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Béatrix aura le plus vivement poursuivi de ses sarcasmes. Bénédick, jeune seigneur de Padoue, l'un des favoris de don Pèdre, prince d'Aragon, est le point de mire de l'humeur railleuse de Béatrix. Si on vante la bravoure de Bénédick, elle répond que ce jeune seigneur r'est un héros qu'à table et qu'il a un vaillant estomac; à ses yeux les amitiés de Bénédick ressemblent à son chapeau qui change de forme à chaque nouveau moule ; lorsqu'on lui parle de Claudio, jeune seigneur florentin, devenu le nouveau frère d'armes de Bénédick, elle plaint Claudio. « Bénédick, dit-elle, va s'attacher à lui comme une maladie; on le gagne plus promptement que la peste, et quiconque en est pris extravague à l'instant; que Dieu protége le noble Claudio ! « Si par malheur il est pris du Bénédick, il lui en coûtera mille livres pour s'en guérir. » Béatrix appelle Bénédick le bouffon du prince, et le déclare insipide comme un grand dégel. De son côté, le jeune seigneur de Padoue riposte autant qu'il peut, et soutient la guerre que lui fait la nièce de Léonato; il rend à Béatrix saillie pour saillie, injure pour injure, et dans cette pluie d'impertinents propos, la bouche de Bénédick n'est pas la première à tarir. Parlant un jour à don Pèdre de son aversion pour Béatrix, le jeune seigneur dit qu'il aimerait mieux aller chercher au prince un cure-dent aux dernières limites de l'Asie, aller prendre la mesure du pied du pretre Jean, ou arracher un poil de la barbe du grand Kan, que de supporter un entretien de trois mots avec Béatrix, qu'il appelle une harpie. Voilà pourtant les deux personnages qu'on veut amener à s'adorer. Don Pèdre, Léonato, Claudio et sa jeune fiancée Héro conduiront cette difficile entreprise. Héro se charge de parler au cæur de sa cousine Béatrix; les autres amis se chargeront du cœur de Bénédick.

Héro avait mis dans sa confidence Ursule et Marguerite, ses femmes; un jour, dans son jardin, décidée à commencer son role, voulant exalter le mérite de Bénédick et le plaindre de son malheureux amour pour Béatrix, elle envoie Marguerite auprès de sa cousine; sous le semblant de l'indiscrétion, Marguerite devait avertir Béatrix que Héro, seule avec Ursule , tenait sur elle d'intéressants propos; elle devait l'engager à venir se cacher dans un berceau entouré de chèvrefeuille pour mieux écouter cet entretien quila touchait. Béatrix gagne furtivement l'entrée du berceau, et là, immobile et muette sous un toit d'aubépine , elle prête l'oreille à des révélations dont son cæur est troublé. Ce pauvre Bénédick! etre si tendrement aimée de lui et l'avoir pendant si longtemps accablé de ses railleries! La jeune cousine dit secrètement adieu à ses dédains, à son orgueil de fille, qui ne mènent avec eux aucune gloire, et promet silencieusement son amour à Bénédick. Quant à celui-ci, il était chaudement travaillé par don Pèdre, Léonato et Claudio; on lui persuade que Béatrix se meurt d'amour pour lui; d'heure en heure son cœur change, et quand les deux personnages se rencontrent après ces premières révélations, leurs manières et leur langage ne sont plus les mêmes. Béatrix et Bénédick s’aiment et n'osent se le dire; ils implorent et maudissent l'amour; comment parler de tendresse, comment se raconter les peines et les larmes des nuits sans sommeil, lorsqu'on s'est poursuivi, détesté, déchiré ? comment croire à l'amour après une aussi longue antipathie ?

Le choix de la situation pour le moment des aveux nous découvrira tout ce qu'il y a de bonté dans le cœur de cette fière Béatrix. Héro a été calomniée d'une manière infame; au pied de l'autel où elle va s'unir à Claudio , elle est honteusement repoussée ; Claudio , qui s'est laissé tromper par l'imposteur don Juan, révèle en pleine église le prétendu déshonneur de la fille de Léonato. Béatrix, tendrement attachée à sa cousine, jure sur son ame qu'Héro est victime d'une atroce calomnie; elle promet tout à celui qui saura venger la noble fille d’un pareil outrage. Bénédick se présente, et c'est alors qu'il lui déclare qu'il n'aime rien au monde autant qu'elle, ajoutant qu'un tel aveu doit lui sembler bien étrange; Béatrix laisse échapper aussi son amour,

en défendant à Bénédick d'y croire, quoique pourtant cet amour ne soit pas un mensonge. Bénédick provoque Claudio ; là doit s'arrêter son courageux dévouement; l'innocence d'Héro a été reconnue, et Claudio a versé des pleurs sur sa funeste méprise. A la fin, lorsque Bénédick et Beatrix sont près de s'unir, l'embarras de leurs querelles passées vient percer encore à travers l'expression de leurs sentiments; tous deux disent qu'ils ne s'aiment pas plus que de raison ; Bénédick n'épouse Beatrix que par pure compassion ; Béatrix ne veut pas lui faire essuyer un refus; si elle l'accepte pour mari, c'est tout simplement pour ne plus se donner la peine de résister à ses fatigantes importunités, c'est pour lui sauver la vie, car

on lui a assuré qu'il périssait de consomption. Bénédick, décidé à prendre femme, s'inquiète peu des épigrammes du monde contre les maris; s'il lui est arrivé à lui-même de se moquer du mariage, on ne doit pas pour cela le railler; l'homme est un être changeant, c'est là sa conclusion.

