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mille fois variées qu'exigeait l'imagination de la belle Cressida. Le Grec Diomède eut donc bientôt remplacé Troïlus, et quelqu'autre ne tarda pas sans doute à maudire l'inconstance et la frivolité de la fille de Calchas.

Cressida est la jeune fille victime d'une éducation trop brillante et toute extérieure. Shakspeare, en nous traçant les lignes de son caractère, s'est encore montré juste envers les femmes; il n'a pas mis une mère aux côtés de Cressida. C'est un oncle pervers qui multiplie les piéges sous ses pas, qui se charge de couvrir de fleurs parfumées les plus fangeux précipices , qui réussit enfin à l'entraîner au sacrifice de son honneur et de sa vertu. Aussi le nom de Pandarus est-il encore infâme dans la langue glaise. Admirable effet des créations de l'esprit! Cressida n'a sans doute jamais existé que dans l'imagination des poëtes; et voilà que le nom de Pandarus , éternisé

par

l'intérêt qui se rattache à l'idéale figure de Cressida, est encore aujourd'hui la plus mortelle injure que l'on puisse jeter au front de ceux qui osent bien souiller le tróne de l'innocence et de la pureté, l'âme d'une jeune fille.

Au reste, Shakspeare n'est pas l'inventeur de cette ingénieuse histoire. Deux siècles avant lui , le sénéchal d'un roi de Sicile, Pierre de Beauvau, l'avait racontée, et c'est lui qui fut en cela le devancier du grand tragique anglais, après avoir attendri ses contemporains au récit des amours de la jeune et volage Troyenne. Longtemps avant Pierre de Beauvau, Boccace avait consacré son Philostrate au récit poétique de la même histoire ; et, bien avant Boccace, un prosateur français, qui florissait sous Philippe-Auguste, l'avait apprise au célèbre Italien Guido de Colonna. Enfin, avant l'écrivain vulgaire, le pseudonyme Darès avait écrit dans son histoire de Troie les noms de Troïlus et de Cressida. C'est ainsi que la source des récits les plus intéressants semble toujours se perdre dans la nuit des temps où l'histoire n'était pas encore née.

Mais Shakspeare s'est contenté de suivre le délicieux ouvrage de Pierre de Beauvau : un mot donc sur ce dernier. Le site de Beauvau avait été longtemps l'amour passionné de la belle et noble damě Jehanne de Craon; puis, il avait vu l'objet de sa longue attente dédaigner l'expression de ses veux et donner sa main au preux Enguerrand, seigneur d'Amboise. Enguerrand mourut jeune, avant que le sire de Beauvau eût oublié ses chagrins et la dame qui les avait causés. Mais ne pouvait-il être enfin plus heureux, et mieux accueilli qu'à l'aurore de ses amours? La dame d'Amboise n'avait-elle pas été le témoin d'une constance qu'elle se reprochait peut-être avec une sorte de raison de n'avoir pas exactement imitée ? C'est alors que le sire de Beauvau se prit à romancier, d'après Boccace, l'histoire de Troïlus, comme lui jouet d'une ingrate, mais rendu plus tard au bonheur par le repentir de celle qu'il n'avait pas cessé d'aimer. En écrivant, il sentit souvent le vélin baigné de ses larmes ; du moins est-ce là ce qu'il a cru devoir nous apprendre. Et, quand il eut achevé son récit, quand il nous eut montré Cressida réunie à Troilus, il fit porter à Jehanne de Craon son livre dont les derniers mots étaient :

« Le joieux temps passé vouloit estre occasion que je faisoie de plaisans dis et gratieuses chansonnettes. Mais je me suis mis à faire ce traictié de douleur et d'affliction contre ma droite nature. Né n'i sai raison pour quoi , si non pour réduire à mémoire les très divers et étranges tours que ma dame m'a faits, et le tort qu'elle m'a tenu et tient encores.

bien que à présent elle ne me peut rien faire se bien non, et ay espérance que ce livret sera beaucoup plus heureux que nul autre ne pourroit estre. Car elle en a tant de biens que son accointance seulement vault mieux que l'avance de tout le monde ensemble. Si luy supplis que en le lisant veuille avoir aulcune compassion du tourment que amours jusques à m'ont fait endurer, et je mettrai à la servir cueur, corps et pensée, jusques à la mort et sans départir. »

