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PREMIERE PARTIE.

Depuis le Déluge jufqu'à la mort de Jacob: espace d'environ 700 ans.

LIVRE TROISIEME.

Des Sciences.

LY A trop de rapport, & une connexion trop intime entre les arts & les fciences, pour devoir féparer ces deux objets. L'origine en a été la même. Les connoiffances, que par la fuite on a décorées du nom de Sciences, se réduifoient dans les premiers tems à de fimples pratiques dénuées de principes & de méthodes. Ces routines groffieres fe font peu à peu perfectionnées. On eft parvenu fucceffivement à les affujétir à quelques regles. L'étude & les réflexions les ont enfin élevées à ce dégré de nobleffe qui diftingue les Sciences, des Arts, dont la pratique confifte plutôt dans l'opération de la main, que dans celle de l'efprit.

Le genre de vie que menerent les peuples dans les fiécles qui ont fuivi immédiatement la confufion des langues & la difperfion des familles, ne dut pas leur permettre d'acquérir des connoiffances fort étendues, ni même de cultiver celles qui pouvoient avoir furvécu au déluge. Occupés du foin de pourvoir aux néceffités de la vie les plus preffantes, il n'étoit pas poffible qu'ils tournaffent leurs vûes vers les objets qui dépendent particulierement de l'étude & de la méditation. Les familles s'étant réunies, & les fociétés ayant commencé à fe fixer & à fe policer, l'aisance dont quelques peuples furent à portée de jouir, leur permit de fe livrer aux recherches abftraites. Il s'éleva

Ire PARTIE Depuis le Déluge jufqu'à la mort

de Jacob.

IT PARTIE. Depuis le Déluge

jufqu'à la mort de Jacob.

genre

de ces génies heureux que la Providence paroît manifeftement avoir placés dans tous les fiécles pour l'utilité du humain. Frappés des inconvéniens qui réfultoient des pratiques vagues & arbitraires qu'on avoit d'abord fuivies, ils chercherent à fe former des méthodes capables de diriger plus sûrement leurs opérations. La néceffité fervit de guide à leur efprit ; elle fut la mere des fciences, comme elle avoit été celle des arts. L'ancienne tradition leur donnoit la même origine. Elle en faifoit honneur aux Dieux; preuve que toute l'antiquité a reconnu tenir les premieres découvertes du bienfait de l'Intelligence fuprême.

Il n'eft pas poffible de fuivre pas à pas les peuples dans les différentes marches qu'ils ont tenues pour arriver à la connoiffance des sciences les plus fublimes & les plus abftraites. Envain le tenteroit-on. Les auteurs anciens ne nous fourniffent point affez de lumieres fur cet objet. Leurs recherches fe font bornées à nous dire les noms de ceux qu'on regardoit dans l'antiquité comme les inventeurs des sciences. Ils ne nous inftruifent point des moyens qu'on a fucceffivement employés pour parvenir à les former. Ce n'eft que par des conjectures qu'on peut fuppléer à leur silence.

Les sciences dont on aura eu le plus de befoin font celles qu'on aura cultivées les premieres. On ne peut donc donc pas douter que la Médecine, l'Arithmétique, l'Aftronomie & la Géométrie n'ayent une origine fort ancienne. L'amour de la vie, la néceffité de mettre en ordre les affaires de la fociété, celle de régler les opérations du labourage, le partage des terres qu'introduifit la diftinction des domaines, & la difficulté d'exécuter des entreprises confidérables, fans quelque connoiffance des rapports & des proportions, font les motifs qui auront fait naître de bonne heure les fciences dont nous venons de parler.

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UN

CHAPITRE PREMIER,

De la Médecine en général (1).

N des premiers foins dont les hommes fe feront occupés, aura été certainement celui de leur confervation. Expofés en naiffant à toutes fortes d'accidens & d'infirmités, ils ont dû chercher de bonne heure les moyens d'y remédier. Mais comment ont-ils pû connoître les différens fpécifiques propres aux maladies? Comment fontils parvenus à déterminer la maniere dont il falloit les employer? C'est ce que nous ignorons. Il ne nous eft refté que des fables fur l'invention de la Médecine : chaque peuple vouloit se l'attribuer, & nommoit ceux qu'il en regardoit comme les auteurs. Je ne m'arrêterai pas à difcuter tous ces noms. Cette recherche ne feroit d'aucune utilité.

