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» essayer de ce remède ; expose-toi à sentir ce que sentent » les malheureux, afin d'apprendre à leur rejeter tout le su» perflu, pour épargner au ciel le reproche d'injustice..... )

Nous ajoutons ici quelques imitations en vers par madame Amable Tastu, dont le beau talent a répandu tant de charmes sur diverses productions de Shakspeare.

« Soufflez, vents orageux; mugis, sombre tempéte!
Cataracte des cieux, que rien ne vous arrête !
Fleuves, sources, torrents, débordez à la fois,
Inondez nos cités, engloutissez nos toits !
Et vous, feux sulfureux, plus prompts que la pensée,
Frappez ces cheveux blancs, cette tête glacée,
Pourvu qu'un même coup détruise avec éclat
Ces principes féconds , germes de l'homme ingrat!

Grondez, noirs ouragans, redoublez vos efforts,
De ma débile vie usez tous les ressorts !
Des célestes fléaux redoutables familles,
Grêle, foudres, éclairs, vous n'êtes point mes filles ;
Je n'ai point entre vous partagé mes États ,
Et l'amour paternel ne vous fit point ingrats!
Venez, je me soumets à vos fureurs sinistres !
Mais non , de mes enfants , vils et laches ministres,
De ces perfides cæurs vous servez les desseins.
Ah! pourquoi leur prêter vos secours assassins
Contre un faible vieillard, et, du haut de la nue,
Assaillir sans pitié sa tête chauve et nue?..... »

« Eh! que m'importe, à moi, ce tonnerre qui gronde,
Ce vent åpre et glacé, cette eau qui nous inonde!
De leurs coups redoublés ils m'accablent en vain,
Je ne sens que l'orage enferiné dans mon sein.
Dans une telle nuit !..... cruelle Gonerille !
Malgré le froid, la pluie..... Ô Régane! ô ma fille !
Enfants pervers!..... chasser ca père infortuné !
Votre vieux père ! lui qui vous a tout donné !....,
Paix! ma tête s'égare. Et toi, bruyant orage,
Poursuis, je ne crains rien de ton aveugle rage.
Les Dieux te sauront bien montrer leurs ennemis,
Et chercher dans l'oubli les forfaits endormis,
· Cache-toi, main sanglante; et vous, lèvres parjures,

Tremblez ! Crime impuni, lave bien tes souillures !
Scélérat qui, suivant de ténébreux chemins,
As dressé sous des fleurs tes piéges inhumains,
Brise-toi de terreur! Vous, inceste, adultère,
Couyrez vos traits hideux des voiles du mystère;
Fuyez, dérobez-vous au courroux éternel ;
Ou, forcés de répondre à ce terrible appel,
Essayez de fléchir sa justice implacable !.....
Mais moi, je suis victime, hélas ! et non coupable! »

« Oui, ma raison revient, je vous connais..... C'est toi,
Mon pauvre fou! J'ai froid, as-tu froid comme moi ?
Mon corps s'est épuisé dans cette horrible lutte.
Allons, conduisez-nous; où donc est cette hulte ?
Montrez-moi cette paille, ami , ce pauvre seuil
Qu'aurait sans doute hier dédaigné mon orgueil,
Tant la nécessité sous sa verge nous plie!
Pauvre fou! Ne crois pas que ton maitre t'oublie;
Viens , ce cæur insensible à des malheurs nouveaux
Sait plaindre encore ta peine et souffrir de tes maux, »

CYMBELINE.

TRAGÉDJE.

Cymbeline, souverain qui commande à la Bretagne, mais qni obéit à sa femme, découvre que la belle Imogène, sa fille du premier lit, s'est unie en secret à Posthumus, jeune seigneur de la cour. Animé par les instigations de la marătre, il sépare les deux époux. Dans son exil, Posthumus rencontre un Romain, Sachimo, qui, pour subjuguer Imogène, ne demande qu'un moyen de s'introduire anprès d'elle. Un pari s'engage. Tachimo' part, se présente à la jeune princesse comme un ami de son époux, et, après avoir essayé vainement de la séduire, parvient sous un prétexte å lui faire recevoir pour une nuit un coffre dans sa chambre à coucher. Dès qu'elle repose, le couvercle du coffre se soulève ; Iachimo en sort , observe l'ameu. blement, la disposition de la chambre, et, passant å un examen plus doux, prend note d'un signe naturel empreint sur le corps de la belle endormie. Revenu près de Posthumus, il l'accable des preuves, en apparence irrécusables, de la trahison de sa femme. Posthumus charge un serviteur dévoué, Pisanio, du soin de sa vengeance. Trop fidèle à son maître pour lui obéir cette fois, Pisanio , loin de frapper Imogène, lui donne les moyens de se déguiser en jeune page, pour entrer ainsi qu service d'un général romain envoyé contre la Bretagne, et se rapprocher de Posthumus qui sert dans l'armée d'invasion. Mais le malheureux époux, qui, sur la nouvelle de l'assassinat de sa femme, se repent trop tard de sa cruauté, voulant expier ses torts envers Cymbeline, passe du camp des Romains dans celui des Bretons, qu'il fait triompher par sa valeur, et dont ensuite il feint d'être l'ennemi, pour être immolé par eux. On l'amène devant le roi avec plusieurs prisonniers romains, parmi lesquels le sort a rassemblé le traître Iachimo et Imogène sous son déguisement. Une soudaine sympathie parle à Cymbeline en faveur du jeune page, qui en profite pour forcer Iachimo à l'aveu de ses perfidies. Les deux époux se font alors reconnaitre au roi, qui, n'étant plus en puissance de femme, reprend le droit d'être père, et bénit leur union.