Ces paroles étaient bien faites pour toucher la noble dame. Soit qu'en les lişant elle sentit fondre les glaces de son cæur, soit que le sire de Beauvau n'eut jamais cessé de vivre dans sa mémoire, il est certain qu'elle consentit en sa faveur à se ranger une seconde fois sous les lois de l'hymen, et que d'elle est descendue cette grande et nombreuse postérité des BeauvauCraon, dont la noblesse française a toujours eu droit de s'enorgueillir.

Pour Shakspeare, dont les vues étaient différentes de celles du sire de Beauvau, il ne nous a pas montré la réconciliation de Troïlus et de Cressida. Sa tragédie finit par une allocution de Pandarus, à la fois sérieuse et bouffonne, adressée à tous ceux qui seraient tentés dans la suite d'imiter son exemple et

Et si sçay

de marcher sur ses traces. Cressida fait parvenir à son premier amant une lettre de repentir, mais les derniers mots de Troïlus expriment une imprécation pour Pandarus, un reproche pour Cressida. Cependant, à son ardente colère, il est facile de voir que la jeune fille n'aura qu'à laisser tomber un demi-sourire pour lui faire oublier tout , tout, excepté son amour pour elle.

PAULIN PARIS.

Achille, offensé de ce que les généraux grecs ont passé devant sa tente presque sans donner aucun salut , se demande s'il est devenu pauvre tout à coup :

« Celui qui vient de tomber lit sa chute dans les yeux » d'autrui ; car les hommes, comme les papillons, ne dé» ploient leurs douces ailes qu’au soleil d'été. L'homme n'est » guère honoré que pour ce qui est étranger à lui-même, » pour sa place, ses richesses, son crédit, avantages qui sont » le prix du hasard aussi souvent que du mérite. Quand ces » honneurs, appuis fragiles et glissants, viennent à lui man» quer, tout croule et s'abime dans leur chute. »

Achille, rappelant ses exploits passés qu'on ne devrait pas oublier, Ulysse lui répond encore :

« Le temps, seigneur, a sur son dos une besace où il jette les » aumônes qu'il recueille pour l'oubli : ces aumones sont les » bonnes actions passées, dévorées presqu'en naissant. La per» sévérance seule entretient l'honneur dans son éclat. L'hon» neur voyage dans un défilé si étroit qu'il ne peut y passer » qu'un homme de front avec lui. Conservez donc le pas. L'é» mulation a mille enfants qui vous suivent et vous pressent » l’un après l'autre. Si vous leur cédez le chemin, vous reste» rez comme un brave coursier de bataille tombé au premier Drang, qui, foulé par l'arrière-garde, reste gisant et écrasé D sous ses pieds. Ainsi, ce que tant d'autres font maintenant, » quoique au-dessous de vos exploits passés, doit les éclipser » nécessairement. Le temps ressemble à un courtisan qui serre » fortement la main d'un ami qui s'en va, et étend ses bras » comme s'il voulait prendre son vol pour accueillir le nouveau » venu. Que la vertu ne cherche jamais la récompense de ce » qu'elle fut. Beauté, esprit, naissance, force du corps, mérite » des services, amour, amitié, bienfaisance, tout est la proie du » temps envieux et calomniateur. Tous, d'un accord unanime » prisent et vantent les hochets nouveaux, quoiqu'ils soient for» més d'éléments qui ne sont plus: ils donnent plus de louanges » à la poussière fraichement dorée qu'à l'or pur couvert de » poussière. »

Patrocle donne ensuite à Achille, amoureux de Philoxène, à peu près les mêmes conseils :

« Ami, songez à votre gloire : bientôt le faible et volage » Cupidon détachera de votre cou ses bras amoureux. Alors » vous le secouerez loin de vous aussi aisément que le lion se» coue de sa crinière une goutte de rosée. »

La notice suivante est due à M. Lemercier, qui dans ses tragédies de Jane Shore, de Charlemagne, et sa comédie la Sæur et le Frère jumeaux, a lutté heureusement avec le grand tragique anglais. Qui, mieux que l'auteur d'Agamemnon, eut pu analyser le caractère de Cassandre?

