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Shakspeare, il y a toute la différence qui sépare les mæurs antiques et païennes de celles du moyen âge et du christianisme. Antigone a toute la fierté, toute l'audace du caractère grec et républicain; elle agit sans cesse, elle exhale sa douleur, et ne craint pas d'exposer à tous les yeux l'ardeur de son amour filial. Femme libre et fière, elle plaide elle-même la cause de son frère Polynice, arrete ce dernier prêt à commencer la guerre civile; et, quand le tyran Créon a défendu de rendre les de. voirs funèbres aux restes mortels de Polynice, Antigone oublic la mort qui doit punir sa désobéissance, et elle couvre de terre le corps mutilé de son frère. Antigone condamnée repousse fièrement sa sour Ismène, et, après avoir déploré le malheur de périr sans un chant nuptial, comme une vierge, elle meurt å l'antique, en s'étranglant elle-même. Tout cela est beau; c'est la peinture de meurs bien éloignées de nous. Mais nous comprenons encore mieux la douceur et la pieuse résignation de la jeune fille modeste, supportant l'injustice de son père sans se plaindre. Quelle noblesse dans Cordelia, heureuse épouse et reine, quittant son mari, ses États et toutes ses grandeurs, pour voler au secours de son père malheureux et insensé. Shakspeare a beau nous représenter la Grande-Bretagne encore païenne et le roi Léar appelant ses faux dieux, on s'aperçoit que le christianisme a depuis longtemps répandu sa lumière, et que c'est lui qui inspire les vertus simples et grandes retracées

par le poëte. Cordelia est la fille chrétienne , pleine d'amour, pleine de piété sincère, mais aussi pleine de modestie et de noble résiguation. A peine si on la voit, et elle ne parait que pour exprimer toutes les inquiétudes qui obsèdent son ame, et pour faire comprendre tout le désintéressement de son amour. C'est une fleur au doux parfum, et dont la présence n'est sentie que par les suaves odeurs qu'elle répand autour d'elle. Heureux le génie puissant qui a su comprendre et exprimer la beauté d'un aussi pur sentiment! Shakspeare a parfaitement rendu toute la délicatesse qui distingue l'amour filial de Cordelia,

« Elle a donc été bien émue (1), demande à un envoyé le » comle de Kent, qui a fait connaitre par écrit à Cordelia » toute la misère du roi Léar.-Oui, répond le gentilhomme,

(1) Acte iv, scène m.

» mais non pas jusqu'au désordre... La patience et le chagriu » semblaient disputer à qui montrerait le mieux la bonté de » son ame douce et paisible. Vous avez vu quelquefois unc » rosée de pluie descendre des cieux au milieu des rayons du » soleil; son sourire et ses pleurs mélés ensemble rappelaient » une ondée de mai. Le tendre sourire, errant sur ses lèvres » vermeilles, semblait ignorer les larmes qui coulaient de » ses yeux comme autant de perles détachées de deux dia» mants. En un mot, la douleur serait une des plus belles et des » plus aimables choses du monde, si elle avait sur tous les vi. » sages autant de graces que sur le sien.»

Après cette charmante peinture du caractère de Cordelia, que faut-il ajouter encore ? il faut se taire et admirer.

LE ROUX DE LINCY.

Nous eussions désiré pouvoir donner une analyse plus complète de cette tragédic; mais les bornes que nous nous sommes prescrites ne nous permettent que d'en offrir les extraits suivants.

