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corps par leurs camarades dans la grande salle de spectacle du Château : le roi et la reine tenant le jeune dauphin dans ses bras, parurent dans cette réunion

bruyante ; leur vue excita des cris d'enthousiasme : des 5 cocardes blanches furent distribuées et l'on prétendit que

les emblèmes tricolores et populaires avaient été foulés aux pieds. Le bruit de ce banquet se répandit dans Paris et y produisit une fermentation extrême ; l'arrivée

des régiments, leurs dispositions hostiles, la crainte des Io complots de la cour et surtout la disette firent éclater un

soulèvement redoutable. Une fille sans meurs, Théroigne de Méricourt, donne le signal, le 5 octobre, en parcourant les rues avec un tambour ; une horde de femmes la suit

en demandant du pain et en poussant d'affreuses voci15 férations. Autour d'elles accourt de toutes parts une multi

tude furieuse ; c'est sur Versailles que veut marcher cette, foule désordonnée et un nommé Maillard, ancien huissier, offre de l'y conduire. Retenue pendant sept heures par

La Fayette, elle part enfin et jette l'épouvante dans Ver20 sailles. Un premier engagement avait eu lieu entre les

gardes du corps et cette foule désordonnée, quand La Fayette arrive pour la contenir, à la tête de la garde nationale parisienne; sa présence ramène la securité et

aux approches de la nuit le calme se rétablit. Tandis 25 que chacun se livre au sommeil, quelques hommes du

peuple trouvent une des grilles du Château ouverte; ils entrent en appelant leurs camarades; l'alerte est donnée et un combat s'engage entre eux et les gardes du corps

de service, dont plusieurs se font tuer héroïquement à 30 leur poste en criant: Sauves la reine ! Marie-Antoinette,

avertie du péril, s'élance de son lit et se réfugie auprès du roi. La Fayette vole à leur secours; il pénètre avec ses officiers et quelques grenadiers de la garde

nationale soldée dans la royale résidence envahie : le 35 sergent-major Hoche était parmi eux, il contribua à re

pousser les envahisseurs : sa conduite fut remarquée, et le général lui donna des louanges.*

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* Mémoires de La Fayetle, tome ii., second récit des événements d'octobre.

ses

Hoche cependant, nous l'avons vu, avait embrassé avec ardeur les principes d'une révolution qui supprimait les priviléges et abaissait les obstacles devant le mérite : mais son bon sens, ami de l'ordre et de la discipline, répugnait à l'anarchie et aux fureurs démagogiques: 5

sympathies pour la cause de l'égalité civile et de la liberté ne l'avaient dépouillé ni de sa droiture, ni de son respect, ni de sa pitié, et il avait vu un abominable attentat dans la violation de la royale demeure par la populace. Hoche d'ailleurs avait un sentiment pro- 10 fond de l'honneur et du devoir : il se souvint, le 6 octobre comme au 14 juillet, que la vraie place du soldat est en face de l'émeute et non au milieu d'elle, que son honneur consiste à garder sa consigne et son drapeau, et que si, en des cas extrêmes, il peut briser son épée, 15 il lui est toujours interdit de la tourner contre ceux qui la lui ont confiée pour les défendre. Il se sentait la force de grandir par ses services, d'acquérir tous les grades par des voies légitimes ; il eût rougi de s'élever par la révolte ou par la trahison.

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III.

Progrès de la Révolution.—Premières défaites et victoires.

Hoche à l'armée des Ardennes.

Louis XVI et sa famille avaient été conduits à Paris entre les piques de la multitude qui avait envahi leur 25 palais à Versailles dans les journées du 5 et du 6 octobre: il vivait au palais des Tuileries, plus prisonnier que roi, sous l'étroite surveillance de la garde nationale parisienne, contraint à sanctionner une série de mesures en opposition avec sa conscience, et la Révolution suivait 30

Révolution sociale autant que politique, elle menaçait en Europe comme en France tous les intérêts liés à l'ancienne constitution féodale de la société. Les princes français et les émigrés répandus dans les cours étrangères, les remplissaient de leurs 35 plaintes et aussi de leurs terreurs et de leurs

son cours.

espérances. Ils montraient tous les rois atteints ou menacés en la personne de Louis XVI et la France gémissant sous la tyrannie de quelques démagogues, et

ils promettaient témérairement un soulèvement général 5 de la nation en faveur du roi si les armées étrangères franchissaient les frontières du royaume.

Ainsi fut préparée en 1791 la première coalition entre les souverains allemands qui compromirent Louis XVI

en proclamant la solidarité de leur propre cause avec la Io sienne et rendirent sa situation plus périlleuse et plus cruelle.

Aprés une malheureuse tentative de la famille royale pour gagner la frontière et son arrestation à Varennes,

la déchéance du roi fut proposée : mais l'Assemblée 15 constituante repoussa la motion comme inconstitution

nelle : elle força le roi à garder sa couronne, elle le scella sur son trône, et, en même temps, elle lui enleva tout pouvoir, tout moyen de régner.

Déjà les Prussiens avançaient, nos armées reculaient 20 devant eux et la France était entamée.

