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la parole de Dieu. Mais la négation de la divinité de l'Eglise les amena bientôt à la négation de la divinité de Jésus-Christ, et celle-ci à la négation de la divinité des Ecritures. Qui rompt le faisceau par un point le détruit tôt ou tard. Sans doute il est encore des protestants, et beaucoup peutêtre, qui croient sincèrement à la Bible et au Christ; mais la pente historique du protestantisme est où je l'ai dit, et les efforts des simples ou des ardents pour retenir la vérité scripturaire ne peuvent cacher au monde la dispersion de Babel.

Je ne crains pas pour vous cet écueil, mon cher Emmanuel; le cours de votre siècle n'est plus où il était il y a trois cents ans. Alors, dans l'inexpérience d'une séparation qui n'avait jamais été tentée, on croyait possible le règne de Dieu sans le règne de l'homme; aujourd'hui l'épreuve est faite, et il est constant que l'homme a sa part nécessaire et voulue dans le règne de Dieu. Qui détrône l'Eglise détrône Jésus-Christ. C'est pourquoi ce n'est pas l'hérésie, mais l'incroyance; ce n'est pas l'abus des Ecritures, mais leur mépris, qui est la blessure de notre âge. Echappé que vous êtes au grand naufrage des convictions, l'erreur inconséquente est sans péril pour vous. Vous êtes sauvé tout entier par cela seul que vous êtes sauvé. Aussi est-ce une autre crainte qui me préoccupe à votre sujet, la crainte que vous ne lisiez pas ou que vous lisiez sans profit nos codes sacrés.

Car, ne vous y trompez pas, c'est une lecture difficile, et difficile par une raison à laquelle peutêtre vous n'avez pas songé. Je ne fais pas allusion à votre ignorance des langues originales de l'Ecriture; vous ne savez pas l'hébreu, et vous n'avez du grec qu'une teinture trop légère pour vous servir. Mais là n'est pas l'obstacle. Si un protestant, qui est seul au monde en présence de la Bible, a un besoin logique d'en connaître les sources, et par conséquent les idiomes où repose son antiquité, il n'en est pas ainsi d'un catholique, qui sait ce qu'il est. Vivant dans l'Eglise perpétuellement assistée de Dieu pour la conduire et l'éclairer, il lui suffit qu'elle sache ce qu'il ignore. Sa science est la sienne, sa lumière lui appartient, et, dans l'immense communion des siècles et des docteurs chrétiens, il puise l'honneur invincible de parler toutes les langues, d'entendre et de résoudre toutes les difficultés. L'Eglise est née dans les régions sémitiques; ses premiers apôtres étaient de la race d'Abraham, et, par eux, elle a connu tous les secrets de la postérité de Sem. Elle en a recueilli les traditions, partagé les mœurs, épelé les dialectes. Tout ce vieux monde hébraïque a été son berceau, et elle s'est jouée du Nil au Sinaï, du Sinaï à Jérusalem et à Babylone. Le monde grec en même temps lui ouvrait ses portes démantelées par où s'échappait tout le fleuve de la première Europe, et Rome, maîtresse de tout, l'introduisait de la terre latine aux entrailles de l'Occident. Car il y avait à cette heure-là trois choses présentes partout les synagogues juives, les colonies grecques et les légions romaines. Saint Paul était à la fois juif par son origine, grec par la ville de Tarse, lieu de sa naissance, romain par le droit de cité, et quelque part qu'il se portât, il n'était étranger que par Jésus-Christ, jusqu'à ce que le lendemain ce titre lui créât une quatrième fraternité. Toutes les langues et tout le savoir humain s'étaient ainsi donné rendez-vous au berceau de l'Eglise; et, depuis, à mesure qu'elle s'est avancée entre les ruines du monde ancien et les rudiments du nouveau, elle s'est initiée toujours, avec une fidélité digne de sa mission, aux progrès de la science humaine. C'est pourquoi ses enfants, certains de son infaillibilité surnaturelle, certains aussi de son universelle culture, se reposent sur elle des dons qu'ils n'ont pas reçus, et tranquilles dans sa double lumière, pauvres ou riches, ils apportent à la table commune de la vérité une faim dont ils ne rougissent pas.