Description d'une tempéte:

...... « Les étres qui se plaisent dans la nuit n'aiment pas » les nuits pareilles à celle-ci. Les cieux irrités épouvantent les » monstres qui ròdent au sein des ténèbres, et les obligent à » rentrer dans leurs antres. Depuis que je suis homme, je ne me » souviens pas d'avoir vu d'aussi larges sillons de feu, d'avoir o cntendu d'aussi affreux coups de tonnerre, et d'aussi horribles » sifflements des vents et des orages. Le coeur de l'homme ne » peut soutenir sans effroi de tels assauts. Que les dieux ven» geurs qui font retentir sur nos letes ce bruit formidable trou» vent maintenant leurs ennemis. Tremble , malheureux, qui v renfermes dans ton sein des crimes secrets, échappés au glaive » de la justice! Fuis, lache assassin, mortel parjure, et toi, qui » sous le masque de la vertu caches une ame incestueuse ! fré. » mis de terreur, scélérat, qui, par de coupables artifices et d'in» fames complots, as tranché les jours de l'homme! Forfaits en» sevelis dans l'ombre, sortez des abimes qui vous recèlent, et v demandez grace à ces terribles accusateurs ! »

Imprécations du roi Léar: « Soufflez, vents impétueux, redoublez vos transports,

» sifflez, grondez! Vous, torrents destructeurs, et vous, » fougueux orages, melez tous vos flots, jusqu'à ce que le D faite des plus hautes tours ait disparu sous vos ondes ! Feux » vengeurs , aussi rapides que la pensée, sillonnez mon front » blanchi! Et toi qui renverses tout sur tou passage, tonnerre, » écrase le globe du monde, brise le sein de la nature, étouffe» S-y d'un seul coup tous les germes qui enfantent les hommes » ingrats!..... Brulants éclairs, déchirez les nuages ! Pluie, o tombe à grands flots! La pluie, les vents , le tonnerre, les » feux, sont moins impitoyables que mes filles. Je ne vous » accuse pas de cruauté, vous, terribles éléments : je ne vous » ai jamais donné un royaume, je ne vous ai pas appelés mes » enfants, vous ne me deviez aucune reconnaissance. Epuisez » donc sur moi vos fureurs au gré de votre affreux plaisir. Je » suis là en butte à vos outrages, moi, pauvre, infirme, faible v et déplorable vieillard. Mais je ne vois en vous que de ser» viles ministres , qui ont uni leirs formidables coups à ceux » de deux filles perfides contre une tête si nue et si débile. » O détestable complot !... D

Le roi Léar, indigné de l'ingratitude de sa fille, s'écrie :

- « Entends-moi, nature, divinité chérie, entends-moi ! Sus» pends tes desseins, si tu te proposais de rendre cette créature » féconde; porte dans ses flancs la stérilité; dessèche en elle » les organes de la reproduction, et que jamais son corps dé» généré ne s'honore d'avoir conçu! Ou, s'il en est autrement, » fais naître d'elle un enfant de malheur; qu'il vive pervers et » dénaturé, pour être le tourment de sa mère; qu'il lui flé» trisse le front de rides prématurées; que les larmes qu'il lui » fera répandre creusent sur ses joues de profonds sillons; que » toutes les douleurs, que tous les bienfaits de sa mère soient » tournés par lui en dérision et en mépris, afin qu'elle puisse » sentir combien la dent du serpent est moins déchirante que » la douleur d'etre mérel..... Allons , partons, partons ! »

Le roi répond au duc d'Albanie qui lui demande ce qui a pu l'irriter à ce point contre sa fille:

– «Je te le dirai, mort et viel (A Goneril.) - Je rougis que » tu puisses à ce point ébranler ma constance d'homme, et que

tu sois digne encore de ces larmes brûlantes qui m'échappent » malgré moi. — Tombent sur toi les tourbillons et les brouil» lards! Que les incurables blessures de la malédiction d'un » pèré te pénètrent dans tous les sens ! Yeux d'un vieillard » trop prompt à s'attendrir, encore des larmes pour un pa» reil sujet! je vous arrache; allez, avec les pleurs que vous » laissez échapper, amollir sa dureté. Ah! les choses en » sont-elles à ce point ? Eh bien, soit; il me reste encore » une fille qui, j'en suis sûr, est tendre et secourable ; quand » elle apprendra ce que tu m'as fait, elle déchirera de ses » ongles ton visage de louve; tu me verras reparaitre sous » cette forme dont tu crois que je me suis dépouillé pour ja» mais; tu me verras, je t'en réponds. »

