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son offrent quelque chose de terrible et d'inattendu. Ces personnages, qui se rencontrent au hasard, disent des choses qu'on ne peut oublier. Ils passent , et le souvenir subsiste; et, dans le désordre de l'ouvrage, l'impression que fait le poëte est toujours puissante. Ce n'est pas que Shakspeare soit toujours naturel et vrai. Certes, s'il est facile de relever dans notre tragédie française quelque chose de factice et d'apprêté; si l'on peut blâmer dans Corneille un ton de galanterie imposé par son siècle, et aussi étranger aux grands hommes représentés par le poëte qu'à son propre génie; si, dans Racine, la politesse et la pompe de Louis XIV sont mises à côté des moeurs rudes et simples de la Grèce héroïque, combien ne serait-il pas facile de noter dans Shakspeare une impropriété de moeurs bien autrement choquante! Souvent quelle recherche de tours métaphoriques ! quelle obscure et vaine affectation ! Cet homme, qui pense et s'exprime avec tant de vigueur, emploie sans cesse des locutions alambiquées et subtiles, pour énoncer laborieusement les choses les plus simples.

C'est ici surtout qu'il faut se rappeler le temps où écrivait Shakspeare, et la mauvaise éducation qu'il avait reçue de son siècle, seule chose qu'il étudia. Ce siècle, si favorable à l'imagination et si poétique, gardait en partie l'empreinte de la barbarie subtile et affectée des savants du moyen âge. Dans toutes les contrées de l'Europe, excepté l'Italie, le goût était à la fois rude et corrompu ; la scholastique et la théologie ne servaient pas à le réformer. La cour même d'Élisabeth avait quelque chose de pédantesque et de raffiné, dont l'influence devait s'étendre à

toute l'Angleterre. Il faut l'avouer, quand on lit les étranges discours que le roi Jacques faisait à son parlement, on s'étonne moins du langage que Shakspeare a souvent prêté à ses héros et à ses rois.

Ce qu'il faut admirer, c'est que dans ce chaos il ait fait briller de si grands éclairs de génie. Au reste, il est difficile d'atteindre sur ce point à tout l'enthousiasme des critiques anglais. L'idolâtrie des commentateurs d'Homère a été surpassée. On a fait de Shakspeare un homme qui, ne sachant rien, avait tout créé, un profond métaphysicien, un moraliste incomparable, le premier des philosophes et des poëtes. On a donné les explications les plus subtiles à tous les accidents de sa fantaisie poétique; on a déifié ses fautes les plus monstrueuses, et regardé la barbarie même qu'il recevait de son temps comme une invention de son génie.

Déjà, dans le dernier siècle, Johnson, mistress Montaigu et lord Kaimes, piqués par les irrévérences et les saillies de Voltaire, avaient porté fort loin le raffinement de leur admiration souvent ingénieuse et vraie. Des critiques (1) plus modernes reprochent aujourd'hui à ces illustres prédécesseurs de n'avoir pas senti l'idéal poétique réalisé par Shakspeare : ils trouvent que M. Schlegel seul approche de la vérité, lorsqu'il termine l'énumération de toutes les merveilles réunies dans Shakspeare par ces mots pompeux : « Le monde des esprits et la nature ont mis leurs trésors à ses pieds : demi-dieu en puissance, prophète par la profondeur de sa vue, esprit surnaturel

(1) Characters of Shakspeare's plays by William Hazlitt.

par l'étendue de sa sagesse, plus élevé que l'humanité, il s'abaisse jusqu'aux mortels comme s'il n'avait pas le sentiment de sa supériorité, et il est naïf et ingénu comme un enfant. »

Mais ce n'est ni par la subtilité mystique du littérateur allemand, ni par les plaisanteries et surtout les traductions de Voltaire, qu'il faut juger le génie et l'influence de Shakspeare. Mistress Montaigu a relevé, dans la version si littérale de Jules César, de nombreuses inadvertances et l'oubli de grandes beautés : elle a repoussé les dédains de Voltaire par la critique judicieuse de quelques

défauts du théâtre français; mais elle ne pouvait pallier les énormes et froides bizarreries mêlées aux pièces de Shakspeare. « N'oublions pas , se borne-t-elle à dire, que ces pièces devaient être jouées dans une misérable auberge, devant une assemblée sans lettres, et qui sortait à peine de la barbarie. »

