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homme imaginaire: figurez-vous, lorsque nous parlons des coursiers, que vous les voyez imprimer leurs pieds superbes sur le sein foulé de la terre. C'est à votre pensée à créer en ce moment des rois pour les transporter d'un espace à l'autre, franchissant les barrières du temps, et resserrant les événements de plusieurs années dans la durée d'une heure. Pour suppléer auxlacunes, souffrez qu'un chour complète les récits de cette dramatique histoire : c'est lui qui, dans cet instant, tenant la place du prologue, implore votre attention, et vous prie d'é. couter et de juger la pièce avec indulgence. »

ACTE II. - Chour.

« Maintenant toute la jeunesse d’Angleterre brûle du feu des combats, et les habits de joie ont fait place aux armures; l'honneur est la seule pensée qui règne dans tous les cæurs anglais. Ils vendent le pré pour acheter un cheval de bataille, et suivent le modèle de tous les rois chrétiens avec les ailes du dieu Mercure ; l'Espérance est assise sur les airs, tenant une épée, dont le fer, depuis la garde jusqu'à la pointe, est caché sous l'amas de couronnes de toutes grandeurs, qui l'entourent; couronnes d'empereurs, de rois et de ducs, promises à Henri et aux braves qui le suivent. Albion! ton étroite enceinte est l'emblème de la grandeur, un corps petit qui renferme un grand cour! de combien d'exploits n'enrichirais-tu pas la gloire, si tous tes enfants avaient pour leur mère la tendresse et les sentiments de la nature! Mais vois ta disgrâce! la France a trouvé dans ton sein un nid de cours avides qu'elle remplit de trahisons, par ses présents..... >>

ACTE III. — Chour.

( Ainsi, d'une vitesse égale à celle de la pensée, la scène vole sur une aile imaginaire. Figurez-vous le roi dans l'appareil de la guerre, au pont de Hampton, montant sur l'Océan, suivi de sa brillante flotte , dont les pavillons de soie agitent l'air et les rayons du soleil matinal : livrez-vous à votre imagination; qu'elle vous montre les mousses gravissant le long des cordages; écoutez le sifflet perçant qui attache l'ordre à des sons confus; voyez les voiles enflées par le souffle insinuant des vents invisibles, entrainer au travers de la mer sillonnée ces masses énormes qui offrent leurs flancs aux vagues superbes; imaginez que vous êtes debout sur le rivage, d'où vos yeux contemplent une cité mouvante sur les ondes : tel est le tableau que présente cette flotte royale , dirigeant sa course vers Harfleur. Suivez ! attachez votre pensée à la poupe des vaisseaux, et quittez votre Angleterre silencieuse comme la nuit profonde, gardée par des vieillards, des enfants et des femmes, qui tous ont passé ou n'ont pas atteint encore l'age de la force et de la vigueur. Car quel est celui dont un léger duvet a orné le menton, qui n'aura pas voulu suivre cette brave élite de guerriers aux rives de la France ? Que votre pensée travaille, et vous y montre un siége: contemplez les canons sur leurs affuts, ouvrant leurs bouches fatales sur Harfleur bloqué. »

Il est entré quelquefois dans notre pensée que Shakspeare, en décrivant la réforme du prince, pouvait avoir jeté les yeux sur lui-même.

Les remontrances du roi à Scroop, à Grey et à Cambridge, sur la découverte de leur trahison, son allocution aux soldats au siège d'Harfleur, et celle encore plus belle avant la bataille d'Azincourt, la description de la nuit la veille de cette bataille, et les réflexions mises dans la bouche du roi sur le cérémonial, sont des passages dignes des plus grands éloges.