Ne vous inquiétez donc pas d'ignorer l'hébreu ou de mal savoir le grec; l'Eglise les sait pour vous, et elle ne vous demande que la bonne volonté de les apprendre pour elle, si tel était l'honneur de votre prédestination. Mais, Emmanuel, il y a dans l'Ecriture une plus grande difficulté que celle des langues, une difficulté plus intime encore et plus profonde, c'est celle de sa beauté. L'Ecriture est belle d'une beauté qui n'a rien d'humain, qui ne procède d'aucune passion et qui n'en provoque aucune. En tout autre livre, les choses nous touchent par leur nature, qui est la nôtre, et, si le génie de l'écrivain les a couvertes d'éloquence ou de poésie, elles nous ravissent aisément jusqu'à l'enthousiasme ou au moins jusqu'à l'émotion. Il n'en est pas de même de l'Ecriture. Elle est, d'un bout à l'autre, surhumaine par son fonds, quoiqu'il n'y soit question que de l'homme et de ses destinées; et il y règne un souffle si simple, si chaste, si peu terrestre, que

jamais le côté faible et ardent de notre être n'y trouve son aliment. C'est à peine si ça et là, dans quelque fragment d'une histoire plus proche de nous, nous sentons légèrement s'émouvoir la brise de l'humanité. Joseph retrouvant ses frères qui l'ont autrefois vendu, Tobie embrassant son vieux père après une longue absence et de plus longues alarmes, les Machabées délivrant leur patrie du joug de l'étranger: ces scènes et quelques autres nous ramènent au foyer de notre nature, mais rarement et avec une sorte de divine parcimonie. Quand je lus ce fameux Cantique des cantiques, que Voltaire appelait avec tant de goût une chanson de corps de garde, je fus étonné de demeurer si froid devant une si grande et si orientale nudité d'expression; je me demandai pourquoi, ne comprenant pas encore que, s'il y a un art de cacher le vice sous des formes de style savamment calculées, il y a aussi un art de cacher la vertu sous des couleurs qui sembleraient celles de la passion. Il en est du Cantique des cantiques comme du crucifix ; tous les deux sont nus impunément parce qu'ils sont divins.

Mais si cette perfection est un témoignage de divinité, elle est aussi une épreuve pour le lecteur. Il se lasse aisément d'être emporté si haut, loin des parfums et des illusions de la terre, Comme les Israélites errant dans les solitudes de l'Arabie regrettaient, sans le vouloir, la captivité de l'Egypte, il regrette les champs bien-aimés des littératures qui l'ont ému. Le souffle lui manque pour suivre l'inspiration des prophètes et le langage des martyrs; il y croit, il les goûte même par l'onction intérieure de l'esprit de Dieu qui habite en lui; mais le poids de cette gloire, pour me servir d'une expression de saint Paul, est trop pesant à une âme qui n'a pas encore atteint la virilité de l'âge surnaturel. Aussi l'Eglise, qui le sait, n'impose-t-elle pas à ses enfants cette grande lecture comme un devoir; semblable à une mère prudente, elle leur distribue la parole de Dieu dans une mesure qui convient à leur faiblesse. Un mot, une phrase lui suffisent pour les instruire et les toucher. Soit qu'elle leur parle du haut de la chaire par ses ministres, soit qu'elle dicte pour eux des livres à ses docteurs, c'est toujours l'Ecriture qui est sur ses lèvres ou sous sa plume, comme un or précieux qui, sans rien perdre de sa substance et de son prix, se déroule entre les doigts de l'artiste et y reçoit l'alliage de son génie. Cet alliage, il est vrai, quand il es appliqué à l'Ecriture, est un alliage humain, l'empreinte d'un art moins parfait que celui de Dieu. Cependant, à cause de l'alliance entre Dieu et l'homme par la grâce, nous pouvons parler la parole de Dieu sans la profaner, et ce que nous y mêlons de notre âme est un attrait qui la rapproche heureusement de notre infirmité. Quand, par exemple, vous lisez l'Ecriture dans Bossuet, quelle majesté, quelle force, quelle lumière n'en jaillit pas à vos yeux? Le mot qui vous eût laissé froid vous remue; c'est un prophète expliquant un prophète. La foi est ravie sans être abaissée, et c'est notre faiblesse même qui est ici le char où nous montons vers Dieu.

