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veloppe tous deux, est beau et intéressant en lui-même, parce qu'il est frappant et naturel. Au lieu du caprice volage et de la pétulance provoquante qu'elle déploie dans les premières scènes, elle offre un mélange de tendresse et d'artifices, de crainte et de cajolerie. Ainsi sa conduite après la bataille d'Actium, quand elle cède devant les nobles et tendres reproches de son amant, est en partie l'effet d'une subtilité de femme, et en partie celui d'un sentiment naturel :

Cléop. — « Ah! seigneur, seigneur! pardonnez à mes timides vaisseaux; j'étais loin de prévoir que vous alliez me suivre. Ant. O fatale Égyptienne, tu savais trop bien que mon cœur était inséparablement attaché à ton vaisseau, et qu'en fuyant tu m'entraînais avec toi. Tu connaissais ton empire absolu sur mon âme, et tu savais qu'un signal de tes yeux m'eût fait désobéir aux dieux mêmes.

Cléop. Oh! pardonne-moi !

Ant. Me voilà réduit maintenant à envoyer d'humbles propositions à ce jeune homme. Il faut que je supplie, que je rampe dans tous les détours de la bassesse, moi, qui gouvernais en me jouant la moitié de l'univers, qui créais et anéantissais à mon gré les fortunes du genre humain ! Tu savais trop à quel point tu avais asservi mon âme, et que mon épée, lâche esclave de ma passion, obéirait en tout à ses caprices.

Cléop. — Oh! j'implore ton pardon.

Ant. Ah! ne pleure pas! une seule de tes larmes vaut tout ce que j'ai jamais pu gagner ou perdre. Donne-moi un baiser. - Ah! dans ce baiser, tu m'as tout rendu !... >>

C'est parfaitement soutenir le caractère de Cléopâtre que de la représenter dépourvue de force morale et de courage physique, restant terrifiée et soumise devant l'esprit male de son amant, qu'elle a auparavant si bien excité. Ainsi l'Armide du Tasse, moitié syrène, moitié enchanteresse, avec un artifice plus raffiné, oublie ses enchantements, et a recours à la persuasion, aux prières et aux larmes.

Un sentiment semblable inspire la conduite de Cléopâtre envers Antoine dans sa mauvaise fortune. Le lecteur doit se rappeler cette belle scène où Antoine, surprenant Thyrée baisant la main de la reine, entre en fureur et ressemble à un ouragan.

Le caractère de Marc Antoine, tel que l'a peint Shakspeare,

rappelle l'Hercule de Farnèse. Il y a une ostentation de pouvoir, une grandeur exagérée, un effet colossal dans toute la conception que soutient partout la pompe du langage, et qui semblent faire entendre le bruit des armes et les excès de l'orgie. La grossièreté et la violence du portrait historique y sont un peu adoucies; mais chaque mot que prononce Antoine caractérise le Romain arrogant, magnanime, qui s'est joué de la moitié du monde comme il a voulu, et qui est lui-même le jouet d'une foule de passions insensées, et l'esclave d'une femme.

L'histoire est exactement suivie dans tous les détails de la catastrophe; il y a quelque chose de merveilleusement grand dans la marche précipitée des événements. A mesure que les désastres se groupent autour d'elle, Cléopâtre recueille toutes ses facultés pour y faire tête, non avec le courage d'une grande ame, mais avec l'esprit hautain et indomptable d'une femme opiniâtre, non accoutumée aux revers ou à la contradiction. L'on a toujours regardé son discours, après qu'Anoine a expiré dans ses bras, comme un des plus étonnants de Shakspeare. Cléopâtre n'est pas une femme à garder le silence dans la douleur. Le contraste entre la violence de ses passions et la faiblesse de son sexe, entre sa royale grandeur et son excessive misère, sa lutte impétueuse, inflexible contre la terrible destinée qui l'enveloppe, le mélange de son impatience, et le pathétique de son agonie sont réellement magnifiques. Elle tombe sur le corps d'Antoine, et n'est rappelée à la vie que par les cris de ses femmes.

Iras. « Reine d'Égypte, belle souveraine...

