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Il lui restait à l'administrer et à le maintenir en paix. Il donna à ces soins quelques mois d'un gouvernement doux, habile, équitable, exempt de faiblesse comme de violence et, tandis que les hommes exaltés de tous les partis dénonçaient son administration comme provo-5 quante et oppressive, il levait partout l'état de siége, abdiquait les pouvoirs extraordinaires dont il était investí et renonçait volontairement à la dictature. Il plia au joug de l'ordre légal les royalistes comme les républicains, et rétablit l'autorité des lois dans les contrées mal- 10 heureuses où la force seule avait été souveraine durant quatre années. Il ne put y réussir sans rencontrer d'abord, des deux parts, une vive résistance dont il eut cruellement à souffrir, et pour la cinquième fois il offrit sa démission,* que le Directoire refusa en lui accordant de 15 nouveaux témoignages de sa confiance et de son estime. Hoche reprit courage et continua son ouvre sans cesser de tourner ses regards vers le toit domestique, de soupirer après les joies de la famille. Un enfant lui était né: Hoche était père d'une fille qu'il nomma Jenny, et sur 20 laquelle il veillait à distance avec une sollicitude passionnée : il exigea qu'elle fût nourrie par le sein maternel, et au plus fort de sa dernière lutte en Vendée, la veille même de la prise de Charette, il écrivait à sa femme : “Qu'il doit être touchant le tableau de mon Adélaïde 25 caressant, allaitant ma Jenny ! il manque à mon bonheur : n'en jouirai-je pas bientôt ? ”f D'autres lettres écrites durant son administration pacifique, nous le montrent si profondément convaincu de la nécessité de faire respecter la loi, qu'il veut que sa femme en soit pénétrée 30 autant que lui : "Sois toujours bien républicaine, lui écrit-il, non en parlant politique, mais en ne souffrant pas qu'on avilisse, chez toi ou en ta présence, les lois constitutionnelles, et en pratiquant les vertus.”I Il ne comprend pas la liberté sans une haute moralité, une répub-35

* Lettre de Hoche au Directoire, avril 1796.

+ Correspondance manuscrite de Hoche. Lettre du 21 mars 1796, communiquée par sa famille.

* Id., 3 mai 1796.

lique sans des âmss fortes et viriles. "La tienne doit s'agrandir, dit-il à sa femme, et ton époux doit t'avoir donné la portion d'énergie qui te convient."*

Hoche agissait comme il parlait : toujours ferme et 5 digne, juste avant tout, aimant mieux conquérir les

coeurs par des bienfaits que par la violence. Il imposait, sous les peines les plus rigoreuses, le respect des propriétés et des personnes, et en même temps il rétablissait

le culte dans tous les lieux soumis à son autorité. Avant 10 Bonaparte, il proclama la tolérance religieuse et rouvrit

les églises. Tant de soins intelligents, tant d'activité, de prudence et de probité portèrent leurs fruits et réussirent à gagner au général Hoche l'estime et la confiance des

populations de l'Ouest; sa parole loyale était respectée 15 comme la loi vivante et les habitants préféraient une

simple promesse de lui à tout engagement contracté avec le gouvernement; les prêtres surtout se montraient reconnaissants et lui étaient dévoués : “Dieu lui-même,

écrivait l'un d'eux, satisfait de ce que vous avez fait pour 20 le soutien de sa religion, pour la conservation de ses

ministres, qui sont vos frères, écoutera favorablement les prières que nous ne cessons de lui adresser pour vous, et vous comblera de ses bénédictions.”+

Hoche réconcilia ainsi les départements de l'Ouest 25 avec la République : il pacifia la Bretagne et la Vendée,

et c'est sa plus grande gloire. N'ayant pu le vaincre par les armes, le parti royaliste essaya de le gagner : avant de s'adresser à Bonaparte, il rappela à Hoche le rôle de

à Monck en Angleterre et fit briller à ses yeux l'épée de 30 connétable, que Hoche repoussa noblement, sans dédain

comme sans jactance. Fidèle à la République et rejetant les avances de ses plus ardents adversaires, il éclairait d'autre part le Directoire sur leurs intrigues,

d'un style persuasif et respectueux, bien différent du ton 35 menaçant dont parlera plus tard à ce même gouverne

ment le héros de brumaire. Plaidant pour quelques patriotes et signalant les dangers de la réaction thermidorierne, Hoche écrivait au ministre: "Pourquoi violer les lois et faire juger militairement quelques malheureux exalté: : Ils m'ont proscrit : je ne puis être taxé de partialité en leur faveur, mais je parle pour les principes :... il est temps. Défiez-vous de ceux qui, avec 5 des formes élégantes et polies, vous donnent le change sur la situation de la République, et qui désignent les patriotes aux poignards des assassins en les peignant comme des terroristes...... Si l'Hôpital et Sully, animés du bien public, osèrent dire la vérité à leur roi, à leur 10 maître, sans doute vous pardonnerez à un soldat républicain d'avoir imité ces grands hommes dans leur simplicité.”

* Id., ibid. 4 Lettre du curé de Lesvière à Hoche.

