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l'épouse malgré lui. Voici la manière dont le roi philosophe parle au jeune comte:

« Quoil tu dédaignes Hélène parce qu'elle est la fille d'un » pauvre médecin; tu te dégoûtes donc de la vertu pour un » vain nom? Ne juge pas ainsi, Bertrand. Quand un homme » vertueux sort d'une source obscure, cette source est illus» trée par celui qui en sort. Etre enflé de vains titres et dénué » de vertus, c'est là un honneur hydropique ; ce qui est bon » par soi-même ne doit pas sa bonté à son nom comme ce qui » est infame reste toujours infame malgré ses titres. Hélène » est jeune, sage , belle; elle a reçu cet héritage de la nature » qui constitue le véritable honneur, et un homme ne mérito » que le mépris lorsqu'il se prétend fils de l'honneur et qu'il ne » ressemble pas à son père. Sache aussi que nos honneurs >> prospèrent , lorsqu'ils dérivent plutôt de nos actions que de » nos ancêtres. »

Ce philosophique discours ne toucha point Bertrand, mais force lui fut d'obéir au roi. En compensation, loin de partager la couche d'Hélène, le jour même de son mariage, il la quitte avec dédain , et fait dépendre son retour de conditions que son départ même fait regarder comme impossibles. Voici les conseils que la comtesse lui donne :

« Reçois ma bénédiction, Bertrand; ressemble à ton père » dans ses actions comme dans ses traits. Que la noblesse de » ton sang et la vertu rivalisent en toi, et que ton mérite aie » autant de droits que ta naissance. Aime tous les hommes; » fie-toi à peu; ne fais tort à aucun : fais craindre plutôt que » sentir ta puissance à ton ennemi. Garde ton ami sous la clef » de ta propre vie. Qu'on te reproche ton silence, et jamais » d'avoir parlé. Que toutes les graces que le ciel voudra t'ac» corder encore, et que mes prières importunes pourront en » obtenir, pleuvent sur ta tétel »

Ces détails et ces circonstances blessent notre délicatesse, et cependant la beauté du caractère d'Hélène triomphe de tout. Voilà un de ces prestiges de l'art qui sont si familiers à Shakspeare. Dans Boccace, Gillette, en l'absence de son mari, administre la justice et gouverne ses domaines avec tant d'ordre et de sagesse qu'elle se fait aimer et estimer de

tous ses vassaux. Sa beauté, sa sagesse, ses manières royales et son ardent amour pour Bertrand, y sont peints sous les plus vives couleurs. Dans Shakspeare, Hélène ne tire ni dignité ni intérêt de sa situation; elle excite seulement oute notre sympathie, je dirai même notre respect, par la vérité et la force de sa passion ; elle aime plutôt le comte pour lui que pour elle; élevée sous le même toit, son amour n'est pas l'effet de la contagion d'un regard; ce n'est point un feu irréfléchi de jeunesse; cet amour semble être né et avoir grandi avec elle ; il absorbe toutes ses pensées, toutes ses facultés ; elle ne voit que Bertrand; c'est sa vie, c'est son univers.

Quand elle apprend que Bertrand a quitté la France, elle ne montre de courroux que contre elle-même.

«Pauvre comte, dit-elle, est-ce moi qui te bannis de ta patrie, » et qui expose tes membres délicats aux fureurs de la guerre ? » Est-ce moi qui t'exile d'une cour où tu étais le point de mire » des plus beaux yeux, pour t’exposer à ce plomb meurtrier » qui vole rapidement sur des ailes de feu. Projectiles destruc» teurs, détournez-vous; respectez mon bien-aimé seigneur. Si » quelqu'un le frappe, c'est moi qui aurai dirige ses coups; si » le fer est levé contre son sein intrépide, c'est moi, malheu» reuse, qui l'aurai assassiné ! Ah ! quoique ce ne soit pas ma » main qui le tue, je n'en suis pas moins la cause de sa mort. »

