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tres aïeux, Publius et Quintus, à qui Rome doit les eaux dont elle est arrosée, et de son grand ancêtre encore si cher au peuple, et nommé Censorinus par nos pères pour avoir été deux fois censeur.

Sicin. — Dites que c'est en rappelant cette antique origine dont il a lui-même illustré la splendeur que nous avons surpris vos suffrages; mais que, jugeant mieux du présent par le passé, et songeant qu'il fut toujours votre ennemi, vous révoquez votre choix imprudent.

Brut. —Qui, que, sans nous, vous ne l'eussiez jamais nommé. Insistez là-dessus... Allez vous réunir, et rendez-vous bientôt en grand nombre au Capitole.

Les Cit. Oui, oui, nous nous repentons tous de notre choix...

Brut. — Qu'ils aillent ! Il vaut mieux en courir les hasards que d'attendre le mal qu'il ne manquerait pas de nous faire. Si, blessé de ce refus, comme je le crois, il suit en aveugle son caractère fougueux, alors nous tirerons parti de ses fureurs.

Sicin. - Devançons le peuple au Capitole, afin de déguiser la part que nous prenons au changement qu'il va manifester. »

Coriolan s'oppose à ce que le sénat montre sa sollicitude pour le peuple romain, de crainte que ce sentiment ne soit considéré comme un des effets de la peur, et n'amène le renversement de l'autorité légale. Cor.

::--- «Voici les tribuns, les organes du peuple; combien je les méprise! comme leur orgueil devient insupportable dans son accroissement !

Sicin. - N'allez pas plus avant.
Cor.- Comment! qu'est-ce donc?

Brut. Arrêtez. Il serait dangereux pour vous de passer outre.

Cor.-Quel est ce changement?

Comin.- N'a-t-il pas obtenu les suffrages des nobles et du peuple?

Brut. - Non, Cominius, non.
Cor. — Ai-je eu des voix d'enfants ?
Prem.Sen.— Tribuns, il va se rendre an Forum avec nous.
Brut. —Non, le peuple en fureur a réprouvé son choix.
Sicin. — Arrêtez, ou craignez un bouleversement.

Cor. — Tel est donc le troupeau que vous conduisez? Que leur sert d'avoir une voix qu'ils donnent et retirent l'instant d'après ? Mais vous, qui étes leur bouche, vous devriez prendre soin de renfermer leurs dents... Vos complots ont pour but de courber l'autorité des nobles sous vos lois. Devons - nous le souffrir ?

Brut. — Il n'y a point de complot. Le peuple se plaint avec raison de vos mépris. Il se souvient encore que, dans le temps de la disette, quand le grain lui fut distribué gratis, votre envie en souffrit, et que vous outrageâtes ses humbles suppliants, en les appelant flatteurs, ennemis du sénat et vils complaisants...

Comin.- On égare le peuple; il faut le détromper. Cette fraude est indigne de Rome. Coriolan est loin de mériter l'obstacle injurieux dont on veut barrer son chemin...

Cor.- Par le jour qui luit, je veux le redire. Je demande pardon à mes nobles amis; mais, quant à cette ignorante et puante canaille, qu'elle se reconnaisse au portrait que j'en fais. Je le répète, c'est par trop d'indnlgence que nous nourrissons l'insolence du peuple contre le sénat, et ses rébellions, en mêm lant avec nous cette funeste ivraie. Nous sommes tous les germes du désordre et du mal, et nous sacrifions nos vertus, notre force et notre autorité à de vils mendiants.

Prem. Sén. – Taisez-vous, je vous en conjure.

Cor.- Me taire! Non, non; de même que je n'ai pas craint de verser mon sang au milieu des combats pour servir mon pays, de même mes poumons ne cesseront de frapper de paroles ces vils lépreux, jusqu'à ce que la mort ait glacé mon haleine. Pouvons-nous, sans dédain, ne pas rejeter le joug qu'on veut nous imposer.