Un rapprochement involontaire s'établit entre Imogène et - Desdemona, toutes deux victimes d'une injuste jalousie. Ce sont comme deux seurs d'infortune ; on ne peut méconnaître leur ressemblance, mais chacune a pourtant sa physionomie distinctive.

Facies non omnibus una,
Nec diversa tamen, qualem decet esse sororum. (Ovid. Metam. II.)

Signalons d'abord cette grande diversité du climat : l'une est l'amante du Midi, l'autre celle du Nord.

La Vénitienne obéit à un sentiment presque exceptionnel, ou du moins bizarre, et en dehors des sympathies ordinaires,

Étranger å la race, au pays de Desdemona, ce n'est point par les yeux que le More l'a séduite, c'est par les oreilles, c'est avec le récit de ses dangers, de ses exploits. L'imagination s'est chez elle enflammée avant le cœur, elle a aimé le héros avant l'homme. Comme toutes les natures enthousiastes, elle sera, pour appartenir à son amant, capable une fois d'un grand effort ; mais bientôt son énergie fera place à l'indolence méridionale, elle restera passive jusqu'à la mort, n'opposant à l'affliction, aux pressentiments les plus sinistres, que ses larmes et ses chants mélancoliques.

Ah! qu'il n'en va pas ainsi avec la fille de la Bretagne! Sa passion est, il est vrai, moins poétique à son origine. Elle a aimé Posthumus tout simplement parce qu'il était aimable. Quoi de plus vulgaire? L'éloigne-t-on d'elle ; là point encore d'élan hardi, frénétique ; non, une tristesse intérieure, un adieu touchant, un serment de fidélité; voilà tout.

Est-ce donc là le début d'une héroïne de tragédie ? et pourtant, cette nature plus tendre qu'exaltée, vous allez la voir, dans toutes les épreuves qui l'attendent, déployer une activité persévérante, ingénieuse, et, loin de s'abandonner à elle-même, reconquérir à la fin son propre bonheur, et, bien plus encore, le bonheur de l'objet aimé.

Telle est la figure si simple qu'a devinée le poëte, et dont le charme est doublé par cette simplicité même. Imogène est près du trone ce que la Jeanie de Walter Scott est dans une humble ferme. Les circonstances, le mobile sont différents ; le caractère est au fond le même.

De l'ensemble ravissant du personnage, passez aux détails plus ravissants encore ; voyez avec quelle délicatesse le poëte les a nuancés! Combien de graces n'a-t-il pas su y répandre, pour vous initier à la pureté de ce cæur d'élite! Il ira jusqu'à soulever les rideaux, jusqu'à trahir les plus intimes mystères du lit conjugal. « Souvent, fera-t-il dire à Posthumus, souvent » elle modéra mes transports légitimes ; et comme la colo» rait alors l'incarnat de la pudeur! Elle semblait aussi chaste » que la neige avant d'avoir reçu les caresses du soleil. »

Cette chasteté voluptueuse, n'allez pas la prendre pour de la froideur. Le poëte ne veut pas que vous vous y trompiez. Non, non ; il aura des traits d'une vérité saisissante pour vous faire sentir l'impression profondément douloureuse produite sur Imogène par l'exil de son époux.

Racine a, dans quelques vers pleins d'âme et de mélodie, résumé les peines que l'absence impose à deux amants :

Dans un mois, dans un an, comment souffrirons-nous,
Seigneur, que tant de mers me séparent de vous;
Que le jour recommence, et que le jour finisse,
Sans que jamais Titus puisse voir Bérénice,
Sans

que de tout le jour je puisse voir Titus ?

Mais cette amertume du désespoir, elle ne s'offre ici qu'en perspective, et, pour ainsi dire, amassée par le cæur à force de temps. Imogène, au contraire, c'est dès la première heure qu'elle développe toute sa capacité de souffrir. La passion peut-elle trouver un langage plus vrai, plus palpitant, que dans cette scène où Pisanio vient raconter à l'infortunée le départ de Posthumus? Comme elle demande avidement quelles furent les dernières paroles de son mari , au moment où le vaisseau l'emportait? Quel cri, lorsqu'elle apprend qu'il agitait et baisait son mouchoir! « Insensible tissu, tu étais plus heureux » que moi. » Et ce regret de n'avoir pas été sur le rivage pour le suivre jusqu'à ce que, devenant par degrés imperceptible, il se fût tout à fait évanoui dans l'air! « Alors j'aurais dé» tourné les yeux, et pleuré. » Elle n'aurait pas voulu pleurer auparavant ; cela l'aurait empêché de voir ! Et puis son impatience, quand elle s'informe déjà de l'époque où elle pourra recevoir des nouvelles de celui qui vient de partir ; comme elle s'afflige enfin de ne pas lui avoir fait d'assez tendres adieux ! « Avant que j'aie pu lui dire combien je songerais à lui à » certaines heures, et dans quel ordre se succéderont mes » pensées; avant que j'aie pu lui faire jurer qu'aucune femme » d'Italie ne le rendrait infidèle à mon amour et à son honneur, » ou lui recommander de s'unir à moi en prières, au point du

jour, à midi, à minuit, car alors je m'élève pour lui vers le » ciel ; avant que j'aie pu lui jeter le baiser d'adieu entre deux » paroles enivrantes, il a fallu que mon père survint, pareil » au souffle tyrannique du Nord qui tue la fleur dans le bou

ton. » Ainsi nait et se développe le magique prestige dont le poëte

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