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étant inséparable à ses yeux d'un exécrable système de spoliation, de tyrannie sanglante et de terreur,

II.

Hoche dans les départements de l'Ouest. — Amnistie et première

pacification.

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I

Hoche trouva son armée des côtes de Cherbourg dans un état de désorganisation complète : les soldats, disséminés par détachements dans les villes et les gros bourgs, avaient perdu l'habitude de la discipline et des exercices militaires : ils se croyaient tout permis, vivaient de pillage et se répandaient dans les campagnes insurgées, beaucoup moins pour rallier leurs habitants au gouvernement républicain que pour s'y livrer à tous les désordres et y commettre les plus odieuses exactions. Hoche comprit que son premier devoir 15 sur les côtes de l'Océan, comme l'année précédente dans les Vosges, était de réorganiser l'armée, d'y réveiller le sentiment de l'honneur et du devoir, et pour cela de tenir les soldats réunis autour du drapeau, sous les yeux et sous la main de leurs chefs. Il les retira, 20 dans ce but, des villes et des bourgades où ils étaient cantonnés, obligeant celles-ci de veiller à leur propre sûreté, et il forma, dans les campagnes, un grand nombre de camps retranchés renfermant chacun deux ou trois cents hommes qu'il tint constamment en haleine. Il 25 les occupa, durant le jour, aux travaux de leurs retranchements, et la nuit à de fréquentes excursions pour dissoudre tout rassemblement armé, prévenir les surprises de l'ennemi et pacifier les campagnes. Lui-même donnait l'example, ne prenant aucun repos, veillant à 30 tout, marchant souvent à pied, le fusil sur l'épaule, à travers les forêts et les champs, comme un simple grenadier à la tête des colonnes. Il faisait observer,

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dans ces excursions comme dans les camps, la plus rigoureuse discipline, punissant la maraude sans merci, ordonnant de bien traiter les habitants inoffensifs ou

soumis, compatissant à leurs misères et cherchant, par 5 tous les moyens, à faire passer les nobles sentiments de

son âme dans celle de ses officiers et de ses soldats : ces sentiments se retrouvent tous dans l'ordre du jour qu'il publia, le 9 novembre 1794 : on croit y entendre un

écho du langage des hommes de l'antiquité : “A la voix 1o de la patrie, disait Hoche, l'homme libre s'arme et court

défendre ses foyers, sans chercher à imiter l'esclave de la tyrannie qu'un vil intérêt ou la crainte du châtiment fait mouvoir ... Le républicain qui ne connaît pas de

maître, mais qui chérit ses devoirs, et dont la discipline 15 sévère consiste dans l'ardent amour de son pays, les

observe partout; il protége les faibles contre l'oppression des forts, fait respecter rigidement les propriétés, console les malheureux et les aime tous. Il fuit la volupté

et l'ivresse ; elles dégradent l'âme: il ne connaît pas 20 d'autre parure que l'entretien de ses armes et de son

vêtement: il n'affiche pas les vertus, mais elles lui sont chères, il les pratique : il est vainqueur, ou il périt honorablement."*

On sent, dans ce langage mâle et fier, l'accent de la 25 vérité : ce ne sont pas là des phrases de convention,

bonnes pour la circonstance et dont on ne se souvient plus après les avoir dites; on y entend la voix du chef de guerre, du citoyen et de l'honnête homme; Hoche est

là tout entier. Il exhortait mieux encore par l'exemple 30 que par les paroles et pratiquait, en toute occasion, ce

précepte dont il avait fait sa devise : Res non verba. (Il faut agir et non discourir.) En se montrant à propos indulgent et sévère, toujours soigneux de la discipline,

attentif à pourvoir aux besoins matériels des armées et 35 plus encore à soutenir et à relever leur sens moral,

toujours simple et toujours digne, il sut conquérir plus rapidement peut-être qu'aucun général le respect enthousiaste et l'amour de ses soldats, dont il était le

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* Rousselin, Corresp. de Hoche, p. 109.

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père, et il disait vrai lorsqu'il écrivait avec enjouement, à cette époque de sa vie : “L'armée de la Moselle était une grande fille que j'aimais comme une maîtresse : celle-ci est une enfant chérie que j'élève pour en faire hommage à la patrie."

5 Hoche se trouvait, dans l'Ouest, au milieu de la chouannerie, dans cette guerre de haies, de chemins creux et de surprises nocturnes, faite par un ennemi le plus souvent invisible: il étouffait sur ce théâtre si triste et si étroit pour un homme d'un si grand cour et 10 d'un si beau génie. Il se faisait violence au dehors, mais il s'épanchait dans sa correspondance intime : on l'y voit tressaillir d'allégresse au bruit des succès de son ancienne armée de la Moselle, devenue armée de Sambre-et-Meuse. "Je désire, écrivait-il, qu'on s'y 15 souvienne qu'autrefois j'y servais aussi.” En apprenant la grande victoire de Jourdan à Fleurus, il écrit avec une modestie charmante : “Si je ne craignais d'être importun, j'adresserais quelques lignes à Jourdan: mais l'écolier a-t-il en ce moment le droit de distraire le 20 maître ? Continuez, braves et anciens amis, à soutenir votre nom : lorsque la postérité fouillera votre correspondance, peut-être une lettre de moi, qui se trouvera là par hasard, témoignera de votre amitié et me fera échapper au naufrage de l'oubli.”