L'orgueil du rang et de la naissance est un préjugé dont Hélène ne peut comprendre la force, parce que son esprit se place bien au-dessus, et que, comparé à l'amour qui la domine, il n'est rien près de lui. Elle ne peut concevoir que celui à qui elle a voué son cæur et son existence, ne puisse pas la payer d'un tendre retour; et, comme son affection est hors de la portée des coups du sort, elle ne doute pas que ses soins et sa tendresse infatigables ne finissent par triompher de l'injuste indifférence de Bertrand. C'est avec cette confiance que, s'abandonnant à la douce espérance, elle est capable de tout supporter; c'est cette confiance qui élève et sanctifie sa noble résignation, et lui rend facile le sacrifice de son orgueil de femme, sur lequel l'amour et la vertu répandent un double encens.

JULIA DE FONTENELLE.

LE CONTE D'HIVER.

TRAGI-COMÉDIE.

Léontes, roi de Sicile, ordonne à Camillo, l'un de ses gentilshommes, d'empoisonner Polixène, roi de Bohème, qui est à sa cour. Il le soupçonne d'etre épris de la reine Hermione, sa femme. Camillo avertit Polixène, et prend la fuite avec lui. Léontes fait arrêter Hermione, qu'il accuse publiquement d'adultère. Celle-ci accouche dans sa prison d'une fille que Léon- . tes veut faire exposer dans un pays sauvage ; en conséquence il donne cet ordre à Antigone, un des seigneurs de sa cour, qui abandonne l'enfant sur la lisière d'une forêt de Bohême. Léontes est sur le point de faire périr Hermione ; mais l'oracle de Delphes qu'il a consulté la déclare innocente ; il n'est plus temps : on lui apprend que cette reine infortunée vient de mourir de chagrin.

Après seize ans d'intervalle, le roi Polixène parait au quatrième acte. Son fils, le prince Florizel, violemment épris de Perdita, et voulant se soustraire aux menaces de son père, fuit en Sicile avec elle. Le roi de Bohême fait arrêter le påtre qui passe pour le père de Perdita ; celui-ci, effrayé par l'image des supplices, déclare qu'elle n'est pas sa fille, et qu'il l'a trouvée, il y a seize ans, avec une cassette renfermant de l'or et des papiers. Polixène ouvre cette cassette, et découvre que Perdita est fille de Léontes, roi de Sicile. Cet événement redouble les remords de ce prince. Pauline, ancienne amie et confidente d'Hermione, lui montre une statue de la reine, faite en secret par un sculpteur habile. Léontes tombe au pied de ce simulacre; mais le marbre s'anime ; c'est Hermione, Hermione qu'on croit morte, et qui depuis seize ans a vécu cachée chez Pauline.

