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Je méconnaitrai donc mon sang, ma propre vie !
Arrachez-moi le caur ou cet horrible effroi :
Vous tous qui m'écoutez, sauvez-le, sauvez-moi!
Otez-moi ces bandeaux qui pèsent sur ma tête;
Je veux m'enfuir..... Laissez..... Non, que rien ne m'arrête !
Laissez-moi l'appeler, n'étouffez pas mes cris.
Mon Arthur! mon enfant! mon univers ! mon fils ! »

Mme DESBORDES -VALMORE.

Cette tragédie réunit toutes les beautés du langage et toute la richesse de l'imagination propres à relever la tristesse d'un sujet , d'autant plus touchant, que la trahison du roi Jean, la mort d'Arthur et la douleur de Constance sont des faits trop réels. Le poëte a eu soin de rejeter dans l'arrière-scène le caractère lache, cruel et méprisable de Jean-Sans-Terre, pour nous intéresser davantage au sort de ses victimes. Indépendamment des scènes où sont développés les caractères de Constance et de Falconbridge, cette tragédie en renferme deux autres d'une beauté incomparable. Dans celle où Jean fait entrevoir son désir de se défaire du jeune Arthur, on croit voir l'ame noire et turbulente de ce prince, mise à nu dans toute sa difformité et reculant devant la crainte de laisser apercevoir ses homicides projets, surtout lorsqu'il dit :

-« Approche, Hubert; 0 mon cher Hübert, nous te devrons beaucoup. Dans cette prison de chair, il est une âme qui s'avoue ta débitrice, et qui se propose bien de te payer ton affliction avec usure. Mon cher ami , ton serment volontaire vit dans ce ceur qui en conserve précieusement le souvenir. Donne-moi ta main, j'aurais quelque chose à te dire... mais j'attendrai quelqu'autre moment plus convenable. Par le ciel! Hubert, je suis presque embarrassé de te dire en quelle éstime je te tiens.

Hubert. J'ai bien de l'obligation à Votre Majesté.

Le roi Jean. Mon bon ami, tu n'as encore aucune raison de me répondre ainsi; mais tu l'auras un jour, et le temps ne coulera pas si lentement qu'il n'amène pour moi le moment de le faire du bien. J'ai un projet en tête, mais dois-je te le communiquer? Le soleil est maintenant sur l’horizon, et le jour pompeux, environné des plaisirs du monde, est trop vif,

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trop plein de gaieté pour m'entendre. Si la cloche de minuit frappait des sons répétés de sa langue de fer sur sa bouche d'airain le cours assoupi de la nuit; si nous étions ici dans un cimetière, toi préoccupé de mille injures; si l'humeur noire de la mélancolie avait coagulé, épaissi, appesanti ton sang, ou bien si tu pouvais me voir sans yeux, m'entendre sans le secours de tes oreilles, et me répondre sans voix et par la seule pensée; alors, en dépit du jour vigilant qui nous enveloppe, je verserais mes pensées dans ton sein..... mais non, je n'en ferai rien. Cependant je t'aime bien, et, sur ma foi ! je crois que tu me chéris de même.

Hub. Si bien que, quelque chose que vous me commandiez, dùt ma mort etre la suite nécessaire de mon action, par le ciel ! je la ferai.

Le roi Jean. - Eh! ne sais-je pas bien que tu la ferais , bon Hubert? Hubert, Hubert, jette les yeux sur ce jeune garçon: c'est un serpent sur mon chemin ; et, quelque part que je pose mon pied , il est là devant moi. M'entends-tu ?..... tu es son gardien.....

Hub. - Et je le garderai si bien qu'il ne pourra jamais nuire à Votre Majesté.

Le roi Jean. La mort !
Hub. Seigneur ......
Le roi Jean. Un tombeau!

Il ne vivra point. Le roi Jean. — C'est assez. Je puis maintenant redevenir capable de joie; Hubert, je t'aime: mais je ne veux pas te dire ce que je prétends faire pour ton bonheur. Souviens-toi..... »

Hub.

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La scène entre Arthur et ses bourreaux, où le jeune prince implore la pitié de Hubert, déchire presque l'ame, et ne serait pas supportable sur le théâtre, sans l'impression ineffaçable que produisent sur l'esprit du spectateur la douce innocence et l'éloquence sans art du pauvre enfant. Arthur..

:-« Je croyais que personne ne devait être triste que moi. Si j'étais hors de prison et gardant les moutons, je serais gai tant que le jour durerait ; je le serais même ici , sans le soupçon que mon oncle cherche encore à me faire plus de mal. Il a peur de moi, et moi de lui. Est-ce ma faute , si je suis fils de Geoffroy? Non, sûrement, ce n'est pas ma faute, et plut au ciel que je fusse votre fils, Hubert; car vous m'aimeriez.

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Quoil il faut que vous me bruliez les deux yeux avec un fer rouge?

Hubert. Jeune enfant, il le faut.
Arth. - Et le ferez-vous ?
Hub. Je le ferai.

