donc d’être entendu, soit au Comité, soit par les représentants près des armées. Qu'on me laisse travailler dans une chambre, les fers aux pieds, jusqu'à ce que les ennemis soient hors de 10 France. Je suis sûr d'indiquer les moyens de les chasser avant six semaines. Ensuite, qu'on fasse de moi ce qu'on voudra.”*

Couthon lut cette lettre au Comité, devant lequel il plaida la cause de Hoche avec succès, et l'ordre fut 15 donné de l'élargir sur-le-champ. Hoche fut nommé adjudant général, chef de bataillon, dans l'armée du Nord :t trois mois plus tard, il fut mis en cette qualité sous les ordres du général Souham, à Dunkerque, et particulièrement chargé de la défense de cette place.

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IV.

Dunkerque.-Wissembourg. Deux armées ennemies cernaient Dunkerque, l'une de vingt et un mille Anglais et Hanovriens sous le duc d’York, assiégeait la ville du côté de l'Océan ; l'autre 25 armée, d'environ seize mille hommes, sous le maréchal Freytag, couvrait le siége du côté de Lille en avant des marais de manière à empêcher la place d'être secourue. Dunkerque semblait hors d'état de soutenir un long siége ; l'enceinte très-étendue et les forts détachés 30

* Lettre de Hoche, citée par Bergounioux.

+ 15 mai 1793.
* 23 août 1793.

auraient demandé pour leur défense quinze mille soldats; la garnison en comptait à peine la moitié; elle était abattue et démoralisée par une série presque non

interrompue de revers. Hoche trouva les fortifications 5 dans un état déplorable, les fossés en partie comblés et

sans revêtements; aucun secours enfin n'était à attendre des habitants que la Convention s'était aliénés : une flottille avait été chargée de couvrir Dunkerque; les

équipages s'insurgèrent à la vue de l'ennemi et les 10 bâtiments rentrèrent dans le port.

Une résistance sérieuse paraissait donc tout à fait impossible : Hoche seul ose espérer le succès : il n'a que vingt-quatre ans, n'occupe encore dans l'armée par

son grade, qu'un rang subordonné, et déjà il parle, il 15 agit en maître, en homme sûr de lui-même et qui

commande à la fois la confiance avec l'obéissance. Il correspond avec le Comité de salut public et avec l'adjoint du ministre. Il écrit au premier : “La place sera brûlée avant d'être rendue."* Il écrit au second :

Si la garde citoyenne entreprend de nous forcer, elle doit s'attendre à voir tourner contre elle les armes destinées à combattre les tyrans et les traîtres.”+ Cette résolution, dit un de ses derniers biographes, il la fait

passer dans le coeur des soldats et les ranime, il rétablit 25 la discipline dans leurs rangs et les mène au travail

avant de les mener à l'ennemi. En même temps il fait chasser de la ville les étrangers et les gens suspects, casser et emprisonner le commandant temporaire de la

place qui commandait avec mollesse, rétablit la Société 30 populaire qui s'était dissoute, parle, écrit, excite, échauffe,

électrise les âmes, ramène par ses exhortations autant que par la menace les matelots à leur devoir et les fait retourner à la station qu'ils ont abandonnée. Enfin, au

bout de quelques jours, il peut écrire à Audouin : “ On 35 nous promet des secours prompts et puissants, mais

tarderaient-ils quinze jours à arriver, dans l'état où, à

20

* Rousselin, Corr. de Hoche, 29 août 1793.
f Ibid., Lettre au citoyen Audouin, jer sept.

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