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Rosaline, la tendre Marie, la sérieuse Catherine, toutes aussi jolies, aussi gracieuses qu'elle !

» N'est-ce pas là une diplomatie charmantel mais qu'arrivet-il! Comme si le roi de Navarre eût prévu de telles séductions, il s'est retiré avec les seigneurs de sa cour dans une retraite austère où nulle femme ne doit pénétrer. L'amour de l'étude s'est emparé du prince; il veut connaitre ce qui se passe dans les cieux; aussi redoute-t-il les yeux des belles dames qui ne manqueraient pas de faire un tort considérable à l'astronomie!

» Cependant on ne peut pas laisser une noble damoiselle de France, la fille d'un puissant roi, s'en aller comme elle est venue ; il faut bien l'écouter. Par un raisonnement tout sophistique, le roi de Navarre propose à sa cour de recevoir la princesse de France, non dans son palais , puisqu'il a juré qu'aucune femme n'y entrerait , mais à quelque distance, sous une tente magnifique qu'on lui fera préparer. La cour, composée de jeunes seigneurs galants, approuve beaucoup la résolution de son roi; elle admire ce subterfuge adroit. Quelle sagesse digne de Salomon!

» Prenez garde à vous, messieurs, philosophes d'un jour, qui des merveilles de la nature ne voulez pas admirer la plus belle, craignez la faiblesse humaine ? Le démon de l'inconstance røde autour de vous. La princesse de France est femme à venger son sexe, croyez-moi. J'ai bien peur que votre orgueil ne s'humilie , que votre ceur n'éprouve des honteuses défaites. Les sources de la science ne sont pas si glacées qu'un rayon de l'amour ne puisse les faire fondre. Le soleil va briller. Byron, Longueville, Dumaine, et vous-même, roi de Navarre, vous tous qui sentez couler dans vos veines un sang ardent et vif, « l'esprit de la jeunesse et de la vie, » comme dit Shakspeare, n'avez-vous pas prononcé des serments téméraires ?

» La princesse de France s'inquiète peu de vos væux ; elle songe à sa toilette ; voyez comme elle est habile ! Qui pourrait résister à sa fraise évasée, à ses cheveux relevés en chignon, à ce délicieux marabout attaché par un noud de perles sur le haut de la tête et si capricieusement penché sur la plus fine oreille..... et surtout au demi-sourire de ses lèyres en cour? qui le pourrait ?

» La victoire a été gagnée presque au premier coup d'ail. Elle tient déjà à la main les cadeaux du roi de Navarre,

ils se

et, bien plus, une lettre d'amour, remise en secret, une vraie lettre d'amour; (autant de rimes galantes qu'on en peut entas» ser dans une feuille de papier écrite des deux côtés , et sur » la marge et partout. » C'est ainsi que la princesse de France parle de cette missive; elle s'y connait. Ce n'est pas la première lettre d'amour qu'elle reçoit. Elle les lit, mais elle n'y répond pas.

» Que diront les seigneurs de la cour de Navarre, lorsqu'ils sauront que leur roi a si promptement violé toutes ses promesses ? Ce qu'ils diront! demandez, si vous l'aimez mieux, ce que dira le roi lorsqu'il apprendra que chacun de ses anachorètes est devenu aussi parjure que lui. L'esprit de Rosaline a séduit Byron; la grace de Catherine a captivé Dumaine; Longueville a mis sa vie aux pieds de la belle Marie. L'amour n'a pas voulu permettre qu'on le brayat à ce point; il a détruit toute cette Thébaïde, comme un château de cartes, en soufflant dessus. Ses seigneurs ont capitulé secrètement, mais le mystère se découvre; aussi coupables les uns que les autres, pardonnent mútuellement, et leurs orgueilleuses conquérantes, pour leur faire expier leurs projets insensés de retraite, ajournent leur bonheur. Cependant il se pourrait bien que la rigueur de ces belles vint à s'adoucir, si la mort du roi de France n'imposait à la princesse et aux dames de sa cour le deuil d'une année.

» La princesse de France ressemble à ces spirituelles et mignardes femmes du Décaméron de Boccace, ou de l'Heptamėron de la reine Marguerite; elle a leur esprit subtil et raisonneur; elle aime les vives réparties et les jeux de mots brillants. Elle possède tout le charme de la coquetterie, mais d'une coquetterie honnête et réservée, ainsi qu'il convient à une noble fille. Accoutumée aux hommages des cours, elle sait se défendre de la séduction. Elle a une grande expérience des choses, sans que sa vertu en ait le moins du monde souffert. La princesse de France rappelle toutes ces femmes élégantes et souveraines par leur beauté, qui embellissent notre histoire, et brillent comme des diamants autour de la vieille monarchie.

» Quelle incroyable variété Shakspeare a déployé dans ses caractères de femmes ! Juliettel alouette matinale qui, levée dès l'aurore, gazouillez au balcon avec votre amant; Desdemona, colombe plaintive entre les serres d'un noir vautour ; Ophélia, modeste nymphe qu’un fleuye impétueux entraine dans son cours; Perdita, rose des bois aimée du rossignol; Cordelia , saule au rameau mélancolique qui abritez la blanche tête d'un vieillard délaissé ; et vous, sombre lady Macbeth, un poignard à la main comme l'antique Melpomène; et vous, lady Anne, vase d'or où le roi Richard III verse si aisément le poison de ses louanges; toutes enfin, admirables dans votre nature, ou gracieuse ou terrible, vous résumez sans contredit la plus complète expression du coeur féminin à laquelle le génie d'un homme ait jamais pu atteindre! Shakspeare a tracé des portraits immortels comme la nature. On ne peut plus que tremper la plume dans ses couleurs.