Enfant des bois et de la solitude, Perdita est une des plus gracieuses et des plus pures créations de Shakspeare ; elle nous apparait comme un rêve que la terre ne réalise plus, celui d'une jeune fille montrant au monde une âme dans toute sa candeur et sa beauté primitives, une âme vierge, telle qu'elle est sortie des mains de Dieu. L'amour embrase cette ame, mais il ne la souille point ; la passion l'exalte, mais une pudeur qui s'ignore et qui vient du ciel sanctifie cette passion. Perdita, qui se croit la fille d'un pauvre pâtre, est aimée par Florizel, le fils d'un roi ; et ce royal amour ne l'étonne point ; elle le reçoit sans orgueil, et s'y abandonne sans remords : elle sait qu'elle porte une âme noble ; elle sent qu'elle vaut, par les sentiments, celui qu'elle aime, et que l'amour, pure essence du ciel, rend égales les âmes, comme le génie les intelligences. Perdita, sans avoir rien appris, a deviné le grand et le beau moral; son esprit inculte ignore ce que l'étude enseigne ; mais , par une révélation d'en haut, les sentiments sublimes et touchants, la vraie poésie de l'ame, lui sont connus, tout son langage en est empreint. Fille de la nature, elle a, dans l'abandon meme de son amour, dans les mots sans voile qu'elle prononce, une chasteté qui flotte autour de sa pensée; semblable à ces belles statues de l'antiquité, dont l'idéale nudité, loin d'éveiller dans notre âme une idée impure, est presque pour nous un symbole d'innocence. Perdita , dans les solitudes de la Bohème, c'est Ève sous les bosquets de l'Éden; elle ne sait rien de l'humanité qui s'est corrompue, comme Ève ne sut rien de l'humanité qui était à naitre. Ses paroles harmonieuses ont la douce mélodie du chant de l'oiseau, du murmure des ondes et du bruissement des feuilles ; ses pensées naïves sont comme parfumées par les émanations pénétrantes des fleurs champêtres dont elle couronne sa tête, et qu'elle porte en faisceau dans ses mains. Dans la fête pastorale où elle nous apparaît, elle distribue ces fleurs à ceux qui l'entourent : reine de cette solennité des bois, elle donne à tous une tige odorante, elle a pour tous une douce parole; puis, lorsqu'elle veut faire son offrande à Florizel, elle hésite; les fleurs sauvages qu'elle a cueillies lui semblent indignes de lui, et elle lui dit avec amour :

O toi, de mes amis le plus beau, le plus tendre ,
Sur ta jeunesse en fleurs que ne puis-je répandre

Le narcisse embaumé qui fleurit sur le sol,
Avant que l'hirondelle ose essayer son vol,
Et ces fleurs du printemps que caresse Zéphire,
Quand les beaux jours de mars commencent à sourire ;
La douce violette émaillant le gazon
D'un azur moins brillant que l'ail bleu de Junon,
Mais plus doux et plus pur, et qui jette à la plaine
Des senteurs dont Vénus parfume son haleine !
Que n'ai-je la jonquille à la tunique d'or,
La påle primevère expirant vierge encor,
Avant que de Phébus la brûlante influence
Altère, en l'effleurant, sa robe d'innocence,
Emblème de candeur et de virginité ,
Que ne sait pas garder l'imprudente beauté !
Que n'ai-je le lys pur qui charmerait ta vu e!
Oh! de toutes ces fleurs dont je suis dépourvue
Je voudrais t'enlacer, mon ami, mon orgueil,

T'en couvrir tout entier...
Florizel. --

Quoi! comme en un cercueil ? Perdita. -Non comme en un cercueil, mais comme l'on parsème

La couche nuptiale où dort celui qu'on aime,
Où goûtant le sommeil, sans craindre le trépas,

Je t'ensevelirais tout vivant dans mes bras !
Florizel.-Oh! parle, parle encor! Mon oreille charmée

Veut t'entendre toujours parler, ma bien-aimée !
Chantes-tu, je fais veu que tu chantes toujours ,
Que d'harmonieux sons viennent régler tes jours ;
Que je puisse te voir, toi faite pour un trône,
Travailler en chantant, prier, faire l'aumône.
Danses-tu, je voudrais dans mon enchantement
Te voir, comme la mer, toujours en mouvement;
Ton corps souple, semblable à la mouvante vague,
Pénètre tous mes sens d'une volupté vague.
Rien n'égale les mots que ta bouche me dit;
Dans tout ce que tu fais ta grâce resplendit.

Ton maintien chaste et fier est celui d'une reine.
Perdita. Mon bien-aimé, pourquoi cette louange vaine ?

Si ton âge ingénu, si la tendre rougeur
Qui colore ton front n'annonçait ta candeur,
Hélas ! mon bien-aimé, ne pourrais-je pas craindre

Qu'en me parlant ainsi ton cour ne voulůt feindre?
Florizel.-- Ah! ne le crains jamais ; pourrais-je t'abuser',

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