Il y a peu d'années, les Martyrs de M. de Chateaubriand me tombèrent sous la main; je ne les avais pas lus depuis ma première jeunesse. Il me prit fantaisie d'éprouver l'impression que j'en ressentirais, et si l'âge aurait affaibli en moi les échos de cette poésie qui m'avait autrefois transporté. A peine eus-je ouvert le livre et laissé mon cœur à sa merci, que les larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m'était pas ordinaire, et, rappelant mes souvenirs sous le charme de cette émotion, je compris que je n'étais plus le même homme, et que, loin d'avoir perdu de ma tendresse littéraire, elle avait gagné en profondeur et en vivacité. Ce n'était pas seulement l'âge qui l'avait mûrie; un nouvel élément l'avait transfigurée : j'étais chrétien. Les Martyrs, qui n'avaient parlé qu'à mon imagination et à mon goût de jeune homme, leur par laient encore sans doute, mais ils trouvaient dans ma foi un second abîme ouvert à côté de l'autre, et c'était le mélange de deux mondes, le divin et l'humain, qui, tombant à la fois dans mon âme, l'avait saisie sous l'étreinte d'une double éloquence, celle de l'homme et celle de Dieu. Aucun écrivain, avant M. de Chateaubriand, n'avait eu cet art au même degré. Saint Jérôme, le plus passionné des Pères, avait bien retenu de l'antiquité profane et des ardeurs de sa jeunesse un accent qui retentissait dans son style; mais, pénétré de Jésus-Christ jusqu'à la moelle des os, le saint diminuait en lui les restes du poète et du voyageur. Il se frappait la poitrine au souvenir de l'ancien Jérôme, et ce qui s'en entendait encore n'était plus que le cri du lion affaibli par l'immensité du désert. En M. de Chateaubriand l'homme avait survécu. Comme le solitaire de Bethléem, il avait assisté aux révolutions des empires; il avait vu tomber Versailles et persécuter le chris

tianisme; comme lui, victime d'une mélancolie native que les événements du monde avaient nourrie, il avait cherché dans de lointains exils le remède de ses douloureuses contemplations; la foi lui était venue de ses larmes, et, purifiant tout à coup son génie jusque-là sans règle, elle lui avait inspiré, sur les ruines de l'Eglise et de la monarchie, les premières pages qui eussent consolé le sang des martyrs et les tombes de Saint-Denis. Mais, si chrétien qu'il fût, l'homme était demeuré; il se remuait tout vivant dans la magie de son style, et jamais le christianisme n'avait eu pour prophète une âme où le monde eût tant d'éclat et Jésus-Christ tant de grandeur. Jusque dans ses traits, M. de Chateaubriand portait cet illustre combat de sa destinée contre elle-même. Il y avait dans sa tête la majesté pensive de la foi, les rayons de la gloire et ceux de la solitude, mais non pas toute la paix du chrétien qui depuis longtemps s'est assis au calvaire en face de la Croix. Dieu nous l'avait donné aux confins de deux siècles, l'un corrompu par l'infidélité, l'autre qui devait essayer de se reprendre aux choses divines, et sa muse avait reçu le même jour, pour mieux nous charmer, la langue d'Orphée et celle de David.

Ainsi en est-il plus ou moins, mon cher Emmanuel, de tous les interprètes de l'Ecriture. Leur mission est de nous en adoucir la divinité, comme on verse dans une eau précieuse par ellemane une goutte d'un parfum trop puissant pour être respiré par nos faibles organes. Les catholiques sont accoutumés à ces ménagements de la bonté de Dieu. Ils ne croient pas déchoir en lisant les Pères et les docteurs de l'Eglise, en écoutant la voix de leurs pasteurs ou l'éloquence qui perpétue dans la chaire évangélique les traditions de l'apostolat. Ils sont persuadés que tout est vivant dans l'œuvre de Jésus-Christ, et que l'Ecriture elle-même, en passant de l'airain qui la garde aux lèvres qui la répandent, ne perd pas sa nature ni son efficacité. Cependant n'en concluez pas que sa lecture directe soit inutile au chrétien qui s'y applique. Elle ne lui est pas nécessaire, mais elle lui est profitable. C'est la pensée de tous les Pères de l'Eglise, et je tiens, en suivant leurs traces, à vous ouvrir ce chemin, l'un des plus consolants par où l'âme puisse s'élever vers Dieu.