Brut. - A vous entendre parler, on vous croirait un dieu pouvant commander et punir à votre gré. Pourtant vous n'êtes qu'un mortel comme un autre.

Sicin. - Eh bien, gardez ce venin dans votre cour; je ne veux pas qu'il puisse se répandre au dehors.

Cor.- Comment, je ne veux pas ? Entendez-vous ce Triton, le chef de ce fretin, il dit: Je ne veux pas ! Comin.

On dirait que c'est la loi qui parle. Cor. - Je ne veux pas! O patriciens trop bons, trop imprudents, comment permites-vous que l'hydre se donnat un officier parlant de ce ton? qui, n'étant que la bouche du monstre, prétendit vous forcer à suivre le courant où il veut que vous nagiez confondus ensemble. S'il en a le pouvoir, courbez-vous en sa présence; s'il ne l'a pas, montrez du caractère, sortez d'un sommeil dangereux; ou bien, dès ce jour, faites placer des fauteuils pour eux, près des vôtres; car, s'ils sont sénateurs, vous êtes plébéiens. Sont-ils vos inférieurs, quand ils ont droit d'exiger que l'accord souverain sente plus dans son résultat le peuple que les sénateurs ? N'avez-vous pas permis que ce peuple élüt ses magistrats ? et quels magistrats, grands dieux ! qui, d'un seul mot, peuvent arrêter les conseils d'un sénat plus grave que tous ceux de la Grèce. Vos honneurs sont détruits; vos conseils sont avilis. Ah! mon cour se remplit d'une profonde douleur, en voyant deux pouvoirs dans l'état disputer d'autorité, de rang et de prééminence. La discorde, se glissant bientôt entre eux deux, les ruinera par les mains l'un de l'autre.

Comin.-Rendons-nous au Forum.

Cor.-Maudit soit celui qui, au temps de la disette, donna le conseil de distribuer du grain à cette multitude, comme on le faisait quelquefois dans la Grèce.

Brut.-Celui qui ose ainsi parler devant nous, peut-il se flatter d'avoir les suffrages du peuple?

Cor.- Écoutez mes raisons, elles valent mieux que ses suffrages. Le peuple doit savoir qu'en recevant du grain, il n'avait aucun droit à cette distribution. Quels étaient ses services pour attendre cette récompense ? Quand des dangersimminents, pénétrant jusqu'au ceur de l'État, nous appelaient aux armes, lui seul refusa de sortir de nos murs. A la guerre, il a fait consister sa valeur dans l'indiscipline, le trouble et les séditions. Étaient-ce là des exploits qui parlaient pour lui ? Dans la paix, quelle grâce avions-nous à lui rendre? Sa basse jalousie envers les sénateurs lui méritait-elle aussi leurs largesses ? Et de quel oil doit-il regarder les bontés du sénat trop facile envers lui? Sa conduite exprime sa pensée à cet égard. Nous l'avons emporté par le nombre, disent-ils. Nous inspirions la peur, et nos voeux ont triomphé! Oui, c'est là leur idée; et nous rabaissons aveuglément nos siéges au niveau des leurs. Complaisance fatale, qui forcera honteusement les portes du sénat, et y fera entrer les corbeaux pour en chasser les aigles! Puissent les dieux immortels, qui du haut des cieux président aux serments, sanctionner ce que je dis avec franchise! Ce pouvoir partagé entre les deux partis contraires, dont l'un doit ses justes mépris à l'autre et s'en voit insulter sans raison; ce pouvoir où le rang, les honneurs, le savoir, la noblesse ne peuvent décider sans le consentement d'une foule ignorante, ne peut conduire à rien d’utile ni établir la durée du bonheur public. Vous donc qui m'entourez, vous, dont le cœur noble est sans doute plus prudent et plus discret que craintif; qui préférez l'honneur à la vie la plus longue; qui ne redoutez point, puisque vous aimez Rome, de changer l'ordre qui doit lui nuire; qui pensez qu'il vaut mieux, dans un moment de crise, essayer un remède nouveau, quel que soit le danger des ingrédiens qui le composent, que de se résigner sans secours à une mort certaine, unissons nos efforts, et, par un coup salutaire, arrachons de la bouche du peuple cette langue qui lui sert à sucer des poisons. Replaçons-nous au rang d'où nous sommes déchus, en rendant à l'État la force qui lui manque, et surtout le pouvoir de faire du bien, sans que le mal ait le droit de faire avorter ses mesures.

