Page images
PDF
EPUB

dénué de tout, à ce point qu'il lui fut impossible de payer sa place et de monter en voiture pour rejoindre sa femme à Thionville. Son premier soin avait été d'écrire à son

ami Lacoste et à sa femme deux lettres où se peint son 5 caractère reconnaissant, chaleureux et austère.

Il dit au premier : "Je ne puis me plaindre de mes malheurs, puisqu'ils m'ont appris à connaître quel ami j'avais en toi, toi mon libérateur !” Il écrit à sa femme:

Je suis libre, rendons grâces au Ciel ! Je vais te re10 joindre à pied, comme il convient à un républicain.”

Douze jours plus tard (29 thermidor), Hoche obtint un commandement: il fut chargé d'étouffer, dans l'Ouest, la rébellion des chouans ; et ce même Comité de salut

public qui, trois mois auparavant, avait déclaré Hoche, à 15 l'unanimité, traître à la patrie, lui donnait maintenant

mission de la défendre et le nommait général en chef de l'armée des côtes de Cherbourg.

SECONDE PARTIE.

I.

Guerre de la Vendée.—Chouannerie.

[ocr errors]

'INSURRECTION de la Vendée avait gagné l'Anjou,

le Maine et une grande partie de la Bretagne. Ces 5 contrées, très-boisées, privées de routes, étrangères à l'industrie et au grand commerce, avaient conservé leurs anciennes mæurs. Dans les campagnes que la noblesse n'avait point abandonnées pour les villes, les populations demeuraient soumises à leurs seigneurs et à leurs prêtres. 10 L'antique loyauté s'y était perpétuée avec la foi religieuse, et lorsqu'elles eurent vu leurs prêtres frappés dans leur conscience et dans leurs biens par les décrets de la Convention, l'ancien ordre social et politique renversé, les massacres de septembre, le roi détroné et martyrisé, le 15 clergé proscrit, l'échafaud en permanence dans Paris, l'horreur commune unit plus étroitement encore l'aristocratie et le peuple. La Vendée se souleva la première et enfanta des héros. Parmi ses chefs, on vit confondus les roturiers et les nobles. Les principaux furent le 20 voiturier Cathelineau, le garde-chasse Stoffet, l'officier de marine Charette, Borchamps, Lescure, d'Elbée, le prince de Talmont et Henri de Larochejaquelein, justement nommé l'Achille de la Vendée. Ils battirent fréqueinment les troupes de ligne et les bataillons de la garde 25 nationale qui marchèrent contre eux. Tout pliait devant la fougue intrépide des paysans vendéens : sans armes, ils s'emparaient de l'artillerie en se précipitant sur les canons qui les foudroyaient. C'est ainsi que plusieurs

E

:

généraux républicains furent vaincus tour à tour. Maîtres de nombreuses places, les Vendéens formèrent trois corps de dix à douze mille hommes chacun : le premier,

sous Bonchamp, occupa les bords de la Loire et reçut le 5 nom d'armée d'Anjou; le second, sous d'Elbée, au centre,

fut appelé la grande armée; le troisième forma l'armée dite des marais, sous le redoutable Charette, qui, par son audace, son énergie, son activité prodigieuse, sa

persévérance indomptable, et par l'étonnante fécondité 1o de ses ressources et de ses stratagèmes de guerre, fut le plus grand chef de partisans qu'ait jamais eu la France.

Un conseil d'opérations fut établi, et l'on donna le commandement général à Cathelineau, qui périt à

l'attaque de Nantes, après laquelle les Vendéens, repliés 15 derrière la Loire, battirent successivement les généraux

républicains Biron, Rossignol et Canclaux. Enfin dixsept mille hommes de l'ancienne garnison de Mayence, réputés l'élite de l'armée, furent transportés en Vendée :

Kléber les commandait. Ils furent d'abord vaincus par 20 les Vendéens : mais ceux-ci éprouvèrent plusieurs

défaites à Châtillon et à Chollet, et leurs principaux chefs, Lescure, Bonchamp, d'Elbée reçurent, dans ces sanglantes journées, des blessures mortelles.

Les insurgés se mirent alors en communication avec 25 l’Angleterre : pour obtenir d'en être secourus, ils voulu

rent s'emparer d'un port de la Manche, et la grande armée vendéenne, forte de quatre-vingt mille hommes, marcha sur Granville. Repoussée devant cette place,

faute d'artillerie, mise en déroute au Mans, elle fut 30 presque détruite en essayant de passer la Loire à Savenay. La Vendée fut ainsi une première fois vain

en décembre 1793. Sa population accablée, décimée et privée de presque tous ses chefs tués dans 35 les combats, semblait disposée à se soumettre, lorsqu'un

effroyable système d'extermination fut mis en oeuvre contre elle et lui fit trouver de nouvelles forces dans le

désespoir. Ce système eut pour auteur le général 40 républicain Thurreau, qui entoura la Vendée de seize

camps retranchés. Par ses ordres, douze colonnes mobiles, connues sous le nom de colonnes infernales, par

cue

sous

coururent le pays en tous sens, portant de tous côtés impitoyablement le fer et la flamme, semant partout la dévastation et la mort. Ils ranimèrent ainsi l'insurrection prête à s'éteindre : les habitants exaspérés reprirent les armes en 1794, et formèrent encore deux armées 5 redoutables

leurs derniers chefs survivants, Charette et Stofflet.

