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culo et Stephano. Enfin les esprits de l'air, étant d'une nature plus délicate et plus raffinée, sont employés par notre magicien à représenter, sous la direction d’Ariel, une vision trèsmajestueuse.

Il parait aussi que ces formes aériennes étaient occupées nuit et jour à chanter les plus délicieuses mélodies, ou à suggérer les songes les plus agréables. « L'ile, dit Caliban, est » pleine de sons et d'airs ravissants qui charment et ne nuisent » pas. » On trouve la plus exquise description des minces dimensions et des récréations de ces étres élégants dans la chanson que le poëte met dans la bouche d’Ariel , à la perspective de sa liberté qui approche.

Que tous ces esprits élémentaires ne fussent que des agents de compulsion , et leur obéissance le seul résultat du pouvoir magique, c'est ce que prouve évidemment la conduite d'Ariel et le langage de Caliban, le premier en demandant à plusieurs reprises sa liberté, le second en déclarant qu'ils le haïssent tous aussi forlement que moi,

Il est également clair, d'après divers passages de cette pièce, que chaque classe avait un temps prescrit pour ses opérations. Ainsi Prospero menace Caliban que « des milliers de lutins, du» rant cette longue nuit où ils seront libres, s'évertueront sur » lui; » et, en invoquant les divers esprits, il parle de ceux « qui » se réjouissent d'entendre le couvre-feu ; » doctrine qui est encore plus minutieusement exprimée dans d'autres drames du poëte anglais. Dans Hamlet, par exemple, il est dit qu'au chant du coq « tous les esprits errants hors de leurs domaines, soit » sur la mer, soit dans le feu, sur la terre, ou dans les airs, se » hâtent de rentrer dans le lieu de leur exil. »

Enfin nous pouvons 'remarquer qu'à l'égard de la croyance populaire dans l'art de la magie, tel qu'il est détaillé dans les livres et dans les traditions qui s'y rapportent, Shakspeare a exercé une espèce d'enchantement qui surpasse infiniment celui des plus profonds magiciens du savoir classique,

On pense généralement que le caractère de Caliban est un chef-d'oeuvre, et c'est avec raison. En effet la difformité de corps et d'esprit dans Caliban est rachetée par la force et la vérité d'imagination qui y sont répandues ; c'est, pour ainsi dire, la quintessence de la grossièreté, mais c'est une grossièreté sans bassesse, Le poëte a fait contraster l'esprit

, brutal de Caliban avec les formes pures et originales de la nature. C'est une créature sauvage, grossière et toute terrestre; mais elle semble avoir été tirée du limon avec une âme qui lui a été ajoutée par instinct, et qui répond à ses besoins et à son origine. Sa trivialité n'est pas de la grossièreté naturelle, c'est une grossièreté d'emprunt, et qui ne fait point de tort å ses qualités, de même que la mode est l'affectation de tout ce qui est élégant et poli, sans aucun sentiment de ce qui la constitue.

Prospero.-(S'approchant de la grotte.)

Toi, qu’un démon créa dans son jour de colère,

Dehors! viens qu'on te voie! allons, sors.
Caliban. (Sortant de l'antre avec une charge de bois , regarde
Miranda et son père.)

Sur tous deux
Pleuvent tous ces poisons, que des marais fangeux
Écumant le limon dans sa main desséchée,
Ma mère recueillait, sous les vieux joncs cachée!

Que le vent du sud-est vous dévore vivants !
Prospero.- Eh bien, je vais te rendre à tes anciens tourments.

Tu veux que, dès ce soir, la douleur sans relâche,
A tes flancs, à ton sein, comme autrefois s'attache;
Te privent de sommeil, et d'haleine et de voix;
Que de mille aiguillons les poignantes morsures
En longs sillons de sang t'impriment leurs blessures ;
Tu le veux : j'y consens, et je te le promets.

Ce soir, monstre.
Caliban.

J'ai faim-je veux diner en paix-
Cette île m'appartient par Sycorax ma mère;
Pourquoi me la prends-tu?... Le jour où l'onde amère
Te jeta sur ces bords où tu me rencontras,
Avec humanité d'abord tu me traitas.
Ton langage amical plaisait à mon oreille;
Tu m'enseignais comment du fruit de la groseille
On exprime le jus; et pourquoi tour à tour
Un globe tout de flamme et qui donne le jour
Apparaît dans le ciel, suivi d'un feu plus pâle,
Qui brille dans la nuit, et croit par

intervalle.
Je t'aimais en revanche, et je te découvrais
Les trésors de mon ile, étangs, sources, forêts,
Tous mes secrets enfin... Que le ciel m'en punisse!
Puissent mille poisons, unis pour ton supplice,

Distiller sur ton front tous les hideux fléaux
Qui déchirent la chair et qui rongent les os !
Jadis j'étais mon maître... Au fond d'un roc stérile

Tu m'enfermes...
Prospero.

Tu mens, âme ingrate et servile;
Sur toi, monstre, jamais la bonté ne put rien.
En vain pendant longtemps je t'ai comblé de bien;
Il te faut des tourments. – Vil rebut de la terre,
Tu.voulus de celui qui te traitait en père

Déshonorer la fille...
Caliban.

Oui, c'était mon projet :
Tu m'en as empêché ; j'en ai vraiment regret.
De petits Calibans j'allais peupler le monde.

