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quelque espoir, saisie d'une profonde douleur, s'évanouit. Pendant qu'on la secourt, Protéo aperçoit à son doigt une bague qu'il avait donnée à Julie. Cette vue produit une reconnaissance touchante, qui amène la réunion des deux amants. Sur ces entrefaites, le duc et Thurio arrivent. Thurio veut s'emparer de Silvie; mais Valentin déclare qu'il ne la lui cédera qu'avec la vie. Thurio , qui n'est pas des plus braves, répond qu'il ne veut pas risquer la sienne pour une femme. Le duc indigné de cette lacheté accorde Silvie à Valentin.

Dispute sur l'amour entre Valentin et Protéo. Celui-ci défend ainsi ses sentiments pour Julie contre les attaques de son ami.

Protéo. - « Les auteurs disent cependant que, comme c'est au bouton de la plus belle rose que s'attache le ver dévorant, ainsi l'amour ne pénètre que dans les esprits les plus délicats.

Valentin. — Les auteurs disent aussi que, comme le bouton précoce est souvent dévoré par un ver avant que de s'épanouir, de même l'amour porte à la folie les esprits jeunes et tendres qui se fanent dans la fleur, perdent la fraicheur du printemps et tout le fruit des plus douces espérances. »

Toutes les fois que Julie trouve son nom sur un morceau de la lettre de Protéo, qu'elle a déchirée par un mouvement de cruauté feinte, elle le déchire pour se punir de ce mouvement :

« Le pauvre abandonné Protéo, le passionné Proléo à la douce » Julie..... Je veux mettre ces derniers mots en pièces; et ce» pendant non. Il a si bien su les réunir à son nom infortuné ! » Je veux les mettre l'un sur l'autre. Allons, baisez-vous, em» brassez-vous, disputez-vous, faites ce que vous voudrez. )

Julie répond ainsi aux objections que lui fait Lucette contre le projet qu'elle a formé d'aller rejoindre son amant déguisée en homme.

« Qu'on arrête le fleuve qui coule avec un doux murmure, » il s'irrite et devient furieux, tu le sais. Mais quand rien ne » s'oppose à son cours paisible, il coule avec un bruit har» monieux sur des cailloux de toute couleur, et caresse les » plantes qu'il rencontre sur son passage. C'est ainsi qu'après » s’ètre égaré dans mille détours, il va se perdre, en se jouant,

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» dans le vaste Océan. Laisse-moi donc aller, et ne m'arrête » pas dans ma course. »

Valentin, offrant de céder à Protéo repentant ses droits sur Silvie, lui dit :

« Celui qui n'est point satisfait par le repentir n'appartient » ni au ciel ni à la terre. Le ciel et la terre se laissent fléchir; » le repentir apaise la colère de l'Éternel. »

Dieu fit du repentir la vertu des mortels, a dit Voltaire peut-être d'après Shakspeare, comme l'a fort bien fait observer M. Paul Duport.

Nous ne croyons pouvoir mieux finir cette esquisse qu'en reproduisant ici les charmantes notices de Julie et de Silvie, par MM. Charles Coquerel et Artaud.

« Le portrait de Julie est un léger crayon des caractères, d'Imogène et de Juliette. Julie est une jeune fille constante et passionnée, qui a le malheur d'aimer un roué. L'originalité du drame nait précisément de ce contraste entre l'infidélité d'un amant volage et le dévouement de celle qu'il oublie. Protéo trahit sa maitresse et s'empresse aussitôt de porter ses vœux à l'amante de son ami Valentin, à la chaste et douce Silvie, qui sait résister à l'offre de son cœur et à la mélodie de ses sérénades. Ainsi, dans la conception de Shakspeare, Protéo est le contraire d'un héros de constance; les pièces du grand poëte ne nous présentent aucun autre exemple sérieux de ce genre très-opposé à l'idéal romantique.