L'insurrection gagna la Bretagne, qui à son tour se souleva. Mais la guerre dans ce pays n'eut pas le même caractère que dans la Vendée, où les partis 10 avaient combattu en grandes masses et où s'étaient livrées de formidables batailles. En Bretagne, les insurgés firent aux républicains une guerre de partisans, guerre

de surprises et d'embuscades, enlevant leurs postes, fondant à l'improviste sur leurs détachements et tirant sur eux de 15 derrière les haies, du fond des taillis et du creux des ravins où ils se tenaient cachés. Cette guerre, généralement appelée chouannerie, tira son nom d'une famille de contrebandiers pour le sel ou faux sauniers, dont le chef se nommait Jean Cottereau. Celui-ci, habituellement 20 triste et taciturne comme la chouette ou l'oiseau des nuits, avait

reçu des siens, pour cette cause, le nom de chouan. Il était d'une rare intrépidité, rusé, actif, infatigable. Il avait couru les bois en armes avec ses trois fils, dès l'époque de la grande réquisition de 1792, et il donna le 25 premier signal de la guerre qui prit, deux ans plus tard, des proportions redoutables, et désola la Bretagne, l'Anjou, le Maine et une partie de la basse Normandie.

Un homme doué d'une grande énergie et aussi intelligent qu'habile, le comte Joseph de Puisaye, avait dès 30 l'origine fomenté l'insurrection en Bretagne. Ancien député de la noblesse du Perche à la Constituante, il embrassa d'abord avec ardeur les principes de la Révolution, et il avait plus tard, comme tant d'autres, été raniené à la cause royale par l'horreur du régicide et 35 du régime de la Terreur. Peu d'hommes ont fait preuve d'une activité plus infatigable, d'autant de souplesse dans l'esprit, d'une volonté aussi persévérante, aussi ferme, aussi propre à triompher de tous les obstacles : il réussit à se mettre en étroite relation avec les paysans 40 bretons et à exercer un grand ascendant sur les chefs insurgés dont les principaux survivants, après le grand désastre des Vendéens au Mans et à Savenay, étaient,

nous l'avons dit, Stofflet et Charette. 5 Puisaye, présent partout, veillant à tout, fut le véritable

organisateur de la chouannerie; exhortant à attaquer les postes isolés, à enlever les détachements républicains et les convois de vivres et de munitions, à s'emparer des

caisses publiques ; créant sur une foule de points, avec Io le secours des prêtres, des moyens de résistance et nouant

habilement toutes les trames de l'insurrection. Les armes et les munitions faisant défaut, Puisaye se rendit à Londres dans l'automne de 1794, pour obtenir l'assist

ance et la coopération du gouvernement anglais, et il 15 reçut à la même époque des pouvoirs très-étendus de

Monsieur, comte de Provence qui, depuis la mort du son frère, prenait le titre de régent du royaume.* Puisaye entretint de Londres une correspondance active avec les

chefs insurgés de la Vendée, de la Bretagne et de l'Anjou, 20 et il eut, dans les pays insurgés, pour principal instru

ment Desotteux, baron de Cormatin, qui prit le titre de major général des armées catholiques dans l'Ouest.

Trois armées républicaines, après la révolution de thermidor, occupaient les départements où l'insurrection 25 s'était propagée, l'armée de l'Ouest en Vendée, sous le

général Canclaux, celle de Brest en Bretagne et l'armée des côtes de Cherbourg disséminée dans le Maine et la basse Normandie. C'était celle-ci dont, en septembre

1794, le général Hoche avait reçu le commandement, 30 auquel le Comité de salut public ajouta plus tard celui

de l'armée de Brest : ces armées réunies ne dépassaient pas quarante mille hommes, forces tout à fait insuffisantes pour occuper cent cinquante lieues de côtes le long d'un

pays accidenté, coupé de ravins, privé de routes, hérissé 35 de forêts, et dont la population, tout entière hostile, était

exaltée tout à la fois par la passion religieuse et par une haine inextinguible pour la cause révolutionnaire, celle-ci

* Ce prince, frère puîné de Louis XVI, fut appelé au (rône en 1814 et régna sous le nom de Louis XVIII.

« PreviousContinue »