Page images
PDF
EPUB

nom d'armée des côtes de l'Océan, et à ce grand commandement militaire il unit les pouvoirs civils les plus étendus. Jamais homme, depuis 1789, n'avait eu dans

sa main une autorité plus grande: Hoche reçut avec 5 modestie ce témoignage d'une confiance si absolue, et

ne s'en montra point enivré. Sa renommée était sans tache : elle était la plus haute et en même temps la plus pure de l'époque ; “ Hoche enfin était considéré comme

le plus glorieux représentant de la République et son 10 plus ferme soutien.»*

Après un séjour d'un mois à Paris, Hoche retourna dans l'Ouest pour achever d'exécuter ses nouveaux projets d'après lesquels une armée tout entière devait

envelopper graduellement les provinces insurgées pour 15 les désarmer. Son vaste plan d'opération devait être

suivi d'abord en Vendée, puis en Bretagne, et il appartiendrait à Hoche de déterminer le moment où la soumission des pays insurgés permettrait d'y substituer, au régime militaire, le régime constitutionnel et légal.

Hoche se rendit d'abord à Angers et reconnut qu'il avait été fort mal suppléé par le général Willot, qui avait tout compromis en l'absence de son chef. L'indiscipline était rentrée dans l'armée ; Charette avait

franchi la ligne de désarmement et se montrait de 25 nouveau redoutable: d'autres chefs avaient repris les armes ou menaçaient de les ressaisir.

Tout changea de face à l'arrivée de Hoche et, pour assurer l'exécution de son plan de désarmement et de

pacification, il comprit qu'il lui fallait d'abord abattre les 30 chefs survivants et surtout Charette et Stofflet. Celui-ci,

surveillé de près en Anjou et sur le point d'être réduit à l'impuissance, avait recommencé la guerre. Hoche ne lui laissa pas le temps de rallier ses forces : les colonnes

républicaines, partant de divers points, l'enveloppèrent 35 de toutes parts, lui firent éprouver coup sur coup deux

défaites et le traquèrent dans les bois. Stofflet trahi, dit-on, par quelques-uns des siens, fut livré aux républicains et conduit à Angers, où il fut jugé militairement et fusillé.

20

* Id.,

ibid.

Hoche poursuivait cependant avec constance son plan de pacification générale et s'attachait à prévenir ou à punir indistinctement tous les excès commis soit par les royalistes, soit par son armée ou par les patriotes. Il provoqua ainsi les plaintes de tous ceux dont il con- 5 tenait les fureurs, il s'attira leur haine et se vit de nouveau, en Vendée comme

en Bretagne, dénoncé, accusé par tous les mécontents. Plusieurs fois, accablé d'une responsabilité immense, poussé au désespoir et se sentant faiblir : “Je puis braver les boulets, disait-il, 10 mais non l'intrigue,"* et il offrit de résigner ses pouvoirs. Il montrait en toute occasion, par son exemple, que le véritable amour de la liberté est inséparable d'une haute moralité, de la parfaite estime de soi-même. Pauvre, il poussait le scrupule jusqu'au point où le désintéresse- 15 ment devient une vertu rare. L'historien de la Révolution a dit de lui : "Ce jeune général qui aimait les plaisirs, qui était à la tête d'une armée de cent mille hommes et qui disposait du revenu de plusieurs provinces, manquait cependant quelque fois du nécessaire. 20 Ses appointements, payés en papier, se réduisaient à rien: il manquait de chevaux, de selles et de brides, et il demandait l'autorisation de prendre, en les payant, six selles, six brides, des fers de cheval, quelques bouteilles de rhum et quelques pains de sucre, dans les magasins 25 laissés par les Anglais à Quiberon : exemple admirable de délicatesse, que nos généraux républicains donnèrent souvent, et qui allait devenir tous les jour plus rare.”'\

Hoche ne connaissait du pouvoir que le fardeau, que la responsabilité qu'il impose : il soupirait après les 30 douceurs de la vie de la famille. Les lettres qu'il écrivait à cette époque, peu de mois après les sanglantes scènes de Quiberon, peignent ses inquiétudes, ses tendres préoccupations pour sa femme et pour l'enfant qu'elle porte en son sein. En les lisant, on voit comme 35 il savait se dérober aux graves soucis de son vaste commandement pour entrer avec sollicitude dans les détails

:

* Rousselin, Correspondance de Hoche, 16 janvier 1796. of Thiers, Histoire de la Révolution, liv. XXXII.

intimes et dans les soins les plus minutieux de la paternité qui s'annonce. Cette noble indépendance, cette liberté d'action qu'il aime, cette dignité de caractère, tous ces

biens précieux qu'il estime à si haut prix, il les veut aussi 5 pour son enfant. Dès le berceau, tout doit tendre à ce

but. "J'exige, dit-il à sa femme, que mon enfant n'ait point de maillot : il ne faut pas qu'il soit serré dans des langes comme dans un étau... ni lisière, ni bourrelet :

laisse-le marcher sur les pieds et sur les mains, sur une to couverture, en hiver dans la chambre, en été dans le

jardin... Parle-lui raison en naissant; qu'il te respecte et t'obéisse sans te craindre ; qu'il t'aime parce que tu es sa mère et non pour des bonbons: que jamais surtout

il ne sache qu'il y a des êtres qui battent leurs enfants ; 15 le mien ne doit pas être avili.”*