» Cependant, à l'ouverture de l'action , Protéo, n'aime que Julie, et encore c'est avec timidité. Il ose à peine se résoudre à lui envoyer un billet doux que la jeune fille hésite à ouvrir; ce qui donne naissance à une scène charmante, qui vaut mieux que celle de Marivaux, entre Julie et Lucette, sa soubrette, où cette dernière flatte la curiosité de sa tendre maîtresse avec infiniment d'adresse et d'esprit. Enfin le cachet se brise, et Protéo est aimé. Sur ces entrefaites, le père de Protéo conçoit l'idée imprudente de faire voyager son fils ; et, pour première épreuve, il l'envoie au milieu des splendeurs et des séductions de la cour impériale de Milan, où déjà Valentin et Silvie habitent ep se gardant inviolablement la foi jurée. Valentin et Silvie se content d'ineffables douceurs. Mais Julie ne voit pas partir Protéo sans de tristes pensées, et les deux amants échangent leurs bagues en pleurant. Julie avait lieu de se désoler. Dès que Protéo voit Silvie, il oublie ses serments et s'avoue à lui-même que son amour pour Julie a disparu, comme une image de cire devant un foyer ardent. Julie est restée solitaire et triste à Vérone. En amour, les femmes aiment mieux savoir le mal que de le soupçonner. Aussi Julie tourmente fort adroitement sa servante et la presse d'imaginer quelque artifice honorable qui lui permette de rejoindre l'infidèle, et d'épier ses trahisons. « Hélas ! s'écrie-t-elle, la route sera bien fatigante et bien » longue; mais ne voit-on pas tous les jours les plus religieux » pèlerins porter leurs pas au travers des royaumes entiers ? » Pourquoi ne pourrais-je pas faire comme eux, sous la conduite » de l'amour ? » Il ne fallait pas tant d'arguments pour une femme bien éprise. Aussi le départ est résolu. Après avoir discuté, avec une grâce parfaite, le genre de déguisement qui siéra le mieux à sa beauté, Julie revêt le manteau galant et la togue à plumes d'un brillant page, et s'élance sur le chemin de Milan. Elle arrive au moment même où son infidèle Protéo, après avoir réussi par mille intrigues à écarter les prétendants à la main de Silvic, est occupé à chanter amoureusement sous les fenêtres de cette beauté, qui, bien loin de l'encourager, le rappelle à son devoir et rejette ses voeux. Protéo a besoin d'un confident sûr et discret pour servir ses amours. Il en charge Julie déguisée, qui se fait appeler Sébastien. Pour première commission, il envoie le beau page porter en cadeau à Silvie cette bague que Julie lui remit comme gage d'un amour éternel. Cette situation piquante donne lieu å l'une des plus jolies scènes de la pièce.

Le page.

Prot. - -«Va promptement; prends cette bague, et remets-la de ma part à Silvie. Celle de qui je la reçus m'aimait d'un véritable amour.

Il parait donc que vous ne l'aimiez pas, puisque vous délaissez le gage de sa foi ? Mais ne serait-elle point morte ? Prot, - Nullement. J'ai tout lieu de croire qu'elle vit encore.

Le Prot.-- Pourquoi donc soupirer ainsi? Le page. - C'est que je ne puis m'empêcher de la plaindre.

page. - Hélas!

Prot. — Mais pourquoi donc la plaindrais-tu ?

Le page.- C’est que je pense que peut-être elle vous aimait autant que vous aimez maintenant Silvie.»

» Il serait superflu d'insister sur la grâce et sur la naïveté qui distinguent ce dialogue. Cependant le page s'acquitte de la commission de son maître. Lettre et bague sont repoussées avec mépris par l'inflexible Silvie, qui prend le parti de fuir le palais de son père, pour échapper aux poursuites de Protéo. Mais la pauvre Silvie tombe entre les mains d'une bande de brigands dont Valentin a été nommé le chef. Alors Protéo se présente, avec son page, pour délivrer Silvic, qui déclare encore qu'elle n'aimera jamais que Valentin. Le page profite de l'occasion pour dire à son maître qu'il n'a pas rempli sa commission, et lui rend sa bague. Mais, par erreur, le page remet à son maitre l'autre bague, celle que Protéo donna à Julie, en quittant Vérone; et ce trait ingénieux dénoue fort naturellement le drame.

