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disent-ils, vos seigneuries ayant compté ces bagatelles pour quelque chose , et honoré les oeuvres et l'auteur vivant de tant de faveur, nous espérons que vous userez envers elles de la même indulgence qu'envers leur père. » Puis ils ajoutent, avec une humilité vraiment touchante : « Nous les avons recueillies, comme par un pieux office à l'égard du mort, afin de procurer tutelle à ces orphelins, sans ambition de profit ni de renommée, et seulement pour conserver la mémoire d'un aussi digne ami, et d'un aussi bon compagnon que notre Shakspeare (1). »

La gloire de ces bagatelles cependant s'accrut sans cesse. Quelque défectueuse que fùt cette édition, l'Angleterre y reconnut le grand poëte dont elle devait s'honorer ; et quoique, dans le milieu du dix-septième siècle, l'intolérance puritaine et la guerre civile, en proscrivant les jeux du théâtre, aient interrompu cette tradition perpétuelle d'une gloire adoptée par l'Angleterre, on en retrouve partout le souvenir. Milton la consigné dans une épitaphe en beaux vers, inêlés d'une affectation qui ne détruit pas l'enthousiasme.

« Quel besoin a mon Shakspeare (2), pour ses os vénérés, de pierres entassées par le travail d'un siècle? Quel

(1) « Only to keep the memory of so worthy a friend and fellow alive as our Shakspeare. » (2) What needs my Shakspeare for his honour'd bones,

The labour of an age in-piled stones;
Or that his hallow'd reliques should be hid
Under a star-ypointing pyramid.
Dear son of memory, great heir of fame,
What need'st thou such weak witness of thy name;

besoin que ses saintes reliques soient cachées sous une pyramide qui monte jusqu'aux cieux ? Fils chéri de la mémoire, grand héritier de la renommée, que t'importent ces faibles témoignages de ton nom ! Toi-même, dans notre admiration et dans notre stupeur, tu t'es bâti un monument de longue vie, tandis qu'à la honte de l’art qui travaille lentement, les nombres coulaient faciles, et que chacun, dans les pages de ton livre sans prix, recueillait avec une impression profonde ces vers inspirés. Alors toi, dans l'étourdissement dont tu frappais notre imagination, tu nous as rendus marbre par trop d'effort pour concevoir; et, ainsi enseveli, lu reposes dans une telle pompe, que les rois, pour un tombeau semblable, ambitionneraient de mourir! »

On voit, par ces témoignages et par d'autres qu'il serait facile de réunir, que le culte de Shakspeare, quelque temps affaibli dans la frivolité du règne de Charles II, n'a pas cependant été en Angleterre le fruit d'une lente théorie, ni le calcul tardif d'une vanité nationale. Il suffit, d'ailleurs, d'étudier le théâtre de cet homme extraordinaire pour comprendre sa prodigieuse influence sur l'imagina

Thou in our wonder, and astonishment
Hast built thyself a live long monument :
For whilst, to the shame of slow undeavouring art,
Thy easy numbers flow, and that each heart
Hath, from the leaves of thy unvalued book
Those Delphick lines with deep impression took;
Then thou, our fancy of itself bereaving,
Dost make us marble with too much conceiving:
And so sepulcher'd, in such pomp dost lie,
That kings, for such a tomb, would wish to die.

tion de ses compatriotes ; et cette même étude y fait voir d'assez grandes beautés pour mériter l'admiration de tous les peuples.

La liste des pièces non contestées de Shakspeare renferme trente-six ouvrages produits dans un espace de vingt ou de vingt-cinq ans, depuis les premières années de son séjour à Londres jusqu'en 1614. Ce n'est donc

pas ici la fécondité prodigieuse et folle d'un Lope de Vega, de cet intariesable auteur dont les drames se comptent par milliers. Quoique Shakspeare, au rapport des deux comé diens ses éditeurs, et de Ben-Johnson, écrivît avec rapidité, et ne raturât jamais ce qu'il avait écrit, on voit, par le nombre borné de ses compositions, qu'elles ne s'entassèrent pas confusément dans sa pensée, et qu'elles n'en sortirent pas sans méditation et sans effort. Les pièces des poëtes espagnols, ces pièces faites en vingt-quatre heures, comme disait l'un d'eux, semblent toujours une improvisation favorisée par la richesse de la langue, plus encore que par le génie du poëte. Elles sont, la plupart, pompeuses et vides, extravagantes et communes. Les pièces de Shakspeare, au contraire , réunissent à la fois les accidents soudains du génie, les saillies de l'enthousiasme, et les profondeurs de la méditation. Le théâtre espagnol a souvent l'air d'un rêve fantastique, dont le désordre détruit l'effet , et dont la confusion ne laisse aucune trace. Le théâtre de Shakspeare, malgré ses défauts, est le travail d'une imagination vigoureuse, qui laisse d'ineffaçables empreintes, et donne la réalité et la vie même à ses plus bizarres caprices.

