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» que espérance. Pour moi, je n'en ai point. Que personne ne

me parle de changer de résolution ; tout conseil serait yain... » Il me fait un double mal, celui dont la langue me blesse par » ses flatteries. »

La reine reproche son audace au jardinier qui vient pronostiquer la chute de Richard :

« Oses-tu bien présager la chute de Richard, toi qui n'es » guère autre chose que de la terre, )

Le duc d’York ayant dénoncé son propre fils comme un des chefs de la conjuration formée contre Henri, et ayant demandé, à genoux, à ce prince qu'on ne lui fit pas grace, la duchesse d’York, sa femme, s'écrie alors :

- « Ah! parle-t-il sincèrement? Voyez son visage. Ses yeux ne versent point de larmes, ses prières ne sont qu'un jeu, ses paroles ne partent que des lèvres et les nôtres partent du caur ; il ne vous prie que faiblement, et il voudrait bien être refusé ; mais nous, nous vous prions du fond du cour, de toute notre âme, de toutes nos forces. Ses genoux fatigués il les releverait avec joie, je le sais ; et les nôtres resteront dans cette posture jusqu'à ce qu'ils prennent racine en terre. Ses prières sont remplies d'une menteuse hypocrisie; les nôtres d'une ardeur vraie et profondément sincère. Nos prières repoussent les siennes. Qu'elles obtiennent donc cette miséricorde due aux prières véritables.

Bolingbroke. — Ma bonne tante, levez-vous.

La Duchesse. Ne me dis point : Levez-vous. Dis-moi d'abord : Je pardonne, et tu me diras : Levez-vous, après. Ah! si j'avais été ta nourrice, et chargée de t'apprendre à parler, le mot Je pardonne eût été pour toi le premier que tu eusses bégayé. Jamais je n'ai tant désiré d'entendre ce mot. Roi, dis : Je pardonne. Que la pitié t'enseigne à le prononcer. Le mot est court, mais pas encore aussi court qu'il est doux; il n'en est point qui ait meilleure grace dans la bouche des rois. »

Henri n'accueille qu'avec des marques d'horreur et de mépris Exton qui lui apporte dans un cercueil le corps de Richard :

« Ceux qui ont besoin de poison, n'aiment pas pour cela le » poison, et je ne t'aime pas non plus. Bien que je l'aie souhaité » mort, je hais son assassin, tout en aimant son crime. »

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HENRI IV, ROI D'ANGLETERRE.

fre PARTIE.-TRAGÉDIE.

Henri apprend que Mortimer, envoyé contre Glendower, chef des rebelles de la province de Galles, a été défait , et que Henri Percy, son général, a vaincu le comte de Douglas, chef des révoltés d'Écosse; mais qu'enflé de sa victoire, il ne veut pas que le roi dispose de ses prisonniers. Parmi ces prisonniers se trouve le fils de Douglas même. Le roi , irrité, s'en plaint à Northumberland et à Worcester, l'un père, l'autre oncle de Percy, Celui-ci arrive, et nie d'avoir refusé les prisonniers au roi; il demande seulement que le prix de leur rançon serve à racheter Mortimer, son beau-frère, prisonnier de Glendower. Le roi , qui soupçonne Mortimer d'infidélité, déclare qu'il ne le rachetera jamais, et s'emporte même contre Northumberland, Worcester et Percy. Dès lors, tous trois projettent de le détrôner et de couronner Mortimer. Percy renvoie tous ses prisonniers sans rançon, même le fils du comte de Douglas, Le roi appelle son fils ainé Henri, pripce de Galles, sur les désordres duquel il gémit, et emploie tout ce que la tendresse paternelle peut inspirer pour le ramener à la vertu. Įl lui fait part de la conjuration prête à éclater contre lui, et excite son émulation par le tableau de la gloire de Percy. On vient annoncer que les rebelles et les Écossais réunis doi.vent arriver au premier jour à Shrewsbury. Henri, qui a fait toutes ses dispositions pour les prévenir, ne parait point ému. Percy eţ Douglas, quoiqu'inférieurs en nombre, veulent tenter la bataille, malgré les remontrances de Worcester, Cependant on convient d'une entrevue avant la bataille ; Worcester y parait de la part des rebelles. Le prince de Galles propose un combat singulier entre lui et Percy. Mais Worcester, se défiant des promesses du roi, fait échouer ce projet. La bataille se livre. Le prince de Galles sauve son père que Douglas allait frapper. Il attaque ensuite Percy et le tue. Worcester est fait prisonnier, et envoyé au supplice. Douglas tombe de cheval dans la fuite, et se rend prisonnier au prince de Galles qui demande sa grâce au roi, et l'obtient. Henri marche avec ses enfants contreGlendower, le soumet, et le reste des mécontents avec lui.