Arth. En aurez-vous le courage? Quand vous avez eu seulement mal à la tête, j'ai attaché mon plus beau mouchoir autour de votre front; c'était une princesse qui l'avait travaillé pour moi..... Au milieu de la nuit , j'appuyais votre tête sur ma main..... Pour vous empêcher de sentir le poids du temps, je vous demandais à chaque minute : Que vous manque-t-il ? Où est votre mal ? Quel service d'amitié puis-je vous rendre ? Il y a bien des enfants de pauvres gens qui fussent restés dans leur lit et ne vous eussent pas dit un seul mot de tendresse, tandis que vous aviez un prince pour vous servir dans votre maladie. Peut-être pensez-vous que mon affection n'était qu'une affection artificieuse, et lui donnez-vous le nom de ruse? Croyez-le, si vous le voulez : si c'est la volonté du ciel que vous en agissiez mal avec moi, il faut bien que vous le fassiez..... Pourrez-vous m'arracher ces yeux, ces yeux qui jamais ne vous ont regardé et jamais ne vous regarderont avec colère ?

Hub. - J'ai juré de le faire; il faut donc que je vous les brule avec un fer chaud.....

Arth. Ahl sauvez-moi, Hubert , sauvez-moi. Je sens mes yeux se flétrir, seulement à voir les affreux regards de ces hommes sanguinaires.

Hub. (Aux Bourreaux.) — Donnez-moi ce fer, vous dis-je, et liez l'enfant.

Arth. – Hélas ! quel besoin avez-vous de prendre un air si rude et si courroucé? Je ne bougerai pas, je resterai immobile comme la pierre. Pour l'amour du ciel, Hubert, que je ne sois pas lié! Renvoyez ces hommes affreux, je vais m'asseoir tranquille comme un agneau. Je ne remuerai pas, je ne frapperai pas du pied , je ne dirai pas une seule parole ; je ne montrerai pas même de mauvaise humeur en regardant ce

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fer. Renvoyez seulement ces hommes, et je vous pardonnerai, quelque tourment que vous me fassiez souffrir.

Hub. (Aux Bourreaux.) Allez, demeurez là-dedans; laissez-moi seul avec lui.

Un des Satellites. Je suis bien content d'etre dispensé d'une pareille action.

Arth. Hélas, celui que mes reproches ont renvoyé était mon ami; il a un vil dur, mais il porte un cæur bon. Laissezle revenir, afin que sa compassion fasse naltre la votre.

Hub. - Allons, venez, enfant; préparez-vous.
Arth. - N'y a-t-il plus de remède ?
Hub. Pas d'autre pour vous que de perdre les yeux.

Arth. Oh ciell que n'avez-vous dans les votres un grain de sable ou de poussière, un moucheron, un cheveu éga ré, quelque chose enfin qui puisse causer de la douleur à cette partie si précieuse. Alors, éprouvant vous-même quelle souffrance affreuse y produit la plus petite cause, votre odieux projet vous paraitrait horrible.

Hub.- Est-ce là ce que vous avez promis ? Allons, contenez votre langue.

Arth. - Oh! épargnez mes yeux, quand ils ne devraient plus me servir qu'à vous voir. Tenez, je vous l'assure, le fer est froid; il ne me ferait aucun mal.

Hub. • Je puis le réchauffer, enfant.

Arth. - Ce que vous voulez employer pour me faire du mal vous refuse ce service. Vous seul n'avez point cette pitié qui s'étend jusqu'au fer insensible et au feu, ordinaires instruments de la cruauté.

Hub. Eh bien! continue de voir et de vivre. Je ne toucherai pas à tes yeux pour tous les trésors que possède ton oncle. Cependant j'avais juré, et j'avais résolu , enfant, de te les bruler avec ce fer.

Arth. Ah! maintenant vous ressemblez à Hubert. »

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RICHARD II.

OXES

La tragédie de Richard II est , après celle du roi Jean, la seconde des pièces historiques que donna Shakspeare. Le fond du sujet est emprunté à l'une des époques les plus intéressantes de l'histoire d'Angleterre. L'usurpation de Henri IV, si féconde en événements importants , fut pour ce malheureux pays une source de troubles et de calamités sans nombre. Avec elle commence le long et sanglant drame des funestes guerres d’York et de Lancastre, guerres auxquelles le mariage de Henri VII avec Elisabeth, fille d'Edouard IV, mit un terme.

Le despotisme violent qui signala les dernières années du règne de Richard II lui avait aliéné entièrement le cour de ses sujets. Les mêmes hommes qui jusqu'alors s'étaient montrés ses partisans les plus dévoués se tournèrent contre lui, et agitèrent sérieusement entre eux la question de porter remède à toutes les illégalités commises par le roi. Richard ayant eu connaissance de ce projet , les ducs de Hereford et de Norfolk furent exilés, le premier pour dix ans, et le second pour toute la vie. Ce nouvel acte de despotisme ajouta encore au mécontentement général. Henri, duc de Norfolk , qui après la mort de son père avait pris le titre de duc de Lancastre, était depuis longtemps adoré du peuple. Les mécontents jetèrent les yeux sur lui et le choisirent pour leur chef. Il fut secrètement rappelé de Paris, où il s'était retiré après son bannissement. Le duc, accompagné de quelques serviteurs, débarqua dans le Yorkshire, et arriva bientot devant Londres à la tête de soixante mille hommes. Le duc d’York, que Richard avait institué régent pendant son absence, embrassa , après quelque hésitation, la cause de son neveu : cette défection porta les forces de Lancastre à cent soixante mille hommes. Richard , abandonné de tout le monde, tomba au pouvoir de Henri, et fut conduit

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