Ces observations autorisent-elles à parler du système dramatique de Shakspeare , à regarder ce système comme justement rival du théâtre antique, et à le citer enfin comme un modèle qui mérite d'être préféré? Je ne le crois pas. En lisant Shakspeare avec l'admiration la plus attentive, il m'est impossible d'y reconnaître ce système prélendu, ces règles de génie qu'il se serait faites, qu'il aurait suivies toujours, et qui remplaceraient pour lui la belle simplicité choisie par l'heureux instinct des premiers tragiques de la Grèce, et mise en principe par Aristote. Evitant les théories ingénieuses inventées après coup, remontons au fait. Comment Shakspeare trouva-t-il le théâtre, et comment le laissa-t-il? De son temps, la tragédie était conçue simplement comme une représentation d'événements singuliers ou terribles, qui se succédaient sans unité ni de temps, ni de lieu. Les scènes bouffonnes s'y mêlaient, par une imitation des moeurs du temps, et de même qu'à la cour le fou du roi paraissait dans les plus graves cérémonies. Cette manière de concevoir la tragédie, plus commode pour les auteurs, plus étourdissante, plus variée pour le public, fut également suivie par tous les poëtes tragiques du temps. Le savant Ben-Johnson, plus jeune que Shakspeare, mais pourtant son contemporain, Ben-Johnson, qui savait à fond le grec et le latin, a précisément les mêmes irrégularités que l'inculte et libre Shakspeare; il produit également sur le théâtre les événements de plusieurs années ; il voyage d'un

pays à l'autre; il laisse la scène vide, ou la déplace à chaque moment ; il mêle le pompeux et le bouffon, le pathétique et le trivial, les vers et la prose; il a le même système que Shakspeare, ou plutôt l'un et l'autre n'avaient aucun système : ils suivaient le goût de leur temps. Mais Shakspeare, plein d'imagination, d'originalité, d'éloquence , jetait dans ces cadres barbares et vulgaires une foule de traits nouveaux et sublimes, à peu près comme notre Molière, recueillant ce conte ridicule du Festin de Pierre, qui courait tous les théâtres de Paris, le transforme, l'agrandit par la création du rôle de don Juan, et celle admirable esquisse de l'hypocrisie que lui seul a plus tard surpassée dans Tartufe.

Tel est Shakspeare (1): il n'a point d'autre système que son génie ; il met sous les yeux du spectateur, qui n'en demandait pas davantage, une foule de faits plus ou moins éloignés l'un de l'autre. Il ne raconte rien ; il jette tout en dehors, et sur la scène : c'était la pratique de ses contemporains. Dans leurs pièces, souvent cette excessive liberté semble un moyen vulgaire; et, malgré l'incontestable talent de quelques-uns d'entre eux, ils n'auraient pas subjugué l'imagination de leurs compatriotes et de l'avenir. Leur art dramatique, capricieux et sans frein, devenait pourtant un lieu commun, dont les effets uniformes et prévus s'usent encore plus vite que ceux d'une composition régulière et correcte. Dans Shakspeare, les scènes brusques et sans liai

(1) Ce n'est pas que Shakspeare ne connût l'existence des règles dramatiques. Il avait lu plusieurs drames de l'antiquité, traduits en anglais. Dans sa tragédie d’Hamlet , où il parle de tant de choses, il a parlé même des unités : « Voilà, dit Polonius, les meilleurs acteurs du monde » pour la tragédie, la comédie, l'histoire, la pastorale, la pastorale co» mique, l'histoire pastorale , le drame unique et indivisible , et les » poëmes sans limites. Pour eux, Sénèque n'est pas trop grave, ni Plaute » trop léger : pour le genre régulier, et pour le genre libre, ils n'ont » pas leur pareil. »

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