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contre Hoche, entretiennent le premier dans ses dispositions malveillantes et jalouses, et cherchent, dans les rapports qu'ils adressent au Comité de salut public, à lui

faire partager leurs préventions et leurs ressentiments. 5 Au sein même de ce Comité, Hoche s'était fait un non

moins redoutable adversaire en la personne de Carnot, chargé des opérations militaires, et qui en les dirigeant d'ensemble et à distance avec les lumières de l'expé

rience et l'instinct du génie, obtint de grands résultats, 10 mais qui eut souvent le tort de substituer, pour l'exécu

tion de ses plans, sa propre initiative à celle des généraux. Voyant Hoche résolu, après l'échec de Kayserslautern, à n'écouter que son inspiration personnelle et à

dérober ses plans au Comité, il n'osa point le destituer 15 en face de l'ennemi, et il ajourna l'explosion.

C'est maintenant, par les défilés de Pirmasens, entre les lignes de la Queich et de la Lauter, que Hoche a résolu de percer la chaîne des Vosges et d'opérer sa jonction avec

l'armée du Rhin, qui doit agir de concert avec lui, et il 20 ordonne, avec autant d'énergie que de prudence, toutes

les mesures nécessaires pour frapper un coup décisif. Il veille à tout lui-même, ne prend aucun repos et n'en donne aucun à ses soldats : “Le repos, dit-il, est la

rouille du courage.” Il soutient par sa confiance dans 25 le succès, par le patriotisme, par le sentiment de

l'honneur, par l'enthousiasme républicain, le moral de ses soldats : on est en hiver, le froid est rigoureux, et il supprime les tentes comme un bagage inutile dans une

armée républicaine ; les régiments bivouaquent en plein 30 air, les forêts des Vosges les abritent et alimentent leurs

feux. Un régiment murmure et demande des quartiers d'hiver ; Hoche fait mettre à l'ordre du jour que ce régiment n'aura point l'honneur de participer à l'action

dans le premier combat. Les soldats de ce corps le 35 conjurent de révoquer un ordre où ils voient un intolér

able affront : ils font serment d’expier leur faute par leur bravoure, et ils tiendront parole.

Hoche trompe l'ennemi sur ses projets, il coupe les chemins et brise les

ponts dans les endroits où il médite de passer, et il fait 40 préparer, à la dérobée, des ponts de bois pour les substituer à ceux qu'il a détruits. Il garde, avec les siens mêmes, un secret impénétrable: "Si je pensais, disait-il, que mon bonnet connût mes plans, je le jetterais au feu.” Enfin, quand il a tout préparé et qu'il s'est assuré du concours de l'armée du Rhin, il ordonne la marche à 5 travers les Vosges à la hauteur de Pirmasens, pour tomber sur le flanc droit des Autrichiens, tandis qu'ils sont déjà aux prises avec l'armée de Pichegru sur le versant oriental.

Deux redoutes formidables établies à Reischoffen et à 10 Freischwiller défendent le passage, et leurs batteries vomissent la mort sur l'armée républicaine : Hoche, sous le feu de leurs canons, imagine de mettre ceux-ci à l'encan : “ Camarades, s'écrie-t-il gaiement, à six cents livres la pièce !-Adjugez !" répondent ses braves, et ils fon- 15 dent sur les redoutes au pas de charge, y pénètrent, tuent les canonniers et s'emparent de leurs pièces. Le défilé est franchi : les Autrichiens reculent sur Wert, où ils se rallient : Hoche accourt, livre un nouveau combat, les chasse devant lui, et s'établit à Wert dans la position 20 que l'ennemi abandonne. Wurmser se voit débordé, il quitte la ligne de la Molter et attend les Français sur le plateau de Sultz. Hoche le suit de près et se rencontre de nouveau en face de lui le 23 décembre. Un marais séparait les deux armées : Hoche le traverse, fait attaquer 25 par le canon et à la baïonnette, culbute les Autrichiens, les refoule sur la Lauter et dans Wissembourg, et opère sa jonction avec l'armée du Rhin.

L'unité dans le commandement et dans l'action était maintenant devenue indispensable; Hoche, étouffant son 30 ressentiment contre Pichegru qui a mis beaucoup de lenteur à le seconder, exprime le vou que les deux armées soient réunies sous un même chef et que ce chef soit Pichegru. Sa demande est appuyée par les représentants Saint-Just et Le Bas. Mais leurs collègues Lacoste et 35 Baudot ont reconnu dans Hoche des talents trèssupérieurs: en vertu des pouvoirs illimités qu'ils ont reçu de la Convention, c'est à lui qu'ils décernèrent le commandement en chef des armées de la Moselle et du Rhin, et Pichegru, son ancien et son égal en grade, 40 descend au second rang, et devient son inférieur et son lieutenant.