25 Cependant il ne néglige aucun de ses devoirs dans le champ épineux et restreint où il est condamné à agir : il s'y voue tout entier et il déploie, dans les instructions qu'il donne à ses officiers, les qualités du vigilant capitaine et les talents de l'homme politique. “Ne mettez, dit-il, 30 à la tête des colonnes que des hommes parfaitement disciplinés, en état de se montrer aussi vaillants que modérés et d'être médiateurs autant que soldats ;” il leur recommandait d'acquérir une parfaite connaissance des lieux, de s'aboucher et de se lier avec les paysans paci- 35 fiques, de les rassurer, de gagner leur affection par des procédés bienveillants et sincères, tout en luttant de stratagèmes et de finesse avec les chouans. 6 Mettons en cuvre, dit-il, l'humanité, la vertu, la probité, la force, la ruse même au besoin, et toujours la dignité qui con- 40

ou

vient aux républicains." Il prêchait la tolérance à ses ”

à soldats, et il applaudit au décret de la Convention sur la liberté des cultes. Quoique très-indécis lui-même dans

ses principes religieux, il respectait la religion, il 5 ne partageait point à ce sujet l'indifférence

l'incrédulité de ses contemporains ; il sentait profondément les heureux effets des convictions chrétiennes pour la conduite dans la vie, pour la consolation dans

les souffrances, et l'on voit, dans ses lettres intimes, com10 bien à cet égard il s'élevait au-dessus des tristes préjugés

de son époque : * non-seulement il ordonnait par politique que les prêtres fussent tolérés dans les contrées malheureuses soumises à son commandement, il voulait

encore que la République s'en fît des amis, et il ne voyait 15 aucune force en état d'être substituée à l'action du

clergé, s'il se bornait à l'employer pour la paix et pour le bien des âmes. Il ordonnait donc qu'on laissât les prêtres en repos, qu'on ne troublât point les paysans

dans leurs croyances et qu'on vînt en aide à leur misère. 20 "Beaucoup ont souffert, écrivait-il, beaucoup soupirent

après le retour à la vie agricole : il faut donner à ceux-là quelques secours pour réparer leurs fermes." C'est ainsi qu'il savait mêler à propos l'indulgence à la sévérité et

se montrer humain et juste sans rien relâcher de sa 25 vigilance et de sa fermeté.

Tant d'efforts et de persévérance produisirent d'heureux effets. Un nouvel esprit anima l'armée : les populations cessèrent d'avoir à se plaindre des soldats de la

République : une portion considérable des habitants de 30 ces pays désolés aspiraient au repos : les chefs insurgés

eux-mêmes ordonnèrent à leurs subordonnés de s'ab

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* Hoche se peint ainsi lui-même dans une de ses lettres : "J'estimerai toujours un homme pieux. La morale de l'Évangile est

pure et douce et quiconque la pratique ne peut être un méchant. 35 Loin de moi le fanatisme, mais respect à la religion : elle console

des maux de la vie. Je tolère toutes les croyances, la mienne n'est pas fixée : depuis longtemps je cherche la vérité : un jour viendra sans doute où ma raison plus éclairée me fera adopter les inspirations

de ma conscience." (a) 40 (a) Lettre de Hoche, communiquée par sa famille.

stenir de toute violence et, d'autre part, la Convention nationale, dont cette guerre fratricide était devenue la plus vive préoccupation, jugea le moment arrivé d'accorder un pardon général aux Vendéens et aux chouans qui s'étaient armés contre le gouvernement de la 5 République : elle promulgua en conséquence un décret d'amnistie dans le dernier mois de l'année 1794, et une quinzaine de représentants furent envoyés par elle en mission dans les départements de l'Ouest, avec des pouvoirs très-étendus pour assurer l'exécution de ce 10 décret et pour pacifier le pays.

Le succès sembla d'abord répondre aux espérances de la Convention : les insurgés, obéissant au mot d'ordre de leurs chefs, parurent accepter l'amnistie de bonne foi, et beaucoup sans doute étaient sincères en l'acceptant. 15 Hoche lui-même se fia d'abord aux apparences et crut l'insurrection apaisée. Il se résigna au repos et, profitant de ses loisirs pour étendre ses connaissances, il fit venir des livres, s'appliqua à la lecture des anciens et reprit avec ardeur l'étude du latin dont un vieux prêtre 20 lui avait enseigné les premiers éléments dans son enfance. Une âme trempée comme l'était la sienne, nourrie dans le culte de la République et dans l'horreur de la tyrannie, ne pouvait manquer de se passionner pour Tacite, et il s'estimait heureux d'être parvenu, 25 après beaucoup d'efforts, à entendre cet auteur sans le secours de la traduction.

Ses loisirs furent de courte durée. Le calme apparent qui se faisait autour de lui était dû surtout à la lassitude des partis : les haines étaient encore trop vives, les 30 plaies trop récentes, et les souffrances trop grandes : le souvenir enfin des forfaits du gouvernement révolutionnaire soulevait encore trop d'indignation et d'horreur pour qu'une pacification sérieuse fût possible. Le plus grand nombre des chefs vendéens et chouans ne cher- 35 chaient qu'à gagner du temps, guettant l'occasion favorable et la prochaine arrivée des secours promis par le gouvernement britannique.

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