» Tel est le cadre très-simple dans lequel Shakspeare a placé le tableau si vrai de la passion de Julie. Tout le rôle de la jeune fille est écrit avec plus de naturel que les caractères analogues de ses autres pièces; on y trouve moins de force, mais aussi moins de tournures entachées de cette afféterie italienne qui dépare quelquefois le style du grand poëte. En un mot, cette pièce paraît être un type de la première manière de Shakspeare, comme Pope le fit remarquer. Toutefois, dans les scènes comiques, et surtout dans les fameux soliloques de Launce et de son chien, on découvre déjà les germes de cette verve plaisante qui prit un si grand essor dans les peintures de Falstaff. Les scènes des brigands dans la forêt sont aussi fort remarquables; elles ont quelque chose du relief et du mouvement des situations semblables de Schiller. Cependant le caractère de Julie, quelque touchant qu'il soit, n'a point suffi pour maintenir la pièce au théatre. Johnson a même pensé que la grande simplicité du style montrait que les comédiens n'avaient point eu l'occasion cette fois de broder leurs fades plaisanteries sur le canevas majestueux de Shakspeare. Soit qu'il ait puisé l'idée primitive de son drame dans l'Arcadie, de sir Philip Sidney, soit qu'il l'ait trouvée dans le roman de la Diane , par George de Montemajor, il n'est pas moins avéré que le caractère de Julie est une conception

originale aussi chaste que naïve. On a remarqué la moralité parfaite de l'action : Julie et Silvie sont des modèles d'affection et de constance. L'infidèle Protéo finit par demander grâce et oubli à la beauté qu'il trahissait. On voit que le génie de Shakspeare fut assez flexible, tant pour peindre les attachements les plus énergiques, que pour se jouer avec grâce à la surface des passions d'amour. »

CHARLES COQUEREL. Nous terminerons par la citation suivante, empruntée à la notice de Silvie, par M. Artaud.

» Cette jeune fille si gracieuse a pourtant quelque chose de sérieux au fond de l'ame. En général, le poëte lui prête toujours un langage noble, plein de mesure, et même d'une certaine dignité; mais c'est au quatrième acte que le caractère de Silvic se dessine d'une manière plus prononcée. Quand une fois sa passion est mise en jeu, elle devient capable de résolution ; elle résiste à la volonté de son père.

Voici les paroles qu'elle adresse à Eglamour pour lui demander son aide, et le prier de l'accompagner dans sa fuite:

« O Eglamour, vous êtes un homme respectable; ne pensez » pas que je veuille vous flatter, non, je vous le jure; vous êtes » un homme vaillant, sage, consciencieux... Vous n'ignorez » pas quel tendre intérêt je porte à l'exilé Valentin, ni l'inten» tion de mon père, qui veux m'obliger à épouser Thurio, que » j’abhore. Vous-même, vous avez aimé ? je vous ai entendu » dire qu'aucune affliction n'avait plus profondément atteint » votre ame que lorsque votre épouse, votre bien-aimée mou» rut; sur sa tombe vous lui avez voué une fidélité inviolable. » Sir Eglamour, je veux aller trouver Valentin à Mantoue, où » j'ai appris qu'il habite, et comme la route offre des dangers, » je désire votre digne escorte; je me repose sur votre foi et » votre honneur. N'insistez pas sur le courroux de mon père, » Eglamour; pensez à mon affliction, à l'affliction d'une femme, » et à la justice de ma fuite, pour me soustraire à un mariage sa» crilége, auquel le ciel et la fortune ne réservent que des » désastres.)

» Ce langage est calme, mais son calme même décèle une résolution profondément affermie.

» Déjà, au troisième acte, le duc, à propos de l'aversion que

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