A chaque progrès de l'ennemi répondait, au sein de la multitude dans Paris, un surcroît de fureur contre le roi et la reine, trop malheureux et trop menacés pour n'être pas soupçonnés

de complicité secrète avec ceux qui s'annonçaient comme 25 marchant à leur délivrance, et accusés, non sans fonde

ment, d'entretenir des relations avec les princes de leur famille armés pour leur cause. Déjà la populace, dont d'ardents démagogues entretenaient la fureur, faisait la

loi à la Commune ou municipalité de Paris, et dominait 30 l'Assemblée : au 20 juin 1792, elle fit irruption aux

Tuileries et abreuva le roi d'outrages; au 10 août, elle renversa le trône en égorgeant ses défenseurs : Louis XVI et sa famille furent incarcérés au Temple. Cepen

dant l'ennemi avançait toujours : Longwy fut pris et 35 Verdun investi. Le courroux populaire ne connut plus

de bornes ; il s'enflamma: contre les nobles et les prêtres suspects de former des voeux pour le succès des armées étrangères. Plusieurs milliers d'infortunés,

appartenant aux anciens ordres privilégiés, furent 40 arrachés de leur domicile et entassés pêle-mêle dans

les prisons de Paris. Le 2 septembre enfin, jour d'exécrable mémoire, la plus vile populace, encouragée par le concours des autorités municipales et par la complicité tacite du ministre de la justice Danton, se rua sur les prisons et massacra presque tous les prisonniers avec 5 une épouvantable barbarie.

Mon but n'est pas de raconter ici les scènes sanglantes de nos troubles civils auxquels Hoche, à cette époque, demeura complètement étranger : il m'a fallu cependant rappeler en peu de mots ce qui était indispen- 10 sable à dire pour faire comprendre la situation générale du pays au moment où son héroïque figure commence à paraître dans la grande lutte entre l'Europe et la France envahie.

Les armées étaient alors l'asile de toutes les gloires de 15 la patrie. Dans aucune autre classe de la nation le sentiment de l'égalité ne fut plus pur, parce qu'il n'y en avait aucune où il s'unît mieux à la plus stricte équité, et qu'il était naturel et juste que la patrie se montrât reconnaissante et généreuse envers ceux qui donnaient 20 leur sang pour elle.* Là, le pur enthousiasme de la liberté était entretenu dans les cours comme aux premiers jours, parce qu'aux armées l'idée de la liberté s'alliait heureusement avec celle de l'affranchissement du sol national : cette idée, réveillant les sentiments les 25 plus généreux, n'avait encore rien perdu de son prestige, et elle fit sur nos frontières ce qu'elle a fait partout, elle enfanta des prodiges d'héroïsme et de dévouement. L'amour de la liberté ainsi confondu avec le patriotisme, fut exalté encore davantage dans l'âme des soldats par 30 l'abolition des servitudes féodales qui avaient pesé d'un poids si lourd sur leurs familles, et, lorsqu'au chant terrible de la Marseillaise, ils se ruaient sur les armées de l'Europe soudoyées par les rois, ils croyaient bien véritablement courir, non-seulement au secours de la

35 patrie menacée, mais aussi à la délivrance des peuples encore soumis au joug féodal et qu'ils nommaient leurs

*

Avant la Révolution, le brevet d'officier n'était accordé, sauf de très-rares exceptions, qu'au privilége.

:

frères. Voilà pourquoi la Révolution, malgré tant de violences et de crimes, demeura toujours populaire dans nos armées rajeunies composées de volontaires; et c'est

ainsi, qu'après de premiers échecs, elles devinrent invin5 cibles. *

Ces échecs étaient inévitables au début de la Révo. lution. Les officiers, appartenant alors, la plupart, à l'ancienne noblesse, ils formaient une classe distincte

de celle des soldats, et il y avait dans l'armée deux castes Io divisées d'intérêts et d'opinions : le chef se défiait des

soldats, le soldat n'avait aucune confiance dans ses chefs, de là une complète désorganisation en face de l'ennemi et de nombreux revers. Beaucoup d'officiers avaient

déjà quitté leurs régiments pour suivre les princes dans 15 l'émigration : une foule d'autres les imitèrent dans la

suite ou furent expulsés par leurs soldats : ils furent remplacés dans tous les grades, depuis le sous-lieutenant jusqu'au général, par des hommes sortis des rangs, et

ceux des anciens officiers généraux, nobles la plupart, 20 qui conservèrent leurs commandements, La Fayette,

Beurnonville, Custine, Biron, Dumouriez,t Kellermann, avaient tous adopté les principes de 1789, et continuèrent à servir avec ardeur et dévouement la cause révo

lutionnaire. L'harmonie commença donc à se rétablir 25 entre les chefs et les soldats, et nos armées remportèrent alors leurs premières victoires.

Elles avaient vaincu sous Kellermann à Valmy, sous Custine à la frontière du Rhin, sous Dumouriez à Jem

mapes; la Belgique était conquise et l'ennemi repoussé 30 sur tous les points, lorsque le supplice de Louis XVI, l'un !

des princes les plus vertueux qui aient honoré le trône, et que la constitution déclarait inviolable, excita au plus haut degré l'horreur publique, enleva à la Révolution

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* La Révolution leur criait : “Volontaires,
Mourez pour délivrer tous les peuples vos frères."

Contents, ils disaient oui ?
“ Allez, mes vieux soldats, mes généraux imberbes !"
Et l'on voyait marcher ces va-nu-pieds superbes
Sur le monde ébloui.

-V. HUGO. + Dumouriez était d'une ancienne famille parlementaire.

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