Shakspeare écrivit ce drame vers l'an 1597; il en puisa les matériaux dans six anciennes pièces. L'action commence à la défaite des Ecossais par Hotspur à Hallidown-Hill, le 14 septembre 1402, et se termine à la défaite et à la mort de ce chef, à Shrewsbury, le 21 juillet 1403. Aucune des productions de Shakspeare n'est plus lue que les deux parties du Henri IV. Les discours du roi Henri, quoique d'une diction belle et neryeuse, sont beaucoup trop longs; les nombreuses saillies de gaieté dont le drame étincelle sont quelquefois d'un genre trop bas : mais l'inimitable Falstaff, ses risibles soliloques, ses bizarres investigations et son invincible présomption, plus grande et plus ridicule quand elle est opposée à sa rampante poltronerie, donnent à ce vieux gros garçon le principal attrait de la pièce.

Le colérique Hotspur et l'étourdi prince de Galles offrent des portraits charmants. Plein d'un courage ardent, à la fois généreux et arrogant, chevaleresque et onyert, doué d'un esprit élevé, Hotspur nous apparait comme un modèle d'héroïsme enthousiaste et impétueux. Il offre un contraste frappant avec le prince de Galles. Celui-ci, également brave et intrépide, réunit tous les arts agréables. Il est gai, doux, spirituel; et, si les penchants pour les plaisirs le rapprochent de compagnons indignes de lui , tout en se livrant å son humeur fantasque et à ses saillies de gaieté, il sait toujours conserver sa supériorité intellectuelle.

Quant à Falstaff, son esprit est inépuisable; sa gaieté et sa bonne humeur ne dévient jamais; son adresse est fine et maligne; et, comme l'opinion favorable de ses associés est jusqu'à un certain point essentielle à ses jouissances, il s'efforce d'inspirer au prince la confiance dans son amitié et son courage, sa reconnaissance et sa fidélité; de même qu'il veut imposer à ses égaux et à ses inférieurs le sentiment de son importance militaire et politique. Johnson fait de lui ce portrait frappant :

« Falstaff, inimité, inimitable, Falstaff, comment te décrire,

ceu

toi qui es un composé de sens et de vices; de sens qu on peu admirer, mais non estimer; de vices qu'on peut mépriser, mais qu'on a peine à détester ? Falstaff est un personnage chargé de fautes, et de ces fautes qui excitent naturellement le mépris : c'est un fripon, un glouton, un lache et un fanfaron; toujours prêt à tromper le faible et à piller le pauvre, à faire peur aux gens timides et à insulter l'homme sans défense ; à la fois obséquieux et méchant, il critique, en leur absence,

avec lesquels il vit, en les flattant. Il est familier avec le prince, seulement comme agent du vice : il est si fier de cette familiarité que non - seulement il se croit en droit d'être hautain avec les autres hommes, mais encore il se juge très-important pour les intérêts du duc de Lancastre. Cependant cet homme si corrompu , si méprisable, se rend nécessaire au prince, qui le méprise , par la plus agréable de toutes les qualités, par une gaieté continuelle , par ce talent infaillible qu'il a de faire rire; talent auquel il se livre d'autant plus que son esprit n'est pas brillant, mais qu'il consiste en boutades aisées et en saillies de légèreté, qui amusent , sans exciter l'envie. »