Quoi que fassent, en effet, les prédicateurs de la parole divine ou les docteurs de la science chrétienne, ils ne nous dispensent l'Ecriture que goutte à goutte, dans un ordre brisé par le cadre de leurs discours ou l'objet de leurs travaux, et, tout en recueillant de leur exposition la doctrine céleste, elle n'a plus, sous cette forme, la suite lumineuse et progressive que l'Esprit de Dieu lui a faite dans le cours des temps. Le pain est rompu, il est vivant, il est distribué à tous les besoins dans la proportion de toutes les forces; mais son architecture a disparu par le succès même de la charité. Si, au contraire, lentenent instruits par l'Eglise, pénétrés de son souffle vivifiant, nous entrons avec un cœur docile dans le monument même de la vérité tel que Dieu l'a construit, nous rencontrerons bien des ombres dans les profondeurs, des passages où il faudra courber la tête, des sublimités où notre intelligence sera sur le point de faillir; mais, soutenus par l'Eglise elle-mème, notre compagne inviolable, nous marcherons de clartés en clartés sous le firmament de la sainte parole, nous jouant avec elle dans les plans découverts de l'éternité, admirant de proche en proche Jésus-Christ qui s'avance, l'attendant avec les patriarches, le regardant venir avec les prophètes, le saluant sur la harpe des psaumes, jusqu'à ce qu'enfin, au seuil du second temple, il nous apparaisse tout chargé de sa gloire et de sa mort, victime prédestinée de la réconciliation des âmes, et souveraine explication de tout ce qui est par tout ce qui fut. Cette vision de Jésus-Christ ne remplit pas seule le long tissu des saints livres; elle s'y entrelace aux grands événements du monde. Le chrétien les y voit sous la main de la Providence, conduits par des lois de justice et de bonté. Il démêle à cette lumière la succession des empires, l'avénement et la chute des races fameuses; il comprend que le hasard n'est rien ni la fatalité non plus, mais que tout marche sous la double impulsion de la liberté de l'homme et de la sagesse de Dieu. Cette vue de l'histoire dans la vérité de ses causes le ravit. Il y puise un entendement de la vie qu'aucune expérience ne lui donnerait, parce que l'expérience ne révèle que l'homme, tandis que l'Ecriture révèle à la fois Dieu dans l'homme et l'homme en Dieu. Cette révélation ne se fait pas seulement sentir aux grands moments de la Bible; elle est partout. Dieu ne s'absente jamais de son œuvre. Il est au champ de Booz, derrière la fille de Noémi, comme il est à Babylone au festin de Balthazar. Il s'assied sous la tente d'Abraham, voyageur fatigué du

chemin, comme il se repose au sommet du Sinaï dans les foudres qui annoncent sa présence. П assiste Joseph dans sa prison, comme il couronne Daniel dans la captivité. Les moindres détails de la famille ou du désert, les noms, les lieux, les choses, tout est plein de lui, et c'est dans une route de quarante siècles, de l'Eden au Calvaire, de la justice perdue à la justice recouvrée, qu'on suit de la sorte et pas à pas tous les mouvements de sa tendresse et tous ceux de sa force. Qui pourrait revenir insensible d'un si profond pèlerinage? Qui pourrait, conduit par la foi sur de telles traces, ne pas rentrer meilleur au foyer de sa propre vie? La Bible est tout à la fois le drame de nos destinées, l'histoire primitive du genre humain, la philosophie des saints, la législation d'un peuple élu et gouverné par Dieu; elle est, dans une providence de quatre mille ans, la préparation et le germe de tout l'avenir de l'humanité; elle est le dépôt des vérités qui lui sont nécessaires, la charte de ses droits, le trésor de ses espérances, l'abime de ses consolations, la bouche de Dieu sur son cœur; elle est enfin le Christ Fils de Dieu qui l'a sauvé.