C'est dommage!
Prospero.-(A part.) Jamais cette nature immonde,

Destinée à mal faire, à maudire, à servir,

Aux plus faibles vertus ne pourra s'assouplir. (A Caliban.) - Étendu sur la terre, affamé, nu, sauvage,

Ici je te trouvai; je t'appris mon langage,
Je pris pitié de toi. Tes sens épais et lourds
Qu'à peine révélaient quelques hurlements sourds,
De la noble raison virent briller la flamme.
Vains efforts ! soins perdus! — Né d'une race infâme
Avec ton sang impur tes vices circulaient,
Les besoins de la brute en tes veines coulaient.

Subis ta peine, esclave ! ou ton sort sera pire.
Caliban. Tu m'as appris ta langue... et je sais te maudire!..,-

J'ai profité, vois-tu ?...
Prospero.

Va, fuis. Tremble ; je puis
Torturer tout ton corps par des maux inouïs.
Tes os vont se briser; une insomnie affreuse

Tarira ce sang vil dans sa source fangeuse.
Caliban.

Non, non; pardonne-moi!
Prospero.

Va, fuis, esclave; fuis,
Va ramasser le bois; va, te dis-je; obéis !

(Imitation de M. PHILARÈTE CHASLES.) On a comparé quelquefois la Tempête au Rêve d'une Nuit d'été; il est certain que la Tempêle est une pièce plus belle et plus intéressante que le Rêve d'une Nuit d'été, mais ce n'est pas un poëme aussi parfait. Il y a dans ce dernier un plus grand nombre de passages remarquables ; cependant le role de Prospero nous en offre, entre un grand nombre d'autres , deux tellement admirables, et qui ont été cités si souvent, que presque tous les hommes lettrés les savent par cour. Le premier c'est lorsque la vision qu'a conjurée Prospero disparait : « Les » tours couronnées de nuages, les palais somptueux, etc., etc. » Le deuxième c'est quand Prospero, abjurant son art, s'exprime ainsi :

« Vous, fées des collines, des montagnes et des ruisseaux, des » lacs tranquilles et des bocages; et vous qui, sur les sables où >> votre pied laisse à peine une empreinte légère, poursuivez » Neptune lorsqu'il retire ses flots, et fuyez devant lui lorsqu'il » les ramène. Vous, figures légères qui tracez au clair de la » lune ces ronds mystérieux sur l'herbe amère que la brebis » refuse de brouter; et vous dont le passe-temps est de faire » naître à minuit les mousserons , et que réjouit le son majes» tueux du couvre-feu. Secondé par vous, quelque faible que » soit votre pouvoir, j'ai pu obscurcir le soleil dans toute la » splendeur de son midi. J'ai pu commander en maitre aux » vents séditieux, et soulever entre les vertes mers et la voûte » azurée des cieux une guerre mugissante. Le tonnerre aux » éclats terribles a reçu de moi de nouveaux feux. J'ai brisé le » chêne orgueilleux de Jupiter avec les traits de sa foudre. » Par moi, le promontoire a tremblé sur sés massifs fonde» ments. Le cèdre et le pin à la cime altière, saisis par leurs » troncs vigoureux, ont été arrachés aux entrailles de la terre. » A ma voix, les tombeaux se sont ouverts; ils ont réveillé » leurs hôtes endormis; ils ont lâché leur proie! Telle est la » puissance de mon art! mais, c'en est fait, j'abjure ici cette » sauvage magie, et, quand je vous aurai demandé quelques » airs d'une musique céleste, afin de produire sur leurs sens » l'effet que je médité, et que doit accomplir ce prodige aérien, » aussitôt je brise ma redoutable baguette et j'ensevelis ses » débris dans le sein de la terre; plus avant que

n'ait jamais » pénétré la sonde du navigateur, je noierai mon livre ma» gique. »

Il est à remarquer que, dans cette pièce, Shakspeare a fait contre les systèmes et utopies de la philosophie moderne, tous les arguments qui ont été reproduits depuis.

D. O'SULLIVAN.

AVERTISSEMENT DU TRADUCTEUR.

Aborder de front cet altier génie qui a nom Shakspeare, c'est là sans doute une tâche impossible. Le moyen en effet de dompter ce rude joûteur ? Dans ce duel hardi avec cette intelligence souveraine, nul n'est sûr de son adresse; la force échoue; le talent lui-même est vaincu, tant l'habileté du plus ingénieux copiste est souvent déjouée par des beautés étranges et imprévues, formes nouvelles, pensées nouvelles, que la langue qui traduit ne saurait enlever à la langue qui invente. Et quand ces efforts, presque toujours impuissants, ont été tentés par des écrivains éminents, on se demande s'il n'y a pas témérité à venir orgueilleusement, après eux, essayer de refaire ce qu'ils ont fait aussi bien que possible. Voilà quelle terreur sincère nous aurait arrêtée, si le directeur de la Bibliothèque anglo-française ne nous eût assigné une épreuve nouvelle en nous confiant le travail que nous livrons aujourd'hui au public. C'est en vers que nous avons traduit une partie de la Tempête, des fragments du Rêve d'une Nuit d'été, du Roi Jean, de Macbeth et du Conte d'Hiver, ces poésies tendres ou terribles tour à tour, fidèle reflet du double génie oriental et tudesque de Shakspeare. Nous avons voulu rendre à la muse du poële son vêtement primitif. Qu'on nous pardonne notre ambition, qu'on soit indulgent pour notre faiblesse. Une femme a bien osé traduire Homère !

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LOUISE COLET, née REVOIL.

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