Hoche disposa tout sur-le-champ pour reprendre Wissembourg et ses lignes fameuses gardées par les 5 Autrichiens sous Wurmser et par l'armée des émigrés

français sous le prince de Condé : celle-ci est à Lauterbourg, les Autrichiens se portent en avant de Wissembourg et occupent dans un camp retranché les hauteurs

de Geitsberg, défendues sur le front de la position par Io un château-fort, hérissées de batteries, et que protégent

des haies, des abatis d'arbres et des ravins profonds, L'armée prussienne, sous Brunswick, a tourné les Vosges et seconde les efforts de Wurmser. Hoche détache sur

sa gauche trois divisions pour contenir les Prussiens; il 15 ordonne à l'armée du Rhin de fondre sur la gauche de

l'ennemi et d'enlever Lauterbourg: lui-même dirigera en personne l'attaque du centre sur le Geitsberg, et il montre à ses soldats la délivrance de Landau comme l'infaillible

résultat de la victoire du lendemain. Ses lettres au 20 ministre de la guerre, comme les ordres qu'il transmet à

ses généraux, respirent, dans un style bref et plein d'énergie, la confiance, l'enthousiasme, un républicanisme exalté, le mépris des ennemis, qu'il traite de vils esclaves

des tyrans. On sent une force entraînante, un je ne sais 25 quoi d'irrésistible dans l'impulsion qu'il donne à ses

lieutenants, et parmi ceux-ci nous voyons Le Fèvre, Championnet, Andreossy, Desaix, Soult, Moreau, la plupart obscurs encore, tous appelés à une haute

illustration, et qui font sous lui l'apprentissage de la 30 gloire.

Cependant, sous le poids d'une immense responsabilité, au milieu des préoccupations d'un vaste commandement en face de l'ennemi, et en proie à la double

fièvre d'une exaltation militaire et républicaine, il se 35 souvient de son ancien chef le général Le Veneur; il

sent le besoin d'épancher dans un caur digne de le comprendre les divers sentiments qui l'agitent, de s'affermir enfin, et de s'élever davantage à ses propres yeux, en

prenant pour témoin de ses pensées et de ses actes 40 devant la postérité un homme de bien et un ami. La veille de la bataille décisive, et dans le silence de la nuit, il se recueille et il écrit ces lignes :

“ Les voilà revenus, ces transports que nous avons vus éclater autrefois en présence de l'ennemi. Le découragement et l'épouvante ont fui loin de nous; je ne 5 suis entouré que de braves gens marchant à l'ennemi sans rompre d'une semelle.

Auprès des feux allumés sur toute la ligne, j'ai surpris, dans tous les groupes, la témérité et l'audace qui annoncent la victoire. Pas un murmure contre ce vent si froid qui souffle avec violence, io pas un regret pour ces tentes qu’un des premiers j'ai fait supprimer. Il en est peu qui se piquent d'imiter le vainqueur de Rocroi et qu'il faudra réveiller pour la bataille; mais l'air est glacial, et j'aime mieux les conduire à l'ennemi, irrités par l'insomnie, que reposés par un sommeil 15 toujours fatal à l'entraînement avec cette température. Reconnu par le plus grand nombre, j'ai partout été salué de ce cri : “ Landau sera libre!.” Oui, mon général, Landau sera libre... Les jours de douleur et de honte sont passés. Avec des soldats si bien préparés, une 20 autorité aujourd'hui sans entraves, et l'appui des représentants, je dois vaincre ou mourir. C'est une alternative que j'ai acceptée ; oui, mon général, si cette lettre n'est que l'annonce trop présomptueuse d'un succès

que je crois infaillible, elle doit vous porter mes derniers 25 adieux : je suis à la veille du plus beau ou du dernier de mes jours*...”

Le lendemain, 26 décembre 1793 (nivôse an II), toute l'armée est debout avant l'aurore, et s'ébranle au cri mille fois répété de: Landau ou la mort! Elle 30 rencontre sur le Geitsberg l'armée ennemie, qui se préparait elle-même à une attaque générale, protégée par le château de ce nom, occupé par plusieurs bataillons. Rien ne peut arrêter l'impétuosité des Français. Le château est emporté après une lutte acharnée, et les 35 Autrichiens se retirent dans leur camp retranché du Geitsberg. Les Français s'avancent au pas de charge à travers le feu le plus meurtrier; tous les obstacles sont

* Corresp. de Hoche, citée par Bergounioux,

surmontés et forcés; le combat n'est bientôt plus qu'une déroute. Brunswick et l'armée prussienne couvrirent la retraite de l'ennemi. Wurmser fut refoulé dans Wissem

bourg, qu'il évacua durant la nuit. Les Français entrent 5 dans la place : les alliés se replient sur le Rhin en s'ac

cusant mutuellement de leurs défaites, et Landau est délivré aux acclamations de l'armée et de la France entière.*

V.

IO

Mariage de Hoche.-Son départ pour l'armée d'Italie. En annonçant au Comité de salut public la prise des lignes de Wissembourg et le déblocus de Landau, Hoche termina son rapport par ces simples lignes :

“ Maintenant que le but est atteint, je désire n'avoir 15 plus charge que du commandement de l'armée de la

Moselle. Les deux ensemble sont un trop pesant fardeau pour une tête de vingt-six ans." Ce vou qu'il exprimait fut exaucé ; mais la modestie de Hoche ne le

mit à couvert ni des ombrageux soupçons de Robes20 pierre et de la majorité du Comité, ni du ressentiment

particulier des ennemis redoutables qu'il s'y était faits, de Carnot et de Saint-Just, à l'avis desquels il avait refusé de subordonner ses plans et ses actes. Saint-Just

et Le Bas, toujours en mission auprès de l'armée du 25 Rhin, ne pouvaient d'ailleurs pardonner à Hoche

d'avoir été préféré à Pichegru pour le commandement général des deux armées réunies, et dans leurs rapports au Comité, ils revendiquèrent pour Pichegru l'honneur

principal des opérations militaires dans les Vosges, et 30 entre autres la victoire de Wert et la délivrance de Landau.

En apprenant ce déni de justice, Hoche ne peut

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* Victoires et Conquêles des Français, tome viü.

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