Hoche était alors à l'apogée de sa gloire et de sa fortune : le Directoire reconnut les services qu'il avait 15 rendus et lui donna la récompense la plus enviée à cette époque où le luxe, inséparable des invasions et des conquêtes, n'avait point altéré les mæurs de nos armées, et où les généraux conservaient encore quelque chose de la simplicité antique : il décréta qu'il serait fait don à 20 Hoche, comme récompense nationale, de deux magnifiques chevaux et d'une paire de pistolets d'honneur, * et proclama que l'armée de l'Océan et son chef avaient bien mérité de la patrie.

VI.

25

Expédition d'Irlande.

La pacification de la Bretagne et de la Vendée enlevait à l'Angleterre l'espérance de triompher de la République en s'appuyant sur les provinces de l'Ouest. Cette puissance voyait au contraire cinquante mille 30 hommes disponibles désormais pour quelque redoutable

* Voyez aux pièces justificatives Appendix C.

entreprise contre elle-même, et Hoche avait, depuis l'époque de sa brillante défense de Dunkerque, conçu la pensée d'une descente sur les côtes d'Angleterre ou

d'Irlande. Le moment d'exécuter ce grand projet 5 semblait venu, et c'était en Irlande qu'il voulait porter le premier coup à la puissance britannique.

L'Irlande alors opprimée était un foyer permanent d'insurrection, et l'association de defenders ou Irlandais

unis préparait un soulèvement général contre l'AngleIo terre. Cette association, appuyée d'une part sur la

sympathie de toute la population catholique et d'autre part sur une armée française, pouvait atteindre son but, qui était de séparer l'Irlande de l'Angleterre : elle appe

lait les Français à son aide et promettait à l'expédition 15 projetée par Hoche de grandes chances de succès.

La France couvrait alors ses frontières de jeunes républiques, et Bonaparte saisissait les imaginations par ses merveilleux exploits en Italie. Hoche, retenu par

les pénibles soins de la pacification de l'Ouest, avait 20 suivi de son ardente pensée le vainqueur d'Arcole à

travers tous ses chanıps de victoire : “Glorieux jeune homme, s'écriait-il en se frappant le front, que je te porte envie !” Il brûlait de faire d'aussi grandes choses,

et de trouver un champ de gloire digne de son génie : il 25 projetait donc de révolutionner l'Irlande, de la trans

former en république ; puis de passer en Angleterre et de la frapper au coeur. Il fit adopter son projet par le gouvernement qui, après s'être concerté avec les chefs

des révolutionnaires irlandais, prépara à Brest une 30 grande expédition dont Hoche eut le commandement.

Par suite du traité de Saint-Ildephonse, qui établissait avec l'Espagne une alliance offensive et défensive, la marine espagnole unie à la marine française permettait

de disputer l'empire de l'Océan aux Anglais : mais les 35 forces maritimes de la France et de l'Espagne étaient

dispersées dans toutes les mers : leur réunion demandait un temps considérable, et l'ardeur impatiente de Hoche n'admettait point de longs délais. Il redoubla d'activité,

et puissamment secondě par le ministre de la marine 40 Truguet, il se hâta de combler les grands vides faits

:

dans le corps d'officiers de l'escadre de Brest par l'émigration et les désastres de Quiberon, et il réussit à mettre promptement la flotte sur un pied formidable.

Le corps expéditionnaire devait être formé de plusieurs divisions de l'armée de l'Océan, que rendait 5 disponibles la pacification de la Bretagne et de la Vendée, et qui furent dirigées sur Brest : Hoche y joignit deux légions, qu'il nomma légions des Francs : il composa la première des officiers et des soldats les plus résolus, audacieux jusqu'à la témérité; il forma la 10 seconde, il faut le dire, d'éléments indignes, et c'est un reproche pour sa mémoire. Détestant l'Angleterre, partageant de tristes préjugés et regardant, en haine du gouvernement britannique, le peuple anglais comme le suppôt de ministres perfides et d'une odieuse aristo- 15 cratie, tous les moyens lui semblaient permis pour abaisser et pour désoler cette fière nation : il agit en conséquence et fit entrer dans cette seconde légion tout ce qu'il put ram.asser de gens perdus, de bandits et de massacreurs, et il la mit sous le commandement d'un as chef étranger connu par sa sauvage énergie.* Cette légion devait aborder en Angleterre pour abuser l'ennemi sur la véritable destination de l'escadre portant le corps expéditionnaire : elle eut l'ordre de débarquer à l'embouchure de la Saverne, de se porter 25 de nuit sur Bristol, d'incendier cette ville et de semer la dévastation dans les campagnes environnantes : puis de se rembarquer pour jeter plusieurs détachements sur différents points du littoral en portant partout la mort, le ravage et l'incendie, attirant ainsi sur elle et 30

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La première pensée de la composition de cette légion infernale appartient au général républicain Labarrolière, qui en fit l'objet d'une note dont Carnot se servit plus tard dans une instruction rédigée par lui pour l'établissement d'une chouannerie en Angleterre. On en trouvera quelques extraits à la fin du volume, 35 Appendix D. Hoche en obtint communication et eut le tort d'en faire usage dans la composition de sa seconde légion des Francs et dans les instructions qu'il lui donna.

Voyez, pour de plus amples renseignements à ce sujet, un intéressant écrit de M. le général marquis de Grouchy, publié sous 40 ce titre : Le général de Grouchy et l'Irlande en 1796.

H

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