Toutes les absurdes invraisemblances, toutes les bouffonneries que prodigue Shakspeare, étaient communes au grossier théâtre que nous avions à la même époque; c'était la marque du temps : pourquoi voudrait-on admirer aujourd'hui dans Shakspeare les défauts qui sont profondément oubliés partout ailleurs, et qui n'ont survécu dans le poëte anglais qu'à la faveur des grands traits dont il les entoure ? Il faut donc, en jugeant Shakspeare, rejeter d'abord l'amas de barbarie et de faux goût qui le surcharge, et qui souvent ne lui appartient pas, et n'est qu'une interpolation grossière d'acteurs ignorants. Il faut surtout aussi se garder de faire des systèmes applicables à notre temps, avec ces vieux monuments du règne d'Élisabeth. Si une forme nouvelle de tragédie devait sortir de nos moeurs actuelles et du génie de quelque grand poëte, cette forme ne ressemblerait pas plus à la tragédie de Shakspeare qu'à celle de Racine. Que Schiller, dans un drame allemand, emprunte au Roméo de Shakspeare la vive et libre image d'une passion soudaine, et d'une déclaration d'amour qui commence presque par un dénoûment, il manque à la vérité des moeurs encore plus qu'aux bienséances de notre théâtre; il imite de sang-froid un délire d'imagination italienne. Que dans un poëme dramatique, rempli des abstractions de notre époque, et qui retrace cette satiété de la vie et de la science, cet ennui ardent et vague, maladie de l'extrême civilisation, Goëthe s'amuse à copier les chants sauvages et grossiers des sorcières de Macbeth, il fait un jeu d'esprit bizarre, au lieu d'une peinture naïve et terrible.

Mais, si l'on considère Shakspeare à part, sans esprit d'imitation et de système, si l'on regarde son génie comme un événement extraordinaire, qu'il ne s'agit pas de reproduire, que de traits admirables! quelle passion! quelle poésie! quelle éloquence ! Génie fécond et nouveau, il n'a pas tout créé, sans doute ; car presque toutes ses tragédies ne sont que des romans ou des chroniques du temps, distribués en scènes ; mais il a marqué d'un cachet original tout ce qu'il emprunte : un conte populaire, une vieille ballade , touchés par ce génie puissant, s'animent, se transforment, et deviennent des créations immortelles. Peintre énergique des caractères, il ne les conserve pas avec exactitude; car ses personnages , à bien peu d'exceptions près , dans quelque pays qu'il les place, ont la physionomie anglaise, et pour lui le peuple romain n'est que la populace de Londres. Mais c'est précisément cette infidélité aux moeurs locales des diverses contrées , cette préoccupation des moeurs anglaises, qui le rend si cher à son pays. Nul poëte ne fut jamais plus national. Shakspeare, c'est le génie anglais personnifié, dans son allure fière et libre, sa rudesse, sa profondeur et sa mélancolie. Le monologue d'Hamlet ne devait-il pas être inspiré dans le pays des brouillards et du spleen? La noire ambition de Macbeth, cette ambition si soudaine et si profonde, si violente et si réfléchie, n'est-elle pas un tableau fait pour ce peuple où le trône fut disputé si longtemps par tant de crimes et de guerres ?

Combien cet esprit indigène n'a-t-il pas plus de puissance encore dans les sujets où Shakspeare envahit son auditoire de tous les souvenirs, de toutes les vieilles coutumes, de tous les préjugés du pays, avec les noms propres des lieux et des hommes, Richard III, Henri VI, Henri VIII? Figurons-nous qu'un homme de génie, jeté à l'époque du premier débrouillement de notre langue et de nos arts , imprimant à toutes ses paroles une énergie sauvage, eût produit sur la scène, avec la liberté d'une action sans limites et la chaleur d'une tradition encore récente, les vengeances de Louis XI, les crimes du palais de Charles IX, l'audace des Guises, les fureurs de la Ligue; que ce poële eût nommé nos chefs, nos factions, nos villes, nos fleuves, nos campagnes, non pas avec les allusions passagères et

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