Henri réfléchit sur le malheur de sa condition et se plaint que les peuples rendent un roi responsable de tous leurs

maux :

« Notre vie, nos âmes, nos dettes, nos tendres épouses, » nos enfants , nos péchés, mettons tout sur le compte du » roi ! Il faut donc que nous soyons chargés de tout ! 0 » dure condition , compagne inséparable de la grandeur! » Nous sommes à la merci des capricieux discours du pre» mier insensé qui n'est touché que de ses propres chagrins. A » combien de jouissances de l'ame les rois doivent renoncer, » tandis que leurs sujets les goutent paisiblement! Et pour» tant quels biens possèdent les rois que leurs sujets ne parta» gent pas aussi, excepté ces grandeurs et ces pompes publi» ques? Et qu'es-tu, idole qu'on appelle grandeur? O étrange » divinité, tout ton privilége est de souffrir mille chagrins » mortels, dont sont exempts tes adorateurs ! quel est ton > produit annuel? quelles sont tes prérogatives? O grandeur, » montre-moi donc ta valeur ! qu'avez-vous de réels, vains » hommages ? etes-vous rien de plus que la place, le degré, » une illusion, une forme extérieure qui imprime le respect et » la crainte aux autres hommes ? et le monarque est plus mal• » heureux d'être craint, que ses sujets ne le sont de le crain» dre. Que reçois-tu souvent ? le poison de la flatterie, au lieu » des douceurs d'un hommage sincère ? O superbe majesté, la > maladie te saisit! commande alors à tes grandeurs de te gué» rir, penses-tu que la brulante fièvre sera chassée de tes » vaines par de vains titres qu'enfle l'adulation ? cèdera-t-elle » à des genuflexions respectueuses ? peux-tu, quand tu dis au » pauvre de fléchir le genou, en exiger et obtenir la santé ? Non, » rêve de l'orgueil, qui enlèves si adroitement à un roi son » repos ; je suis un roi, moi qui t'apprécie; je sais que ni le » baume qui les consacre, ni le sceptre, ni le globe, ni l'épée, » ni le bâton de commandement, ni la couronne impériale, ni » la robe de pourpre tissue d'or et de perles, ni l'amas des » titres exagérés qui précèdent le nom de roi, ni le trône sur » lequel il s'assied, ni ces flots de pompe qui battent ces hautes » régions du monde, rien de tout cet attirail, posé sur la cou» che royale, ne le fait dormir d'un sommeil aussi profond que » le dernier des esclaves, qui, l'esprit vide et le corps rempli du » pain amer de l'indigence, va chercher le repos : jamais il ne » voit l'horrible spectre de la nuit, fille des enfers : le jour, de» puis son lever jusqu'à son coucher, il se couvre de sueur sous » l'oeil de Phæbus; mais, toute la nuit, il dort en paix dans un » tranquille élysée; et le lendemain, à la naissance du jour, il se » lève, il aide Hyperion à attacher ses coursiers à son char, et » il suit la même carrière pendant le cours éternel de l'année, » dans la chaine d'un travail utile, jusqu'à son tombeau. Aux » vaines grandeurs près, ce misérable, dont les jours se succè► dent dans les travaux, et les nuits dans le repos, aurait l'a» vantage sur le monarque. Le dernier des sujets, qui contribue » à la paix de sa patrie, en jouit; et, dans son cerveau grossier, » le paysan ne sait guère combien de veilles il en coûte au roi » pour maintenir cette paix, dont il goûte le mieux les douces » heures ! »

Henri V å ses soldats, au siège d'Harfleur.

« Encore une fois, mes amis, encore une fois à la brèche : » couvrons nos remparts de nos guerriers égorgés. Roidissez » vos muscles, ranimez votre audace ; que yos traits prennent » un aspect farouche ; donnez à vos yeux un air terrible ; » qu'ils brillent dans leurs orbites comme l'airain dans les cré» neaux;