Et si l'humanité l'ignorait, Emmanuel; si, pervertie par les bienfaits mêmes de ce livre, qui l'ont élevée si haut, elle venait à le méconnaître dans l'orgueil d'une grandeur qu'elle y a puisée, nous, chrétiens des derniers âges, quel ne devrait pas être notre culte pour ce monument éternel de la grace qui nous a choisis et de la vérité qui nous a faits? Comment en délaisserions-nous les pages dans la froide poussière d'une inactive adoration? Sans doute, elles vous coûteront de la peine, je vous l'ai dit; mais cette peine elle-même est encore un don; car, parmi les avantages attachés à l'étude directe des Ecritures, il faut compter l'appropriation lente et personnelle que nous nous faisons de leur substance. Lorsque nous en lisons le texte dans les docteurs, ou que nous en écoutons la voix dans la chaire de nos temples, c'est la pensée d'autrui qui dirige la nôtre, et qui, en nous épargnant tout travail, ne creuse pas toujours assez avant dans notre âme le sillon de l'Esprit-Saint. Mais si, au contraire, placés en présence de la lettre elle-même comme en présence d'un or inculte, nous y appliquons avec ferveur toutes les forces de notre entendement et toutes les énergies de notre foi, il se crée peu à peu entre le livre et nous un mystère de transsubstantiation. Notre âme entre dans chaque mot; et chaque mot, pesé au poids d'une conscience qui adore, pénètre notre âme, l'éclaire, l'échauffe, l'émeut, la ravit, lui donne Dieu dans une suave onction. Qu'importe le temps? qu'importent les sueurs ? Je ne vous presse pas d'aller vite, et Jésus-Christ ne vous presse pas non plus. Il attend sans peine l'homme après que l'homme a mis quarante siècles à l'attendre. Il faudra même vous résoudre à passer des choses que vous n'entendrez pas tout d'abord; c'est le conseil que vous donne l'Imitation. « La curiosité, dit-elle, nous arrête souvent dans la lecture des saints livres, parce que nous voulons comprendre et discuter là où il faudrait passer simplement (1). » A la longue, cependant, et en vous aidant d'ailleurs quelquefois d'un commentaire ou d'un conseil, votre esprit se formera au style de Dieu, comme aussi à la grammaire abrupte et quelquefois barbare de saint Jérôme. Vous prendrez goût à ce divin banquet; vous vous y asseoirez tous les jours non pas de longues heures, je ne vous le demande pas, mais quelques instants, le matin, lorsque le fardeau de la veille aura été enlevé de votre cœur par le repos, et que celui du jour n'aura pas encore courbé votre esprit. Vous ferez de ce lever dans la parole de Dieu l'aurore bien-aimée de tous vos travaux, Elle les colorera d'un reflet du ciel; elle y fera descendre comme un baume la rosée qui tombe des saintes régions. Vous vous direz, en fermant le livre après avoir lu, ce que Jésus-Christ disait à saint Pierre sur les flots du lac de Galilée: Duc in altum, « Avance-toi maintenant dans la haute mer. >>

Ce moment du réveil dans l'ombre ou la clarté du matin, selon les saisons, est un moment sacré. L'âme qui n'en connaît pas le prix ne s'initiera jamais bien avant aux voies du Dieu qui a réglé le cours des astres en même temps que la vie de l'homme, et fait de l'une et de l'autre une harmonie calculée. Le mépris de cette harmonie, funeste à la santé et au travail, l'est bien davantage encore à la piété. L'homme qui prolonge son sommeil au-delà du matin, parce qu'il a prolongé sa veille au-delà d'une juste nuit, trouve à son chevet le bruit et les affaires du monde. Il est saisi par leur éclat tumultueux, et cherche en vain pour Dieu l'heure tranquille qu'il a perdue par sa faute. Il ne trouve que des devoirs qui se précipitent, des ennuis qui s'appellent, l'oubli de son âme et

(1) Liv. I, II.

