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contenir ni son indignation ni sa colère qui éclatent dans un langage violent et dédaigneux pour son collègue. Le Comité ne lui répondit point, et songeait déjà à le frapper. On était arrivé au paroxysme de la Terreur: Robespierre et ses collègues du Comité avaient 5 immolé à leur ombrageuse jalousie et à leur haine tout ce qui était le plus éminent par le

rang, par

la vertu, par le talent et la science, par l'éclat des services, par la grâce et la beauté : la reine, Madame Roland, Bailly, Barnave, Malesherbes, les plus célèbres constituants, et 10 avec eux les girondins, avaient suivi Louis XVI sur l'échafaud : les persécuteurs de la Gironde, les plus redoutables montagnards, Danton lui-même avaient été frappés à leur tour, lorsqu'ils montrèrent une tardive horreur pour tant de meurtres et de sang : les premiers 15 chefs des armées républicaines, Biron, Custine, Luckner, Houchard, le vainqueur de Hondschoote, étaient tombés sous la hache inexorable du Comité, qui ne pardonnait pas plus à l'orgueil de la victoire qu'à la honte des défaites. La popularité de Hoche dans les armées de 20 l'Est faisait ombrage au Comité ; il s'irritait de la fierté, de la rudesse même de son langage, et il résolut de punir ce jeune et superbe vainqueur : mais il n'osa le frapper au milieu de l'armée dont il était l'idole, et avant de l'abattre, il l'abreuva de dégoûts, sans jamais lasser 25 ni sa fidélité, ni sa constance. Il le laissa, sans instructions, sans direction, à la tête de l'armée de la Moselle, et quelquefois il lui imposait des ordres rigoureux dont l'exécution était impossible. Hoche réclamait, ne recevait point de réponse, et s'il prenait l'initiative, 30 ses actes les plus simples étaient interprétés contre lui. Ayant un jour secouru un bataillon dans la détresse, privé d'habits et de chaussures, il fut averti qu'il empiétait sur l'administration militaire et que sa responsabilité était gravement compromise. Le Comité lui 35 cachait avec soin ses vues à son égard ; mais Hoche

; se sentait menacé par un pouvoir muet et invisible : l'épée de Damoclès était sur sa tête. Il reconnaissait le danger de sa situation ; il en souffrait cruellement et s'en indignait: parfois le découragement entrait dans 40

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son ceur avec de tristes pressentiments: il ne s'en cachait pas, et les lignes suivantes, adressées à son ami Dulac, peignent bien l'état de son âme: “Les cartes

que tu m'annonces me serviront-elles ? Je l'ignore, mon 5 ami. Abreuvé de dégoûts, ce n'est plus l'homme que

tu as connu qui t’écrit : c'est un malheureux qui se fuit lui-même et qui ne peut trouver nulle part le repos... Je désire qu'une démission, que je vais présenter inces

samment, soit acceptée sans aigreur, comme elle sera 10 donnée. Ardent ami de la Révolution, j'ai cru qu'elle

changerait les moeurs. Hélas ! l'intrigue est toujours l'intrigue, et malheur à qui n'a pas de protecteurs ! Tiré des rangs par je ne sais qui, ni pourquoi, j'y rentrerai

comme j'en suis sorti, sans plaisir ni peine... C'est 15 assez t'entretenir de mes misères... J'envie ton sort.” *

Fatigué du commandement et paralysé ou contrarié sans cesse par le Comité, rebuté par tant d'obstacles que la malveillance semait sur ses pas, Hoche demanda au

foyer domestique le calme et le contentement qui le 20 fuyaient dans la vie publique et dans les camps. Il

avait remarqué à Thionville, dans une fête, une jeune fille aussi distinguée par la décence de son maintien que par sa beauté. Son père, nommé Dechaux, était direc

teur des vivres : mais Hoche ne cherchait, dans celle 25 qu'il voulait faire la compagne de sa vie, ni le rang ni la

fortune. Son choix est fait: il écrit à son ami Privat, il le charge de demander pour lui cette jeune fille en mariage : "Je demande le coeur, dit-il, et point la

richesse ; ne l'oublie pas," et il termine par ces mots, où 30 se peignent l'amour, la ferme confiance et le dévouement

sérieux d'une grande âme: “La femme que j'aime peut être assurée qu'il ne lui manquera que ce qu'elle ne demandera point.”

Cette alliance dépassait de beaucoup les plus 35 ambitieuses espérances des parents de la jeune fille;

mais Hoche voulait surtout l'obtenir d'elle-même, et, pour s'assurer de son coeur, il lui écrivit ces lignes, inspirées par le sentiment le plus délicat et le

* Lettre de Hoche, citée par Bergounioux.

tendre : “ Ma chère Adélaïde, le næud qui va vous unir à moi est saint et sacré : ce n'est pas pour un moment que nous serons liés l'un à l'autre, c'est pour toujours; pour toujours, songez-y bien. Peut-être n'avez-vous point assez réfléchi à cet engagement. Ne voyez en 5 moi qu'un simple citoyen : qu'un nom trop prôné par les gazettes ne vous fasse point désirer de devenir l'épouse d'un homme dont l'unique ambition est de vous rendre heureuse. Il est encore temps : si quelque objet avait pu vous frapper, dites un mot, je retire ma 10 parole; je me borne à rester votre ami et ne désire plus que votre estinie. Faites librement cette confidence à un homme assez généreux et juste pour ne se plaindre que du sort. Si, au contraire, votre cour n'a pas encore été touché, accordez-le à mon amour : en devenant mon 15 épouse, de mon amie.