Shakspeare a admirablement tracé les caractères des compagnons de Falstaff, tels que Bardolph, Pistol, mistress Quickly, et les magistrats Shallow et Silence. Peut-on imaginer rien de plus plaisant et de plus original que les scènes où paraissent ces deux derniers : le babil, la vanité et la simplicité de Shallow; la sotte gravité de Silence, sa protection qu'il accorde à Shallow, sont présentées avec une naïveté, une force et une plénitude de conception, qu'on chercherait en vain ailleurs.

Falstaff explique l'amitié qui existe entre le prince et Poins par la grosseur de leurs jambes; il compare le juge Shallow à un homme qui fait son souper d'une pelure de fromage. On ne peut voir une gradation de caractère plus frappante que celle qui existe entre Falstaff et Shallow, et entre ce dernier et Silence. Le soliloque sur l'honneur, la description de nouvelles recrues qu'il vient de lever, sa rencontre avec le chef de la justice, le mal qu'il dit du prince et de Poins, qui l'entendent ; sa réconciliation avec mistress Quickly, qui l'a arrêté pour une ancienne dette, et à qui il persuade de mettre en gage sa vaisselle, pour lui préter dix livres sterling de plus; les scènes entre Shallow et Silence; tout cela est inimitable.

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Falstaff répond avec un calme imperturbable à tous les traits moqueurs du prince de Galles.

- « Tu m'as fait bien du tort, Hal(1)! Dieu te le pardonne ! Mais avant de te connaitre, Hal, je ne savais rien; à présent , s'il faut te parler vrai , je ne vaux guère mieux que ce qu'il y a de pire. Il faut que je renonce à cette vie-là, et j'y renoncerai. Par le Seigneur, si je ne tiens parole, je veux être un misérable; car il n'y a pas dans la chrétienté un fils de roi pour qui je veuille me faire damner.

Henri. - Où irons-nous demain couper une bourse, Jack? Falst.-Où tu voudras, mon garçon; je suis de la partie. Si je n'y vais pas, appelle-moi vilain gueux et fais de moi ton jouet.

Henri.— Je vois que tu t'amendes bien : passer de la prière à couper des bourses !

Falst. Que veux-tu, Hal? c'est une vocation; et ce n'est pas un péché de suivre sa vocation. »

Désespoir de Falstaff de qui un de ses camarades a caché le cheval.

« Il faut que je sois maudit pour voler dans la compagnie de » ce filou-là. Ce scélérat a emmené mon cheval et l'a attaché v je ne sais où. Si j'essaye seulement d'avancer sur mes jambes » de quatre pieds carrés, je vais perdre haleine. Allons, je ne » doute plus que malgré tout je ne meure de ma belle mort, ► si j'échappe à la corde pour tuer ce fripon-là. Il y a vingt» deux ans que je jure tous les jours et à toutes les heures de » renoncer à sa compagnie, et cependant je suis ensorceléi v ne pouvoir le quitter. Oui, je veux etre pendu, si ce scélé» rat ne m'a donné quelques drogues qui me forcent à l'aimer. » Cela ne peut être autrement; j'aurai pris quelques drogues. » Poins ? Hal ?.... peste soit de vous deux... Bardolph · Peto ?... » Je mourrai plutôt de faim que de faire un pas de plus pour » voler. S'il n'est pas vrai que j'aimerais autant devenir hon» nete homme et quitter ces droles-là, que de boire un verre » de vin, je veux etre le plus fieffé maraud qui ait jamais » marché avec une dent. Huit toises de chemiu raboteux sont » autant pour moi que soixante-dix milles, et ces scélérats au » cæur de pierre le savent bien. C'est une malédiction, quand

(1) Abréviation de Henri.

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