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suivie pour Hoche de quelques jours d'une anxiété douloureuse et qui se révèle dans sa correspondance intime avec le général Le Veneur, son ancien chef et son ami.

... Je suis las, écrit Hoche, d'être ainsi ballotté... Je pe puis rester plus longtemps soumis au 5 caprice des événements. Sachez quels reproches on me fait.

Est-ce d'avoir dit la vérité? Je la dirai toujours. Hélas ! il y a un an, j'étais au fond d'un cachot bien humide pour l'avoir dile : cela ne m'a pas corrigé... Que m'importe, après tout, que les hommes 10 me rendent justice, si ma conscience ne me reproche rien. Heureux habitant du Morbihan, qui ne vis que pour adorer Dieu, j'envie ton sort; que ne suis-je à ta place !...” Hoche apprend alors que le général Jourdan, le vainqueur de Fleurus, est comme lui me- 15 nacé d'une disgrâce; il en frémit d'indignation et de douleur. "Eh quoi ! dit-il, l'intrigue l'emportera toujours ! Jourdan, le plus pur de nos généraux, Jourdan est méconnu !” A cette nouvelle, le découragement s'empare de son âme, il songe à résigner son commande- 20 ment. Il aspire à vivre loin des intrigants, loin des hommes, dans la retraite, auprès de sa compagne. Mais bientôt il se relève, il songe à sa patrie et redevient luimême : "Je me dois à elle tout entier, écrit-il à son beau-frère ; ah! puissé-je la servir autant que je l'aime ! 25 ... Va, quoi que fasse l'envie, elle ne nous abattra point. Nous avons pour défense le souvenir de ces belles journées dans lesquelles nos armes fixèrent la victoire. Nos juges sont les soldats de Fleurus et de Wissembourg. La gloire ne met pas à l'abri de la pro- 30 scription, mais elle immortalise le proscrit, et monter les degrés de l'échafaud, c'est parfois gravir ceux du Panthéon !"*

Hoche ne fut pas destitué : mais il perdit le commandement des côtes de Cherbourg, qui fut donné au 35 général Aubert du Bayet. Il ne commandait plus alors en titre que l'armée de Brest, mais ses collègues du Bayet

* Lettre citée par M. Bergounioux, Vie de Lazare Hoche, p. 140.

et Canclaux s'accordèrent pour témoigner à ses avis une déférence puisée dans le sentiment intime qu'ils avaient tous deux du mérite de Hoche et de la supériorité de

ses talents. 5 La situation des armées républicaines en Bretagne

devenait très-critique : tandis que, d'une part, les chouans, dans la prévision d'une insurrection nouvelle, s'entendaient pour accaparer les subsistances et pour

rendre fort difficiles les approvisionnements des troupes ro du gouvernement; d'autre part, les ordres les plus

sévères interdisaient à celles-ci les réquisitions forcées et le maraudage : la disette se fit sentir, les chouans en profitèrent pour embaucher les soldats, qui désertèrent

en grand nombre. 15 Hoche redoubla d'efforts et de vigilance, tout en se

renfermant strictement dans ses instructions : il sut, à l'aide des prêtres qu'il traitait avec beaucoup d'égards et de bienveillance, organiser sur tous les points une police

très-active, et prévenir ainsi par la rapidité de son action 20 beaucoup de désordres. Il acquérait en même temps

chaque jour davantage la certitude d'un soulèvement prochain et général. Il se contenait cependant, résolu à ne donner aucune prise à ses adversaires et à s'ab

stenir à l'égard des chouans de tout acte hostile jusqu'à 25 ce qu'il eût en main des preuves irrécusables de leurs

projets agressifs. Il ne perdait jamais de vue Cormatin, l'infatigable instrument de l'agence royaliste: il le croyait aussi faux que présomptueux et il avait, en plus

d'une occasion, répondu par le mépris à son insup30 portable jactance. Cormatin humilié se vengea en

dénonçant Hoche aux représentants qu'il intimidait, et se posa comme arbitre de la paix et de la guerre : "Je n'ai qu'à faire un signe, disait-il, et toute la Bretagne est

à moi et debout.” 35 Hoche enfin obtint la preuve écrite et ardemment

désirée du danger qu'il avait pressenti et de la conspiration flagrante de plusieurs chefs insurgés contre la République. Une lettre adressée au baron de Solilhac

et à deux autres officiers chouans, fut interceptée, elle 40 portait pour signature le nom de Cormatin et celui de

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Bois-Hardı, qui s'était acquis dans la guerre civile une grande réputation de vaillance et d'audace. Elle révélait leurs projets ultérieurs et annonçait la prochaine reprise de la guerre contre la République : aucun doute n'était plus possible. Hoche envoya cette lettre au Comité de 5 salut public, et obtint, de quelques-uns des représentants en mission, l'ordre d'arrêter Cormatin et Bois-Hardi, signataires de la lettre, ainsi que les trois chefs à qui elle était adressée.

Instruit par Hoche, le Comité prescrivit de ramener 10 les hommes égarés, de protéger les hommes paisibles et d'exécuter la pacification à l'égard des chefs royalistes soumis de bonne foi, mais il ordonna aussi de poursuivre sans relâche les chefs qui l'auraient violée et de désarmer les communes.* Le Comité donna en même 15 temps à Hoche les pouvoirs nécessaires pour agir et pour disposer seul des troupes placées sous ses ordres.