le silence de la vérité. Aussi était-ce, aux temps plus chrétiens que le nôtre, une maxime de toutes les familles fortes et de tous les esprits vigoureux, de se coucher de bonne heure pour se lever de même, et, lorsque je quittai ma province, à l'âge de vingt ans, pour venir à Paris, un homme éminent qui s'intéressait à ma jeunesse, me dit cette parole, qui m'est toujours demeurée présente: « Si vous voulez être tout ce que Dieu demande de vous, et vivre autant que le comporte votre nature, ne veillez jamais au-delà de dix heures du soir.» Aujourd'hui, par une aberration commune, mais sévèrement punie, on veut unir au prestige des travaux sérieux la jouissance des plaisirs vulgaires. On est homme du monde par-delà minuit, et l'on se réveille écrivain, savant, magistrat, ministre même, en attendant que la nature, accablée de ce double fardeau, se venge du génie lui-même par un idiotisme qui attriste l'admiration, et que l'antiquité n'avait pas connu. Vous, mon cher Emmanuel, quelle que soit votre carrière, vous permît-elle d'être moins ménager de vos nuits, respectez-en la prédestination divine. Suivez, dans votre sommeil comme dans tous vos actes, l'ordre sacré de la nature. Ce n'est pas en vain que vous en violeriez la majesté, ce n'est pas en vain non plus que vous honorerez dans ses lois la main qui les a tracées, et qui, en créant l'univers pour l'homme, a mis partout dans son œuvre un bienfait pour qui la vénère, un châtiment pour qui la profane. Le matin est le réveil du monde, qu'il soit aussi le vôtre. Consacrez-en l'aube virginale à la méditation de cette aube plus splendide encore et plus pure, qui est la parole de Dieu. L'une est la lumière de vos yeux, l'autre est celle de votre cœur; que toutes les deux se lèvent en même temps sur vous pour éclairer votre vie. La sortie du sommeil est comme la sortie du tombeau, et, quand Jésus-Christ s'élança du sien, au jour de sa résurrection, ce fut un ange qui renversa la pierre du sépulcre.

Mais dans quel ordre lirez-vous l'Ecriture sainte? Sera - ce au hasard, selon que l'instinct vous guidera, ou bien d'après une pensée directrice? Le hasard n'étant que l'abandon de soimême à l'inconnu, vous ne pouvez vous fier à lui dans une affaire aussi sérieuse que celle de communiquer avec Dieu par sa parole. Vous suivrez donc un ordre préconçu; quel sera-t-il ?

L'Ecriture, comme une haute montagne qui serait le phare du monde, se partage en deux versants, le versant de l'antiquité et celui des temps modernes, l'un qui regarde l'occident et l'autre l'orient de l'humanité. Tous les deux portent le nom de Testament, parce que tous les deux renferment le témoignage de Dieu et la charte de son alliance avec l'homme; mais, par le côté qui regarde la préparation de cette alliance, le testament divin prend le nom d'ancien, par le côté qui en regarde la consommation, il prend le nom de nouveau. L'un et l'autre, considérés dans leur distribution intérieure, se composent des mêmes éléments: l'histoire qui dit le passé, la prophétie qui dit l'avenir, la théologie qui unit le passé à l'avenir dans le sein de l'éternelle vérité.

Or, entre ces deux perspectives, dont l'une vous reporte à des temps qui ne furent qu'un préambule, l'autre à des temps qui durent encore et ne finiront qu'avec le monde, je n'hésite pas un instant. Vous êtes né sous Jésus-Christ; son siècle est le vôtre, sa lumière a éclairé toute lumière, et, de même que ceux qui furent avant lui le regardaient venir, ceux qui sont après lui doivent le regarder venu. Après comme avant, il est le point unique où le ciel et la terre se rencontrent. Sans doute, les chrétiens de l'Ancien Testament passaient au-delà du Christ pour contempler dans la suite des choses l'admirable effet de sa mission; mais ce second regard n'était que le prolongement du premier. Ils voyaient d'abord Jésus-Christ, et, cette vision satisfaite, ils adoraient en elle l'avenir mystérieux du genre humain régénéré. Nous aussi, chrétiens du Nouveau Testament, nous pouvons bien considérer au-delà du Christ les institutions et les événements qui en ont préparé la venue; mais c'est en traversant sa personne qu'il nous faut atteindre ce passé où il ne régnait pas encore et qui n'était qu'un crépuscule et une ébauche de son apparition au milieu de nous. Notre premier regard tombe sur lui naturellement; il est l'objet cherché avant tous les autres, la splendeur qui rejaillit sur les siècles incomplets, comme elle illumine les siècles de perfection.

Vous commencerez donc par l'Evangile, qui est Jésus-Christ vivant. Là, dans sa chair, expression de son âme et voile transparent de sa divinité, vous le verrez lui-même. Ce n'est point Moïse, ni David, ni le prophète Isaie, si grands qu'ils soient, qui vous parleront de lui; c'est sa

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