Il est certain que les différentes pratiques ufitées dans chaque pays n'ont point été trouvées par une feule & même perfonne. L'attention à examiner ce qui peut contribuer à notre confervation est naturelle à tous les hommes. Difperfés dans les différentes contrées de cet univers, ils ont cherché les remedes les plus relatifs aux maladies & aux climats qu'ils habitoient. Auffi voyons-nous que chaque peuple a eu fa méthode particuliere; méthode qu'il n'a dû qu'à fes propres découvertes. Si quelques pratiques, ou quelques recettes fe font communiquées d'un pays à un autre, c'eft par la fuite des tems, & par l'effet du commerce..

On ne peut donner que des notions très-générales fur la maniere dont s'eft formée la Médecine. Cette fcience tire fon origine de l'expérience & de l'observation. Le hazard aura d'abord fait connoître quelques-uns des remedes qu'offre la nature. Les premiers hommes tiroient une grande partie de leur fubfiftance de plantes, de

(1) Il n'eft pas néceffaire d'avertir que les anciens n'attachoient pas au mot Médecine, Ja même idée que nous y attachons aujourd'hui. Ils comprenoient fous le nom général de Médecine, tout ce qui concerne l'art de guérir. On auroit dû conféquemment renfermer, fous un feul & même article, les

différentes parties qui y ont rapport. Cepen-
dant j'ai cru pour plus grande clarté, devoir
les traiter féparément; mon intention ayant
été de n'expofer fous le nom de Médecine,
que des vûes générales fur la maniere, dont
les premiers remédes auront été trouvés.

Ire PARTIE. Depuis le Déluge jufqu'à la mort de Jacob.

fruits & de racines, dont les qualités ne leur étoient pas connues 1. Ire PARTIE. Dans le nombre il s'en fera rencontré quelques-unes dont ils auront Depuis le Déluge reffenti des effets très - remarquables. L'attention qu'ils y auront jufqu'à la mort faite, les aura porté à en éprouver féparément la vertu. Des obfer

de Jacob.

vations réitérées en auront fait connoître les différentes propriétés. C'eft fur ces obfervations, qui dans tous les tems ont dirigé l'efprit humain, qu'on a fondé les principes de la Médecine (1). Il a dû à la vérité s'écouler plufieurs fiécles, avant qu'on ait pû s'affûrer de la qualité & de la préparation des remedes propres à chaque maladie. Il n'y avoit rien dans la Médecine de ces premiers tems, qui reffentît la fcience. La pratique de plufieurs peuples en fournit des exemples. La Médecine des Siamois confifte dans un certain nombre de recettes qu'ils tiennent de leurs ancêtres : ils les emploient au hazard, & fans aucun égard pour les fymptômes particuliers des maladies b. Les Péruviens avoient plufieurs recettes & plufieurs pratiques de Médecine que l'expérience leur avoit apprifes, mais ils n'avoient fait aucune fpéculation fur cette fcience. Ce n'eft qu'à l'étude réfléchie de l'Hiftoire naturelle, que l'art de guérir doit fes progrès (2).

Quant à la maniere dont on a pratiqué originairement la Médecine, il faut diftinguer dans la recherche de l'antiquité, la Médecine confidérée comme art, de la Médecine qu'on peut appeller naturelle. Celle-ci a été en usage long-tems avant qu'il y eût des Médecins de profeffion. Chacun dans les commencemens fe mêla de pratiquer la Médecine (3). Celui qui avoit fait quelque expérience sur luimême, ou fur les autres, la communiquoit à fes amis ou à ses voifins, lorfqu'ils paroiffoient attaqués des mêmes accidens. Ces expériences raisonnées auront formé insensiblement une forte de systeme de Médecine naturelle. Les peres avoient foin d'enseigner à leurs enfans ce qu'ils pouvoient en fçavoir. C'eft ce que nous apprennent les plus anciennes traditions. Ifis avoit, dit-on, enseigné la Médecine à fon fils Orus d.

a Voy.fuprà, Liv. II. p. 72 & 80.