Cormatin et Solilhac furent arrêtés, Bois-Hardi et les deux autres chefs compromis résistèrent et périrent bravement les armes à la main. Les chouans prirent que la République ne se contenterait plus d'une paix simulée. Ainsi avertis, ils reprirent leurs armes et se tinrent prêts à combattre : on annonçait la prochaine apparition d'une escadre anglaise portant le secours depuis si longtemps attendu, et déjà sur plusieurs points, 25 dans le Morbihan surtout, les partis en étaient venus aux mains et s'étaient livré de sanglants combats.

Libre enfin d'agir et maître de ses mouvements, Hoche annonça la reprise de la guerre dans son ordre du jour à l'armée. “ Braves camarades, dit-il, votre courage n'est 30 plus enchaîné. Vous pouvez désormais combattre ceux de vos ennemis qui ont insulté à votre longue patience et repoussé le bienfait de la clémence nationale... Marchez avec votre valeur accoutumée sur les rassemblements des rebelles : dissipez-les, désarmez-les ; mais 35 épargnez le sang, il a déjà trop coulé... Scrupuleux observateur de l'acte de pacification, j'accueillerai avec humanité et fraternité ceux qui se soumettront de bonne

com- 20

:

* Arrêté du 20 juin 1795.

F

"*

foi... je poursuivrai les parjures sans relâche jusqu'à ce qu'ils aient mis bas les armes : c'est aux chefs des révoltés que je m'en prendrai particulièrement : ceux-là

seront frappés sans pitié. 5 Ce fut le signal d'une nouvelle guerre : des colonnes

mobiles parcoururent la contrée en tous sens et fon: dirent sur les rassemblements armés qu'elles dispersèrent; mais il s'en formait partout; en peu de jours la

Bretagne fut en feu : les chouans accouraient se ranger 10 autour de leurs chefs : ils se dirigeaient en masse vers

les côtes du Morbihan, et bientôt l'escadre anglaise, portant plusieurs régiments d'émigrés et de grands secours d'armes et de munitions, vint mouiller en face de la côte bretonne, dans la baie de Quiberon.

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Le comte de Puisaye avait enfin décidé le gouvernement britannique à armer une expédition formidable

pour tenter un débarquement et pour seconder les 20 efforts des chouans sur les côtes de Bretagne. Plusieurs

régiments émigrés de l'armée de Condé, après les défaites consécutives de la coalition sur le continent, étaient déjà passés, depuis la campagne précédente, à la solde

de l’Angleterre : le gouvernement anglais en forma 25 cinq corps réguliers et plusieurs cadres d'autres régi

ments appelés à se compléter en Bretagne à l'aide des chouans. Les cinq corps enrégimentés étaient: 1° le régiment d'Hervilly ou Royal-Louis, qui avait pour

colonel le comte d'Hervilly, appelé à un commande30 ment supérieur ; 2° la légion de la marine, commandée

par le comte d'Hector, ancien chef d'escadre, et presque

:

* Ordre à l'armée du 1er juin 1795. - Rousselin, Corresp., p. 177.

toute composée d'officiers émigrés de l'ancienne marine royale ; 3° la légion du Drenay, sous les ordres du marquis de ce nom : 4° le régiment de Loyal-Émigrant ou de la Châtre; 5° enfin un régiment d'artillerie commandé par M. de la Rotalie, et formé presque en entier 5 des officiers et sous-officiers de cette arme qui avaient défendu Toulon contre la Convention. Les principaux chefs de cette petite armée, d'environ cinq mille hommes, étaient les comtes de Puisaye, d'Hervilly, de Vauban, Dubois, Berthelot, et le chevalier de Tinténiac; 10 l'évêque de Dol, avec une suite de prêtres missionnaires, accompagnait l'expédition. Cette première division d'émigrés portait la cocarde blanche afin de conserver à leur entreprise un caractère national. Ces régiments

. et ces cadres furent seuls embarqués d'abord, avec un 15 matériel assez considérable en armes et en munitions.

Ce premier convoi devait être promptement suivi d'un second, porteur des débris de plusieurs autres régiments d'émigrés réunis en Hanovre pour être transportés en Bretagne. Ces corps, cruellement éprouvés et décimés, 20 étaient les restes des corps de Béon, de Rohan, de Périgord et de Salm : ils formaient, sous le commandement du jeune comte de Sombreuil

, un total de quinze cents hommes : ils descendirent l'Elbe, furent transportés sur une escadre anglaise à Portsmouth, et de là dirigés sur 25 Quiberon. Enfin, lorsque les deux premières expéditions auraient réussi à opérer un débarquement, si la Bretagne se soulevait, comme l'avait annoncé Puisaye, et s'il pouvait prendre possession d'un point important sur la côte, une nouvelle expédition, portant une armée anglaise, 30 un matériel considérable et un prince français, le comte d'Artois, devait sur-le-champ mettre à la voile.

Ce fut une première faute d'avoir partagé l'entreprise en trois expéditions sans les destiner à agir simultanément; c'en fut une autre de ne pas avoir mis le prince à 35 la tête de la première ; une troisième faute, et qui eut des conséquences très-funestes, fut d'avoir divisé le commandement entre le comte de Puisaye dont le gouvernement britannique redoutait l'esprit d'aventure et d'audace, et le comte d'Hervilly, chef du premier régiment d'émi- 40

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