Le caractère de Béatrix, peint avec les plus riches couleurs, est une attachante et curieuse variété dans la poétique famille des femmes de Shakspeare; il se développe avec un grand naturel, avec un art supérieur, et cette création est une de celles qui annoncent le plus à quelle profondeur le poëte avait pénétré dans le cour humain. On sourit, comme à une chose simple et vraie , à la situation de Béatrix poussée dans le berceau d'aubépine et de chèvrefeuille pour écouter ce qui se dit sur elle. On est touché, on s'intéresse à l'orgueilleuse Béatrix, lorsque, pressée à l'église par les instances de Bénédick, elle répond : « Je n'avoue rien, je ne nie rien, je m'afflige pour ma cous » sine. » Béatrix est le type de la femme du monde spirituelle et légère; qui se moque à tort et à travers, tranche sur toute chose avec une facilité brillante; juge , domine, épouvante par l'audace de sa verve railleuse, et qui, un beau jour,

devient une faible femme se débattant vainement sous le charme de celui-là même dont elle avait fait on cruel et gai passe-temps. Il y a certainement beaucoup d'esprit, beaucoup d'amusantes saillies dans la peinture de ce caractère. Toutefois on peut observer que la muse anglaise n'est pas dans la pleine vérité de son génie quand elle veut exciter le rire; elle est toujours bien plus admirable quand elle veut exciter la terreur ou faire couler nos larmes.

POUJOULAT.

PEINES D'AMOUR PERDUES.

COMÉDIE.

Ferdinand, roi de Navarre, dégouté des plaisirs, se décide, avec quelques-uns de ses courtisans, à une retraite de trois ans, pour se livrer entièrement à l'étude; un plan de vie austère est dressé, et tous jurent de s'y soumettre. A peine ont-ils signé cet engagement, qu'une fille du roi de France · arrive en ambassade de la part de son père, avec plusieurs demoiselles françaises , pour réclamer le duché d'Aquitaine. Le rang de la princesse exige qu'on se relache, en sa faveur, de l'engagement qui interdit aux nouveaux ermites la vue des femmes. On dresse des tentes hors de la ville, pour loger l'ambassadrice et sa suite; c'est là que Ferdinand leur donne audience, bien résolu de les congédier le plus tôt qu'il pourra. La princesse et ses dames sont vives et aimables ; elles savent d'avance les projets du roi de Navarre et de ses courtisans, et elles se promettent de travailler à les renverser. Dès la troisième entrevue, l'amour triomphe et les serments sont oubliés. On parle de mariage; mais les dames, pour punir les Navarrois de leur résolution, les condamnent à un an d'épreuve et de retraite,

On croit que cette pièce n'est pas de Shakspeare; on soupçonne seulement, par quelques morceaux, qu'il y a coopéré. Peut-être aussi n'est-elle qu'un de ses premiers essais. Nous allons donner une idée de cette production.

Costard, chargé de remettre une lettre d'amour , rencontre Byron qui lui demande s'il veut remplir un message. Costard, sans s'informer de quoi il s'agit, promet de le faire, et veut

y aller.

Byron.

« Eh mais! tu ne sais pas encore ce que c'est.

Costard.-Je le saurai bien, monsieur, quand je l'aurai fait. »

Byron, revant à son amour qui l'inquiète et l'embarra sse à cause du veu qu'il a fait, dit : « Je m'en moquerais comme d'une épingle, si les trois autres partageaient ma folie. »

Rosaline, imposant à Byron l'obligation de visiter les hopitaux pendant son année de retraite, dit :

» C'est là le vrai moyen de réprimer un esprit railleur dont » les écarts sont le fruit d'applaudissements indiscrets, que des » auditeurs à tête vide et rieurs donnent à ses folies. Le succès » d'un bon mot dépend de l'oreille qui l'entend, et jamais de » la langue qui le dit. Ainsi donc, si les oreilles des malades, as» sourdies par les clameurs que leur arrachent leurs tourments, » veulent se prêter à entendre vos vaines railleries, alors conti» nuez sur ce ton, et je consens à vous accepter avec ce défaut; » mais, si elles ne veulent pas les entendre, défaites-vous de ce ► genre d'esprit, et je vous retrouverai corrigé et joyeux de » votre réforme. »

On a souvent cité le passage suivant :

» Allons, ma Catherine, allons nous présenter chez ton » père, même dans ces pauvres et modestes habillements. Nos » bourses sont garnies , si notre toilette est médiocre ; car » c'est l'ame qui fait que le corps est riche. Comme le soleil » perce à travers le nuage le plus épais, de même l'homme » peut briller à travers l'habit le plus simple. Est-ce que le » geai est plus beau que l'alouette, parce que ses couleurs » sont plus vives? la vipère vaut-elle mieux que l'anguille , » parce que sa peau tachetée flatte les yeux ? Non, Catherine; » ce pauvre équipage, ces vêtements modestes, ne vous font » aucun tort. »

Ce portrait de la princesse de France est du à M. Hippolyte Lucas :

«« Véritable fille de France en effet, spirituelle et coquette ! elle vient au nom de son noble père redemander au roi de Navarre une province entière, l'Aquitaine, fleuron détaché de la couronne de France. Et savez-vous quelle armée amène avec elle la jeune ambassadrice? - ses filles d'honneur, la vive

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