Cléop. Non, je ne suis plus qu'une femme assujettie aux mêmes passions que la fille qui exécute les plus obscurs travaux. Il m'appartiendrait en ce moment de jeter mon sceptre aux dieux barbares, et de leur dire que cet univers fut égal à leur Olympe, jusqu'au jour où ils m'ont enlevé mon précieux trésor. - Tout n'est plus que néant... Est-ce donc un crime de se précipiter soi-même dans la secrète demeure de la mort, avant que la mort ose venir à nous ? Hé bien, mes femmes, que dites-vous? Chères compagnes, parlez-moi, répondez; et toi, Charmiane? Allons, mes filles... Ah! mes amies, voyez, notre flambeau est éteint. (Aux soldats d'Antoine.) - Bons amis, prenez courage, nous l'ensevelirons;

accomplissons ensuite l'acte des grandes âmes en dignes Romains, et que la mort soit fière de nous ! »

Quoique Cléopâtre parle de mourir en Romaine, elle craint ce qu'elle désire, et ne peut exécuter avec simplicité ce qui lui coûta un pareil effort. Cette pusillanimité, qui fut un trait si frappant de son caractère historique, qui amena la dé faite d'Actium, lui fit différer l'exécution d'une résolution fatale, jusqu'à ce qu'elle eût essayé de se donner la mort par des moyens faciles. Shakspeare l'a rendue d'une manière qui augmente notre respect et notre intérêt. Timide par nature, elle est courageuse par la seule force de sa volonté; elle se stimule elle-même en termes pompeux dans une espèce de défi. Sa vive imagination lui suggère tous les motifs qui peuvent l'exciter à l'action qu'elle a résolue. Cependant elle tremble en la contemplant. Elle se représente toutes les humiliations qui doivent accompagner sa captivité, celles surtout qu'une femme vaine, voluptueuse et hautaine, peut redouter, et que la vraie vertu et la magnanimité seules doivent mépriser.

Cléopâtre aurait enduré la perte de la liberté; mais être conduite en triomphe à travers les rues de Rome lui paraissait insupportable, Elle se serait abaissée à une feinte courtoisie pour César, et elle aurait employé la duplicité avec toute la supériorité de son art; mais être punie par le coup d'œil le plus dédaigneux et le plus amer de cette Octavie qu'elle avait insultée... plutôt une tombe en Égypte !

Cléop.« Jamais ta prude Octavie, avec son regard modeste et son âme froide, ne jouira du triomphe de me contempler... - Eh bien, Iras, quels sont tes sentiments? Tu seras donc promenée dans les rues de Rome comme une marionnette d'Égypte, ainsi que moi? Les artisans, avec leurs tabliers crasseux, leurs équerres et leurs marteaux, nous soulèveront dans leurs bras pour nous montrer au-dessus de la foule : nous serons au milieu du nuage de cent haleines épaisses, et forcées d'en respirer la vapeur fétide.

Iras. Que les dieux nous en préservent!

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Cléop. — Oui, voilà le sort qui nous attend, Iras. D'insolents licteurs nous montreront au doigt comme des courtisanes publiques; de misérables rimeurs nous chansonneront dans leurs airs discordants; les histrions, en improvisant, nous traduiront sur le théâtre, et étaleront aux yeux du peuple nos

fêtes nocturnes d'Alexandrie: Antoine sera produit sur la scène ivre et chancelant, et moi je verrai quelque écolier à la voix glapissante, et travesti en Cléopâtre, avilir ma grandeur sous le rôle d'une prostituée. »

Elle demande donc son diadème et ses habits royaux; elle se pare comme si elle allait trouver Antoine sur le Cydnus. Coquette jusqu'à la fin, elle veut rendre la mort fière de la saisir, et, comme le phénix, mourir comme elle a vécu, voluptueuse jusque dans son désespoir (1).

Voici l'analyse de ce drame et la trop courte notice de Cléopâtre, qui est sortie de la plume brillante de madame George Sand.