Brut. — Il en a dit assez.

Sicin. -- Il parle comme un traître; il mérite le sort que la loi réserve aux traitres.

Cor. — Misérable, tais-toi ! Que le sort te confonde! Le peuple a-t-il besoin de ces tribuns chauves ? C'est avec leur frele appui qu'il manque de respect au sénat auguste dont Rome s'honore. Ils ont été nommés dans le sein de la révolte. Amis, renversons-les dans un temps plus propice, et foulons aux pieds leur pouvoir éphémère.

Brut. — Trahison manifeste!
Sicin.- Est-ce là un consul? Non, non.
Brut.- Édiles, accourez... Holà, qu'on le saisisse.

Sicin.-— Faites venir le peuple!... C'est en son nom que je te déclare, toi, Marcius, devant nous tous, traître, novateur criminel, l'ennemi de Rome. Rends-toi, sans différer.

Cor.- Retire-toi !
Les Sén. et les Patr.- Nous répondons pour lui.
Comin. Cessez de l'arrêter.

Cor.— Va-t-en, vieux squelette, ou je jette tes os hors de tes vêtements.

Sicin. - Au secours, citoyens!
Menen.- Romains, des deux cotés plus de respect.

Sicin. (au peuple). – Voilà celui qui veut vous arracher vos magistrats, vos lois, votre liberté.

Le peuple.- A bas! à bas!
Brut.-Édiles, qu'on le saisisse!

Un Sén.- Tribuns, patriciens, sénateurs, citoyens, Sicinius, Brutus, brave Coriolan, arrêtez! arrêtez!

Le peuple. - Arrêtons, écoutons.

Menen. — Que deviendra tout ceci? Je ne respire plus! Désordre! confusion! on ne saurait s'entendre. Romains, calmezvous! Tribuns, parlez au peuple. Sicinius, parlez.

Sicin. - Peuple, écoutez-moi.
Le peuple.- Écoutez le tribun! Silence !

Sicin.- Marcius veut que vous deveniez esclaves; ce Marcius que vous venez de choisir pour consul... >>

Shakspeare nous offre dans Volumnie le portrait d'une femme romaine, conçu dans le véritable esprit antique, et parfait dans toutes ses parties. Quoique Coriolan-soit le héros de la pièce, cependant la plus grande partie de l'intérêt de l'action et la catastrophe finale portent sur le caractère de sa mère Volumnie, et sur le pouvoir qu'elle exerça sur son esprit, pouvoir qui, suivant l'histoire, sauva Rome et perdit son fils. Le patriotisme exalté de cette dame, sa fierté patricienne, son orgueil maternel, son éloquence et son caractère impérieux, sont exposés de manière à produire le plus puissant effet; malgré cela, tout ce qui est particulier à son sexe est admirablement conservé; et le portrait, tout vigoureux qu'il est, se trouve dépouillé de toute dureté.

Examinons d'abord la position et les sentiments respectifs de la mère et du fils, parce qu'ils sont de la plus grande importance dans l'action du drame, et qu'ils forment par conséquent les traits saillants des caractères. Bien que Volumnie soit dame romaine, et que son pays lui doive son salut, il est clair que son orgueil et son affection de mère sont plus forts même que son patriotisme. Ainsi, quand son fils est exilé, elle s'exhale en imprécations contre Rome et ses citoyens :

« Que la peste se répande dans tous les ateliers de Rome, et » que tous les artisans périssent! »

Volumnie ne se serait jamais écriée, comme la Mère de Sparte, en parlant de son fils : « Sparte en a d'autres aussi

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