Ne jurons point; promettons à la face de l'Être créateur de ne jamais nous séparer. Je ne mentis jamais ; votre cour me répondra de votre sincérité." *

Hoche savourait à peine depuis quelques jours les 20 joies de son heureuse union, lorsque le Comité, sous l'impulsion de Robespierre, de Saint-Just, et il faut le dire aussi, de Carnot, jugea le moment venu d'abattre dans ce jeune héros un des plus grands hommes de guerre de la République. Toutefois il dissimula encore, 25 et, avant de le frapper, il voulut l'arracher à son armée. Il écrivît à Hoche qu'en reconnaissance des éminents services qu'il avait rendus, il lui donnait, à titre de récompense, un commandement plus important et le chargeait de continuer à l'armée d'Italie l'ouvre de 30 régénération qu'il avait si bien accomplie à l'armée de la Moselle : c'est à lui qu'il confiait de préférence cette mission difficile comme au plus capable, étant seul en état de la bien remplir. Hoche fut ainsi enlevé à l'amour de ses soldats : il obéit, fit à son armée de touchants 35 adieux et annonça son départ (en mars 1794), dans un ordre du jour remarquable par sa simplicité : "Citoyens, le service de la République, notre mère commune,

• Lettre de Hoche, citée par Bergounioux.

m'appelle ailleurs. Continuez à bien mériter d'elle : le nom du nouveau chef que vous avez (Jourdan) a déjà frappé votre oreille. Avec lui, vous ne pouvez qu'ané

antir les tyrans coalisés contre notre sainte liberté. Vive 5 à jamais la République une et indivisible !-Lazare Hoche.”

Il ne s'abusait pas cependant sur les intentions véritables du Comité : il confia ses pressentiments au repré

sentant Lacoste, et, prêt à partir pour l'Italie, il lui 10 envoya ses adieux avec une copie de sa correspondance.

“ Je désire, dit-il, qu'elle serve à faire luire la vérité et à retracer à nos neveux ce qu'il en a coûté à leurs pères pour conquérir la liberté."*

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VI.

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Disgrâce et captivité.

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Le vainqueur de Wissembourg avait été devancé par sa brillante renommée à l'armée d'Italie : elle apprit avec joie qu'il lui avait été donné pour chef, et elle se préparait à lui faire un accueil enthousiaste.

Le quartier général était à Nice. A peine arrivé, , Hoche, avant de prendre un instant de repos, fit déployer la carte de la Haute-Italie, l'étudia longtemps ; puis il dit, montrant les Alpes, ce mot fameux, répété

plus tard par son heureux rival de gloire : “C'est de 25 l'autre côté de ces montagnes qu'est le véritable champ

de bataille où la victoire décidera entre nous et l'Autriche.''t

Sobre, selon son habitude, il s'était fait servir du pain, des olives et de l'eau, et il commençait à peine son frugal 30 repas lorsque entra le vieux général Dumerbion, émis

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Rousselin, T. II.-Corresp. de Hoche, p. 76. + Lettre de Mermet, citée par Bergounioux.

saire du Comité de salut public et porteur de ses instructions. Hoche, sans défiance, se leva devant ses cheveux blancs, lui offrit une chaise et l'invita à partager un souper dont le seul mérite, dit-il en riant, était de rappeler les repas de Pythagore avec ses disciples.* 5 Dumerbion, après avoir montré quelque embarras, tira de sa poche un papier et lut d'une voix rude un arrêté du Comité conçu en ces termes : “Le Comité de salut public arrête que l'expédition d'Oneille, qui devait être faite

par le général Hoche, sera confiée au citoyen Petit 10 Guillaume, général à l'armée des Alpes, auquel il a donné des ordres à cet effet. Les représentants du peuple près l'armée d'Italie feront mettre sans délai le général Hoche en état d'arrestation et l'enverront à Paris sous bonne et sûre garde.t-CARNOT, COLLOT 15 D'HERBOIS.”

Après avoir entendu cette lecture, Hoche dit froidement, avec une indignation contenue : “Pardon, général, j'ignorais que vous fussiez un gendarme ; j'allais me mettre au lit, j'ai besoin de repos, et ma conscience 20 me permet de dormir: demain matin je serai à vos ordres.”I

Dunierbion lui demanda son épée et posta des gendarmes à la porte de son appartement, où entrèrent aussitôt plusieurs officiers supérieurs qui, voyant prison- 25 nier celui qu'ils venaient saluer comme leur général, firent éclater, au péril de leur vie, une indignation chaleureuse : plusieurs même exhortèrent Hoche à se soustraire par la fuite à l'exécrable tribunal devant lequel tout prévenu était d'avance un condamné. Hoche 30 s'y refusa. “Il répondit qu'il se devait à lui-même de paraître devant ses accusateurs et qu'il ne voulait point donner un exemple qui pût servir d'excuse aux traîtres, dans l'avenir ou dans le passé. Il leur parla longtemps avec un sang-froid et une tranquillité qui ne se démen- 35

* Ibid.

+ Cet arrêté, conservé dans la famille du général Hoche et communiqué par elle, est écrit tout entier de la propre main de Carnot.

Rousselin, Vie de Hoche.

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