; que le sourcil les ombrage avec une fierté menaçante, » comme un rocher qui domine le rivage battu par l'Océan » impétueux. Serrez vos dents ; que le courroux gonfle vos » narines : retenez votre haleine, et ramassez toutes vos for» ces. Maintenant, noble élite de l'Angleterre, digne sang de )) ces valeureux pères qui, comme autant de héros, ont sou» vent combattu sur ces bords depuis le lever jusqu'au cou» cher du soleil, et n'ont remis l'épée dans le fourreau que » faute d'adversaires; servez d'exemple aux hommes d'un sang » moins généreux, et apprenez-leur comme il faut combattre! » Et vous, braves villageois bretons, dont les membres robus» tes attestent l'origine, montrez-nous ici l'ardeur qui vous » anime dans vos campagnes ; je jure que vous ne déshonore» rez pas une aussi glorieuse patrie, car il n'est aucun de » vous, si obscur et si inconnu qu'il soit, qui ne porte dans ses » yeux un male courage. Mais je vois que vous attendez le » signal comme des limiers impatients, prêts à s'élancer sur » leur proie. La chasse est commencée ; n'écoutez plus que » votre audace; et en chargeant criez : Vive Henri, l'Angle» terre, et saint George! »

Discours de Henri V à ses soldats, avant la bataille d'Azincourt.

Le Roi.-«O Dieu des batailles ! donne la trempe de l'acier au cæur de mes soldats! écarte d'eux la peur! Ote-leur la faculté de compter, si le nombre des ennemis devait glacer leur courage! Pas aujourd'hui, ô Dieu! non, ne te souviens point aujourd'hui de la faute que mon père a commise pour saisir la couronne ! j'ai rendu de nouveaux honneurs aux cendres de Richard , et j'ai versé sur lui plus de larmes de repentir que le coup mortel n'a fait sortir de son sein de gouttes de sang; j'entretiens d'une aumône journalière cinq cents pauvres qui, deux fois le jour, lèvent vers le ciel leurs mains flétries, et le prient de pardonner le sang répandu; j'ai bati deux chapelles, où des pretres austères entonnent leurs chants solennels pour le repos de l'amé de Richard : je ferai plus encore, quoique, hélas ! tout ce que je peux faire ne soit d'aucune valeur, mais le repentir vient aussi implorer de toi le pardon. »

Exeter raconte la mort du duc d’York, et du comte de Suffolk.

«A ses cotés sanglants ( d’York ) est aussi gisant le noble » Suffolk , compagnon fidèle de ses honorables blessures ! Suf» folk a expiré le premier, et York tout mutilé se traine » auprès de son ami, se plonge dans le sang qui baigne son » corps, et, soulevant sa tête par la chevelure , il baise les » blessures ouvertes et sanglantes de son visage , et lui crie: « Arrete encore, cher Suffolk, mon ame veut accompagner la » tienne dans son vol vers les cieux. Chère ombre, attends la » mienne : elles voleront unies ensemble, comme dans cette » plaine glorieuse et dans ce beau combat, nous sommes restés » unis en chevaliers. » Au moment où il disait ces mots, je me » suis approché, et je l'ai consolé, il m'a souri, m'a tendu sa » main, et, serrant faiblement la mienne, il m'a dit : «Cher lord, » recommande mes services à mon souverain. » Ensuite il s'est » retourné, et il a jeté son bras blessé autour du cou de Suf» folk, et a baisé ses lèvres; ainsi marié à la mort, il a scellé » de son sang le testament de sa tendre amitié qui a si glorieu» sement fini. Cette noble et tendre scène m'a arraché ces » pleurs que j'aurais voulu étouffer; mais j'ai perdu le male >> courage d'un homme; toute la faiblesse d'une femme a » amolli mon âme, et a fait couler de mes yeux un torrent de » larmes. »

Un page au service de Pistol, un des anciens camarades de Falstaff, servant d'interprète entre lui et un prisonnier français dont Pistol veut tirer une riche rançon, s'écrie :

« Je n'ai , ma foi, encore jamais entendu une voix aussi » bruyante sortir d'un cour aussi vide. Aussi, comme dit le » proverbe, les tonneaux vides sont les plus sonores. »

Description d'un camp la veille de la bataille d'Azincourt.

« De l'un et l'autre camp s'élève, au sein de la nuit ténés » breuse, le sourd murmure des deux armées, et les senti» nelles attentives entendent presque les voix confuses de leurs

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