» Les comédies de Shakspeare, qui sont loin d'être empreintes de la réalité de ses drames, possèdent un charme qu'on ne retrouve pas ailleurs. On pardonne à l'abus de l'esprit en faveur de la grace et de l'imagination. Leur lecture produit l'effet de ces rêves heureux où vous vous sentez enlever par des ailes légères, et où vous planez sur des jardins embaumés comme une ombre élyséenne. Ces comédies ne sont guère faites pour être jouées devant des hommes occupés des intérêts de la vie. Il leur faudrait pour spectateurs les juges charmants d'une ancienne cour d'amour. Elles ressemblent un peu à ces héroïnes de l'Arioste, chevauchant par monts et par vaux, courant les aventures, dormant à la belle étoile, poursuivant et fuyant leurs amants , intrépides et sûres comme des guerriers, mais toujours femmes à l'occasion. Quelques-unes, plus idéales encore, poétiques descendantes de Chaucer et de Spenser, semblent avoir été imaginées pour amuser Titania , la reine des fées; on les dirait tissues avec des ailes de papillons par un sylphe ingénieux. >>

HIPPOLYTE LUCAS.

COMME IL VOUS PLAIRA,

OU

LA DOUZIÈME NUIT.

TRAGI-COMÉDIE.

Sébastien et Viola sont deux jumeaux dont la ressemblance est telle, que, lorsque la sour revêt les habits de son frère, on la prend pour lui. Dans un voyage sur mer, la tempête brise leur navire; ils sont sauvés séparément, Viola par le capitaine de l'équipage qui parvient à gagner la côte à l'aide de la chaloupe, et Sébastien par un pirate, au moment où, porté sur un débris, le jeune homme luttait au milieu des flots courroucés. Viola aborde en Illyrie. Dans le désir d'aller à la recherche de son frère qu'elle espère avoir été sauvé, elle prend des habits d'homme; et, par la protection du capitaine qui la guide, elle entre, en qualité de page, au service du duc Orsino. Celui-ci est passionnément amoureux de la belle et vertueuse comtesse Olivia, qui ne veut recevoir ni le duc ni ses présents. Cependant l'amoureux Orsino se flatte que son nouveau page, » dont la figure ingénue, les lèvres vermeilles et la voix » douce et tendre conviendraient mieux à une femme qu'à un » homme,» sera plus propre que tout autre à se faire écouter de la chaste Olivia. Cesario (c'est le nom qu'a pris Viola) parvient en effet à exécuter les ordres de son maitre. Il plaide sa cause avec une chaleur d'autant plus généreuse, que le faux page a conçu lui-même une vive passion pour le jeune duc dont il porte à regret les amoureux messages. Les instances de l'aimable dame le rappellent plus d'une fois dans cette maison, nul homme ne devait pénétrer; et ces visites, dans lesquelles Olivia laisse voir sa tendre faiblesse , amènent la comtesse à une résolution subite, celle de mettre fin à cette situation équivoque, en offrant sa main au jeune messager d'un amant qu'elle ne peut ni ne veut écouter.

Cesario (Viola ). - - « Chère dame, laissez-moi voir votre visage !

Olivia. - Avez-vous quelque commission de votre maitre à négocier avec mon visage ? Mais nous allons tirer le rideau, et vous montrer le portrait. Regardez, monsieur, voilà ce que vous direz que j'étais quand vous m'avez vue : n'est-il pas bien fait ?..... »

( Elle relève son voile.) Olivia est une de ces organisations à la fois tendres et fières, délicates et romanesques, qui, formées pour l'amour et retenues par les difficultés de faire un choix, hésitent longtemps, balancent, s'enveloppent de mille précautions, et finissent le plus souvent par recevoir du hasard l'impression puissante qui doit décider de leur sort. La naissance d'Olivia , ses richesses, sa beauté, l'ont rendue l'objet des adorations de mille amants, parmi lesquels se distingue, par l'ardeur de sa passion, Orsino, duc d'Illyrie. Pour échapper à ces importunités, la charmante fille fuit le monde; et la mort d'un frère tendrement aimé est le motif apparent de cette austère retraite. Elle a déclaré que, « de sept ans, nul homme ne jouira de sa vue; que, comme » une religieuse cloîtrée, elle ne marchera que sous le voile; » qu'elle arrosera chaque jour une fois le pavé de sa chambre » de larmes amères, pour se livrer sans contrainte au regret » que lui cause un frère qui n'est plus, et dont sa tendresse » veut entretenir l'image dans son triste souvenir. » Malgré cette sévérité apparente, Olivia est dans son intérieur pleine de douceur et de bonté; elle traite ses gens sans hauteur, et même avec une sorte de familiarité; elle supporte avec indulgence les espiégleries d'une soubrette étourdie, les hardiesses d'un bouffon assez impertinent, et les incartades d'un parent qui vit près d'elle, et dont les penchants ignobles et les mours grossières contrastent étrangement avec la délicatesse et l'élévation d'ame de sa charmante nièce. A ces qualités aimables Olivia en réunit d'autres non moins précieuses : « elle sait » gouverner sa maison avec sagesse, régir ses biens, prendre » en main les affaires, et les expédier avec la suite, la prudence ». et la fermeté que l'on remarque dans toute sa conduite. )

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