Peu de jours après, c'est à sa femme qu'il donne d'intelligents conseils pour elle-même: il s'occupe de compléter son éducation comme il s'occupera plus tard de celle de

son enfant à naître. Il dirige ses lectures, il lui enseigne 20 à arrêter son attention et sa réflexion sur ce qu'elle lit, et

la familiarité du langage ajoute à sa précision : "Tu ne dois pas, dit-il, être un perroquet qui n'entend rien à ce qu'il répète : lis peu et analyse beaucoup... dis beaucoup

de choses en peu de mots: tu le vois, je te traite en ami: je 25 crois en avoir le droit, certain que je suis l'auteur dont tu

retiens le plus volontiers les préceptes.” Sa tendresse s'épanche plus loin avec effusion, et l'enjouement se mêle sous sa plume à la gravité plus que sérieuse d'un

homme qui a trouvé des mécomptes dans la gloire, et 30 des épines sous les lauriers. “Tu vas bientôt être mère,

écrit-il, qu'il me sera doux d'embrasser la mère et l'enfant!

que de caresses je prodiguerai à l'un et à l'autre ! qui plus que moi sait aimer ? Pour avoir l'air et le ton

mélancoliques, est-il un caur plus sensible que le mien ? 35 Non sans doute : de longs malheurs, de grandes pertes

ont pu donner à ma figure, à ma conversation un ton morne et pensif, mais je retrouverai le bonheur dans tes

* Correspondance manuscrite de Hoche, 21 septembre 1795 Lettre communiquée par sa famille.

bras ! J'y retrouverai également ma gaieté, perdue depuis bien des années." *

Sa tâche en effet était triste : il tressaillait au bruit des combats livrés sur de lointaines frontières par ses compagnons d'armes, ses glorieux émules ; il leur enviait 5 leurs victoires remportées contre des étrangers, sur le Rhin ou sur les Alpes, tandis qu'il luttait, lui, contre des Français sur le sol sanglant de la patrie. Il compatissait doublement au malheur des vaincus, mais il n'en poursuivait pas moins sa tâche ingrate avec autant de cons- 10 tance que de vigueur.

De tous les chefs fameux qui s'étaient fait un grand nom dans la Vendée, il n'en restait qu'un, le plus habile comme le plus indomptable. Charette luttait encore et, quoique suivi seulement de quelques centaines d'hommes, 15 le prestige qu'il exerçait sur les esprits était immense, et Hoche comprit que le pays ne serait jamais pacifié aussi longtemps que Charette serait debout sur son sol. Il le fit relancer sans relâche par toutes ses colonnes, et confia principalement le soin de sa poursuite à l'adjudant général 20 Travot. Celui-ci ne donna ni repos ni trêve à ses troupes, traquant Charette comme une bête fauve : chaque fois qu'il croyait le saisir, Charette lui échappait, refusant toutes les conditions qui eussent sauvé sa vie, préférant la mort à l'exil, dur à lui-même, terrible à ses ennemis, 25 cruel aux traîtres, impitoyable aussi pour ceux des siens qui parlaient de paix et de soumission. Il fut enfin attiré dans une embuscade: la lutte suprême dura plusieurs heures, et Charette tomba épuisé. Un Allemand fit alors une action admirable ; il prit le chapeau de son général 30 et se fit tuer à sa place, tandis qu'un des siens emportait Charette sur son dos à travers le bois et le cachait sous des ronces à l'entrée du taillis de la Chabotterie. Un déserteur le trahit pour obtenir sa grâce et le livra aux républicains : Travot accourait, et ce fut à lui que Cha- 35 rette rendit son épée.

Travot traita son prisonnier avec les égards dus au

* Ibid. Lettre du 12 octobre 1795, communiquée par sa famille.

courage et au malheur. Ils entrèrent, dans la ville d'Angers, côte à côte, s'entretenant familièrement à travers le flot des populations accourues à leur rencontre : un

mouchoir taché de sang entourait le front de Charette : 5 jamais sa contenance n'avait été plus fière ni son regard plus assuré. Transféré à Nantes, il y fut jugé et condamné à mort. L'autorité militaire, au mépris des ordres formels de Hoche, souffrit que Charette fût impunément

outragé dans cette même ville où, l'année précédente, il 10 avait fait une entrée presque triomphante. L'officier de

l'escorte chargée de le conduire au supplice le fit passer à dessein sous les fenêtres de la maison où s'était réfugiée sa famille. Sa soeur parut à la fenêtre : Charette s'arrêta,

leva les yeux et l'encouragea du regard et du geste.* 15 Parvenu au lieu fatal, intrépide et calme devant la mort,

il resta debout, commanda le feu ; puis s'affaissa doucement sur lui-même.

Sa perte consterna les royalistes et remplit de joie les républicains. Le gouvernement ordonna des réjouissances 20 publiques : Hoche fit davantage et rendit l'hommage le

plus éclatant à la valeur de ce chef fameux, en ordonnant, le jour même où il apprit son supplice, que l'état de siége serait levé dans toute la Vendée.

Hoche passa ensuite avec son armée en Bretagne et 25 enveloppa cette province d'un large cordon de troupes,

depuis la Loire jusqu'à Granville. Les chouans étaient hors d'état de lutter contre une si puissante étreinte : ils lui opposèrent néanmoins une résistance opiniâtre, et se

laissèrent acculer à la mer avant de se soumettre. Le 30 Morbihan enfin rendit ses armes : déjà Sapinaud avait

remis les siennes : toutes les divisions royalistes suivirent successivement cet exemple: Frotté négocia en basse Normandie et fut transporté avec les siens en Angleterre:

Puisaye se voyant seul et sur le point d'être pris, s'em35 barqua pour Jersey. Hoche, maître du pays, y distribua

ses cent mille hommes dans une multitude de petits cantonnements pour le surveiller et l'enlacer d'un réseau de fer, et il acheva ainsi de le soumettre.

* Informé du fait, Hoche chassa cet officier des rangs de l'armée, 40 comme indigne.

« PreviousContinue »