« Vainqueurs des meurtriers de César dans les plaines de Philippes, les triumvirs se sont partagé les dépouilles du monde: l'Occident échut à Octave, l'Orient à Antoine, et l'Afrique à Lépide. Antoine, captivé par les charmes de Cléopâtre, néglige tous les soins de l'empire, et oublie Rome même. Mais la mort de Fulvie, son épouse, le tire de sa léthargie; il se prépare à partir. Cléopâtre essaie en vain par ses artifices de le retenir. Antoine se réconcilie avec Octave, et, pour mieux cimenter leur union, il épouse sa sœur Octavie, et s'apprête à marcher avec ses collègues contre Sextus Pompée. Fureur et jalousie de Cléopâtre en apprenant le mariage d'Antoine. Ce dernier s'irrite contre Octave, devenu seul maître de Rome par le renvoi de Lépide. Octavie revient bientôt après à Rome pour réconcilier son frère avec son époux. Pendant ce temps Antoine retourne auprès de Cléopâtre. Octave lui déclare la guerre. Antoine, par complaisance pour la reine d'Égypte, se décide à combattre Octave sur mer. Cléopâtre prend la fuite au plus fort de l'action. Antoine la suit honteusement; il est réduit à faire des propositions à Octave, qui les rejette. Antoine, vainqueur dans une seconde bataille, dispose tout pour une bataille décisive qui doit se donner sur terre et sur mer. Mais la flotte d'Antoine se joint à celle d'Octave. Sa cavalerie l'ayant ensuite abandonné, il est battu. Cléopâtre, pour se sous

(1) Cléopâtre a offert des particularités remarquables même après sa mort. Licetus assure que le corps de cette reine fut trouvé entier et sans la moindre altération, cent vingt-six olympiades après, par l'empereur Héraclius.

traire à sa colère, se renferme dans le tombeau de Ptolémée, et fait répandre le bruit de sa mort. Désespoir d'Antoine qui se frappe de son épée. Antoine mourant se fait porter auprès de Cléopâtre et expire dans ses bras. Octave essaie de se rendre maitre de Cléopâtre. Il a une entrevue avec elle, et cherche à la rassurer. Mais la reine d'Égypte, voulant éviter la honte d'être conduite en triomphe à Rome, pose sur son sein un aspic, dont la piqûre lui donne la mort.

>> Cléopâtre est un type double, également remarquable par son côté moral et par son côté historique. Dans l'ordre moral, elle représente la passion pure; dans l'ordre historique, la tyrannie pure. Et nécessairement ces deux ordres se mêlent et s'identifient presque. Cléopâtre aime Antoine avec ardeur, avec caprice, avec peur, avec insolence, comme peut aimer seulement une Égyptienne et uneEgyptienne reine, esclave de Rome, despote de son peuple. De pudeur fausse ou vraie, pas l'apparence; et cela la distingue autant comme femme que comme reine. Voyez quel contraste elle forme avec la rivale qu'elle déteste! Octavie est bien la matrone romaine, belle, grave, pure, froide ; la femme qui n'est sortie de la maison paternelle que pour entrer sous le toit conjugal, qui, devenue veuve, est allée demander à son frère la protection que lui donnait auparavant son mari; la femme qui pourrait sans crainte attacher sa ceinture immaculée à la galère sacrée, certaine de l'entraîner sur ses pas. Pour elle la liberté n'est qu'un nom, l'amour qu'un devoir. La chasteté est la déesse qui préside à sa vie, comme à celle de Cléopâtre la volupté. C'est à cause de cette différence que la reine hait, craint et méprise à la fois la matrone. Elle sent que sa rivale a une vertu qui lui manque, une vertu qu'elle regrette peut-être de ne pas avoir, et dont elle ne voudrait pas, si les dieux la lui offraient; une vertu dont elle redoute ou dédaigne l'influence sur Antoine, selon qu'elle songe au Romain ou à l'homme. Le Romain, tout voluptueux, tout passionné, tout spontané qu'il est dans la satisfaction de ses désirs, garde pourtant toujours caché dans le fond de l'âme un souvenir respectueux, presque superstitieux, des idées romaines, et, dans une heure de faiblesse de cœur ou de force d'esprit, il peut sacrifier aux préjugés de son éducation les penchants de sa nature. Mais cette nature est si puissante, si active, si déterminée! Cet homme a un cœur si chaud, une soif

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