(1) Il eft certain que la Diététique, doit avoir été la premiere partie de la Médecine dont on ait fait ufage. L'obfervation des alimens & des boiffons nuifibles, ou convenables, a dû être journaliere. Sans cette obfervation, les hommes feroient tombés dans des maladies qui les auroient détruits infailliblement.

b Hift. gen. des Voyag. t. 9. p. 264.

C Hift. des Incas, t. 2. p. 35 & 47.

tura contemplatio, fub iifdem autoribus nata fit, dit Celte. 1. 1. in Præfat.

(3) Pline remarque avec raifon, que quoiqu'il y ait des peuples qui fe paffent de Médecins, ils ne font par pour cela fans Médecine. 1. 29. fe&t. 5. p. 495. Voyez auffi les moeurs des Sauvages, t. 2. p. 364. d Diod. l. 1. p. 3o•

Garcilaffo dit également, que les Péruviens fe guériffoient entre eux par les remédes qu'ils avoient appris de pere en fils. Hift.

(2) Ita ut morborum curatio, & rerum na- I des Incas., t. 2. p. 48, 49.

On voit même que dans de certains pays on avoit pris des précautions pour mettre chaque citoyen à portée de profiter des décou vertes particulieres. L'ufage étoit chez les Babyloniens, chez les Egyptiens & chez d'autres peuples, d'expofer les malades aux yeux du public. C'étoit afin que les paffans, qui avoient été attaqués, & guéris des mêmes indifpofitions, puffent aider de leurs confeils ceux qui en fouffroient. Il n'étoit même permis à perfonne de paffer auprès d'eux, fans s'informer de leurs maladies. Cette pratique peut être citée, comme un exemple de la maniere dont originairement on exerçoit la Médecine. Un pareil ufage porte le caractere de la plus haute antiquité, puifqu'il n'a pu avoir lieu que dans un tems où la Médecine n'étoit encore fondée fur aucunes regles.

C'est tout ce que nous pouvons dire de l'état de cette science dans les fiécles que nous parcourons préfentement. Il faut, comme je l'ai déja dit, fe contenter de notions générales. Ce n'est que depuis le tems où la Médecine a été réduite en art & en principes, qu'on a pû avoir connoiffance des remedes en ufage chez les différentes nations, dont l'hiftoire eft parvenue jusqu'à nous. Les Affyriens, les Egyptiens & les Phéniciens ont été regardés comme les premiers qui ayent fait une étude particuliere de la Médecine. Mais nous ignorons le tems auquel elle à été réduite chez ces peuples, en art &'en profeffion particuliere.

Il n'eft point fait mention de Médecins, proprement dits, avant le tems de Moïfe. C'eft pourquoi nous remettons aux Livres fuivans à expofer la maniere dont les Egyptiens exerçoient la Médecine. Ils font les feuls dans une antiquité auffi reculée, dont la méthode nous foit un peu connue. Ajoutons encore que la Médecine, telle que nous l'entendons aujourd'hui, c'eft-à-dire, celle qui a pour objet la guérison des maladies internes, ne paroît point avoir été connue des premiers hommes.

On ne voit point en effet que pour les maladies qui proviennent du dérangement des humeurs, il foit parlé dans les premiers tems de remedes & de Médecins. Il n'en eft pas dit un mot dans toute l'histoire des Patriarches, quoiqu'il foit queftion quelquefois de maladies, comme de celle d'Ifaac, d'Abimelech, de Rachel & de quelques autres. Il eft même affez remarquable que Jacob étant malade, il ne foit point dit que Jofeph lui ait envoyé des Médecins. (').

a

* Hérod. 1. 1. n. 197.—Strabo, 1. 3. p. () Il eft vrai qu'on trouve le mot de 234. l. 16. p. 1082. Médecins dans ce paffage. C'eft à l'occafion

Ire PARTIE.

Depuis le Déluge jufqu'à la mort de Jacob.

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