Régane n'ayant accueilli son père que pour l'exhorter à retourner auprès de Goneril, sa sour, Léar lui répond:

- « Jamais, Régane. Elle m'a dépouillé de la moitié de ma » suite ; elle m'a jeté de noirs regards; et, de sa langue sem» blable à celle du serpent, elle m'a blessé jusqu'au fond du » cour. Tombent sur sa tête ingrate tous les trésors de la » vengeance du ciell Vents qui saisissez les sens, frappez de » difformité ses jeunes os..... Foudres agiles, lancez, pour les » aveugler, vos flammes dans ses yeux méprisants. Empoison» nez sa beauté, vapeurs, que du fond des marais a fait exhaler » le puissant soleil, pour vous laisser retomber sur elle, afin » de flétrir son orgueil, » Imprécation de Léar contre ses deux filles :

« Ciell donne-moi de la patience; car c'est de patience » que j'ai besoin. Vous me voyez ici, ô dieux, moi, pauvre » vieillard, accablé de douleurs et d'années, misérable par les > unes et par les autres! Si c'est vous qui excitez le cæur de ces » filles contre leur père, ne me réduisez pas à cette impuissance » de le supporter tranquillement; enflammez-moi d'une noble » colère. Ne souffrez pas que des pleurs, armes d'une femme,

souillent mon visage d'homme! -Non, sorcières dénaturées, » je tirerai de vous de telles vengeances, que le monde entier » doit..... je ferai de telles choses..... ce que ce sera, je ne » le sais pas encore, mais ce sera l'épouvante de la terre. » Vous croyez que je pleurerai; non, je ne pleurerai pas, j'ai » bien de quoi pleurer; mais ce cæur éclatera par cent mille » ouvertures avant que je pleure. O fou, je perdrai la » raison ! »

Kent raconte la situation où se trouve le roi :

« Luttant contre les éléments irrités, conjurant les vents » de précipiter la terre dans les flots, ou de soulever les vagues » gonflées au-dessus de leurs rivages, afin que les choses » changent ou s'anéantissent, il arrache ses cheveux blancs, » que les tourbillons impétueux, dans leur aveugle rage, saisis» sent et font aussitôt disparaitre. De toutes les forces de cet » étroit univers renfermé en lui-même, il insulte aux vents et » à la pluie qui se combattent dans tous les sens. Dans cette » nuit horrible, où l'ourse meme, épuisée de lait par ses petits, » demeure dans sa caverne, où le lion et le loup, dont la faim » déchire les entrailles, ont soin de ne point mouiller leur » fourrure, il court, tete nue, et appelle toutes les chances de » la destruction. »

Léar se laisse mener par son fou dans une hutte, et lui dit :

«-Tu crois que c'est beaucoup que cette tempête mutinée » qui nous pénètre jusqu'aux os : c'est beaucoup pour toi; » mais là où s'est fixée une grande douleur, une moindre se » fait à peine sentir. Tu chercherais à éviter un ours ; mais » si ta fuite te conduisait vers la mer en furie, tu reviendrais » affronter l'ours en face. Quand l'âme est libre, le corps est » délicat ; mais la tempête qui agite mon âme ne laisse à mes » sens aucune autre impression que celles qui se combattent » au dedans de moi – l'ingratitude de mes enfants ...... »

« Non, je ne veux pas la pleurer. - Dans une telle nuit, » me mettre à la porte! - verse tes torrents , je les supporte» rai ! — dans une telle nuit ! 0 Régane, ò Goneril í votre » vieux et tendrè père, dont le cœur sans méfiance vous a » tout donnél..... oh! c'est là le point qui touche à la folie: évio tons-le, n'en parlons plus..... »

« Pauvres misérables, privés de tout, quelque part que » vous soyez à endurer les coups de cet orage impitoyable, » comment vos têtes sans abri, vos flancs vides de nourriture, » votre misère, sous ces haillons ouverts de toutes parts, se » défendront-ils contre des temps aussi cruels? Ah! je n'ai pas > pris assez de soin de vous. Orgueil présomptueux, viens

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