« Le choix des faits et des personnages historiques ou fabuleux les plus propres à exciter l'étonnement, la terreur et la pitié dans le cæur des hommes de tous les temps et de tons les pays, est la plus importante condition de l'art dramatique, et ce qui distingue le génie éminent des grands poëtes. C'est cette qualité que nous admirons spécialement chez les auteurs grecs dont les inventions soutenues par une exécution élégante méritèrent d'être imitées de siècle en siècle. A partir de ce haut aspect général, on n'hésitera pas à mettre en parallèle avec eux la supériorité des inspirations de Shakspeare. L'universalité de ses vues le place au rang le plus élevé parmi les meilleurs peintres des grandes et douloureuses passions humaines. On reconnait son excellence, non-seulement aux productions originales de sa fécondité, mais aux emprunts mêmes qu'il fait aux sources originelles des muses anciennes. Ses vraies sublimités, souvent conformes à celles des plus parfaits modèles, lui appartiennent entièrement. De là, ses titres incontestables à l'immortalité et aux suffrages des bons juges.

» On l'a nommé justement l'Eschyle anglais, parce qu'il égale l'Eschyle antique en hauteur, en majestueuse simplicité des traits. On eût pu le nommer aussi l’Euripide anglais, parce qu'il n'est pas moins naïf, moins pathétique, moins philosophique en ses créations que son deyancier. Il s'assimile par sa suprême intelligence à l'esprit athénien, non en s'asservis

sant à leurs formes classiques, mais en appliquant le jeu de ses drames aux annales de sa patrie, aux chroniques des aïeux de ses contemporains, en ressuscitant aux yeux du peuple britannique les héros de sa propre histoire. S'il cherche ailleurs des personnages, c'est afin d'accomplir la peinture des variétés de toutes les passions théâtrales par la variété des influences de climats divers et de préjugés locaux.

» Au milieu de tant d'images offertes à ses combinaisons touchantes ou terribles, la célèbre CASSANDRE troyenne pouvait-elle lui échapper? Examinons cette fille attendrissante de Priam, si bien conçue pour émouvoir par toutes les conditions tragiques. Son plan ne lui permet pas de la développer amplement dans sa pièce. Mais sans la montrer en face, il la présente sous un profil si pur, si exact, si naïf, qu'on ne peut la méconnaître, et qu'elle parait telle qu'elle doit être pour exciter et accroitre l'émotion causée par la catastrophe qu'elle prédit.

» Quoi de plus noble et de plus déplorable que cette belle figure d'une jeune vierge, issue d'une maison royale , que mena. cent un renversement prochain des grandeurs de sa famille et l'immolation de ses parents et de leur peuple tout entier, qui poussée d'un effroi naturellement prophétique, sous l'emblème d'une inspirée d'Apollon, annonce à tous leur ruine future, et ne peut faire croire à ses avis que tous attribuent à des transports de démence? Jamais plus instructive allégorie de l'opiniâtre incrédulité des humains au pressentiment du malheur, aux conseils de la prévoyance intuitive, fut-elle imaginée pour éclairer l'aveuglement incurable des peuples et des chefs d'État? Eschyle introduit ce frappant symbole qu'il personnifie au milieu d'un chour compatissant à ses alarmes, et s'épouvantant de ses paroles. Un dialogue pressant, hardi, sublime, les enflamme et suffit à leur puissance dramatique. Le poëte n’associe pas la majesté de sa pythonisse aux intérêts passionnés de l'action; il l’en sépare, il l'isole pour la grandir idéalement.

» Ce même emploi des extases de Cassandre fut reproduit chez les Latins par une imitation de Sénèque ; mais l'emphase déclamatoire et vide en atténue l'admirable effet: et, dans sa tragédie d'Agamemnon, ce role n'y intervient qu'en froid et inutile hors-d'oeuvre. Un médiocre auteur français, dans une pièce intitulée Les Troyennes, mela cette captive noblement extatique aux mouvements des acteurs ordinaires, et profana

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